Ville cosmopolite

« De nos jours au Québec, on parle 150 langues, on provient de 180 pays et on se réclame de 200 religions. »
Micheline Labelle, 2009.

Presque 90 pour cent des immigrés du Québec sont concentrés dans la région métropolitaine de Montréal qui compte 3 635 571 habitants (recensement 2006). Multicolore, polyglotte et vibrante – c'est ainsi qu'on pourrait donc caractériser la métropole du Québec qui est une ville cosmopolite par excellence.

 

montreal montreal (c) Markus Dabernig

 

Depuis des décennies, Montréal est la destination préférée de bon nombre d’immigrés : sa population immigrante constitue plus de 30 pour cent de la population toute entière, c’est-à-dire plus d’une personne sur trois est née à l’étranger. Si, autrefois, Montréal fut avant tout terre d’accueil pour les Européens, et ici notamment pour les Anglais, les Français, les Irlandais, les Italiens, les Polonais, les Allemands et les Portugais, les origines des nouveaux arrivants se sont de plus en plus diversifiées depuis les années 1970. Ces dernières années, les immigrants venaient surtout de la Chine et d’Haïti, et tout récemment, nous assistons à une augmentation considérable des immigrés originaires de l’Algérie et du Maroc. Au total, Montréal est le domicile du nombre fascinant de plus de 120 communautés culturelles diverses et cela ne changera probablement pas à l’avenir car la population immigrante augmente plus rapidement que la non-immigrante.

sources:
Fahmy, Miriam : L’état du Québec. Quebec, 2008.
Laliberté, Robert (éd.): À la rencontre d’un Québec qui bouge : introduction générale au Québec. Paris, CTHS, 2009.
Profil sociodémographique. Ville de Montréal, Édition mai, 2009.
http://movetomontreal.ca/2008/09/08/jean-talon-little-italy-and-chinatown-ethnic-food-in-montreal/ (consulté le 8 septembre 2010).
http://ville.montreal.qc.ca/pls/portal/docs/PAGE/MTL_STATISTIQUES_FR/MEDIA/DOCUMENTS/VILLE%20DE%20MONTR%C9AL_MAI%2009_2.PDF (consulté le 8 septembre 2010).
http://www.akcanada.com/lic_montreal.cfm (consulté le 8 septembre 2010).
http://www.immigration-quebec.gouv.qc.ca/en/settle/montreal.html#portrait (consulté le 8 septembre 2010).
http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/284609/les-minorites-visibles-representeront-pres-du-tiers-de-la-population-canadienne-dans-20-ans (consulté le 8 septembre 2010).
http://www40.statcan.gc.ca/l02/cst01/demo24a-fra.htm (consulté le 8 septembre 2010).

Texte d'introduction: Jeanette Betsch

 


 

Bissoondath, Neil - Doing the Heart Good - Une nouvelle patrie

Chen, Ying - Les Lettres Chinoises - Premiers pas dans la métropole

Chen, Ying - Les Lettres Chinoises - Un dépaysement total

Chen, Ying - Les Lettres Chinoises - Mis à l’écart

Chen, Ying - Les Lettres Chinoises - Ressemblances et différences

D'Alfonso, Antonio - Babel - Polyphonie et les « mille voix » de la plume d’un auteur montréalais

D'Alfonso, Antonio - Roma-Montréal - Montréal et Rome - parenté de villes ou villes qui se soudent ?

Etcheverry, Jorge - Dreamshaping - « To be or not to be (québécois) »

Etcheverry, Jorge - Dreamshaping - Estar « ahí »

Farhoud, Abla - Jeux de patience - Les exilés à Montréal

Klein, Abraham Moses - Montreal - Le Montréal bilingue

Kurapel, Alberto - ExiTlio in pectore extrañamiento - Expérience de l’exil : désorientation et impossibilité d'un retour

Laferrière, Dany - Je suis un écrivain japonais - Vous aimez le sushi ?

Ltaif, Nadine - Et je suis partie - L’expérience de l’exil

Micone, Marco - Déjà l'agonie - L'identité des immigrants

Péan, Stanley - Zombie Blues - Le passé nous rattrape partout

Proulx, Monique - Les aurores montréales - Une mosaïque humaine à la montréalaise

Proulx, Monique - Les aurores montréales - L'humain, c'est ça !?

Robin, Régine - La Québécoite - Le mélange des cultures

Robin, Régine - La Québécoite - Impressions au marché Jean-Talon

Segura, Mauricio - Côte-des-Nègres - Impressions nocturnes

Segura, Mauricio - Côte-des-Nègres - L’Avenue Linton – exemple type pour le quartier d’immigrants

Segura, Mauricio - Côte-des-Nègres - Quartier montréalais d’immigration

 


 

Neil Bissoondath, Doing the Heart Good.

London, Scribner, 2002.

 

Une nouvelle patrie

 

Neil Devindra Bissoondath est né à Trinidad en 1955 et a émigré au Canada à l’âge de dix-huit ans. Actuellement il vit, écrit et enseigne à Québec. Dans la plupart de ses textes, l’auteur anglophone se concentre sur l’expérience des immigrants. Son roman Doing the Heart Good par contre, publié en 2002, y fait exception. Se déroulant à Montréal, l’histoire est axée sur Alistair Mackenzie, protagoniste et narrateur, âgé de soixante-quinze ans. Doing the Heart Good est un récit autobiographique de Mackenzie qui y fait défiler son passé après la perte de sa maison et ses biens à la suite d’un incendie. Ainsi cet anglophone monolingue est contraint d’emménager chez sa fille, son gendre francophone bilingue et leur fils de six ans qui comprend l’anglais mais refuse de le parler. Au cours des épisodes du récit, le lecteur fait la connaissance d’une véritable ménagerie de personnages les plus divers, tout en étant confronté avec des conflits auxquels le protagoniste se heurte involontairement. Pourtant, Doing the Heart Good de Bissoondath est aussi un roman d’apprentissage. Grâce à la rédaction de ses mémoires, au cours de laquelle il passe en revue son existence, cet homme convaincu de ses opinions et de ses attitudes acquiert un savoir solide qu’on lui avait dénié tout au long de sa vie.

L’extrait cité ci-dessous n’est, en fait, pas le plus caractéristique de Doing the Heart Good. Il est tiré d’un épisode qui raconte le destin de deux réfugiés récemment arrivés à Montréal. Si cet épisode ne joue qu’un rôle mineur dans la trame du roman, il n'empêche que l’histoire reflète une des préoccupations les plus importantes de Bissoondath.

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Stefanie Rudig

 

Extrait de texte

 

On that hot summer morning, Frank had just set off to do some errands when he spotted them: Boobie, a petulant-looking sixteen-year-old; his brother, a year or two older, staring puzzled at a piece of paper in his hand. As he walked by, the brother said with almost obsequious politeness, ‘Good morning, sir. Forgive me for disturb you, but where is Concorde Street?’

Frank, who resents having his thoughts interrupted, replied, ‘Concorde? Never heard of it.’

The brother, taller than Frank by a foot, assumed an ingratiating smile. ‘We are refugees, sir, from –‘

‘I don’t care who you are or where you’re from, I still never heard of Concorde Street. Good luck to you.’ But he was intrigued despite himself, and slowed his pace.

‘Thank you in all case, sir,’ the brother said to him. And to Boobie he added, ‘Oh Boobie, remove that thunderstorm from face. We will find Concorde Street and when we do –‘

Boobie’s face swelled with fury and he lashed out at his brother in a language unknown to Frank.

His brother cut him short. ‘Speak to me in the new language, Boobie. This other, it is of another life.’

‘We never find Concorde Street!’ Boobie screamed. ‘Three times you say, Look, let us ask that gentleman, he look like he live here, he must know. And three times, nobody know! Why you not listen to me? Buy a map, find Concorde Street, go there.’

‘Boobie, Boobie, calm yourself. You are too young to –‘

‘I am sixteen year old, you balkash! Two years more old and you think you have wisdom of the world!’

Frank saw his brother hang his head in shame. He saw Boobie’s face soften.

Then he continued on his way and was soon out of earshot.
[…]

When Frank returned from his errands, he was not happy to see Boobie and his brother lounging on the lawn at the entrance to the apartment building. Averting his eyes, he headed up the walk. ‘I mind my business, Mr Professor, and these young men were not my business. Besides, I didn’t like the look of them. There was something desperate, and desperation is never pretty.’

Boobie’s brother leapt to his feet and, dusting the seat of his pants, ran over to Frank. ‘A great pleasure to see you again, sir,’ he said.

‘Again?’ Frank replied. ‘What do you mean “again”? I’ve never seen you before in my life.’

‘Just a little time ago, sir. We are refugees. We are looking for Concorde Street but you said you don’t know where it is.’

‘Told you – wasn’t me. I know Concorde Street. I live here. This is it.’

‘I know, sir. I see the sign.’

‘So if you know, why’re you going around asking people where it is, Mr Smarty-pants?’

‘Before, sir. Before to see the sign.’

‘Congratulations, then. You found it. Now, if you’ll excuse me, my bags are heavy.’ As Frank made for the door, he saw Boobie impatiently jerk his head at his brother.

‘Excuse me, sir,’ the brother called again, running up to open the outer door for Frank.

‘What now?’

‘We wait for superintendent, sir. I push button. No answer. Do you know –‘

‘What business you got with the superintendent?’

‘For apartment, sir. For my brother and me.’

Frank paused, eyeing Boobie then his brother. ‘You can pay rent?’

Boobie’s brother released the door and reached into his coat pocket. ‘I have letter for superintendent, sir. Rent guaranteed for six months by church sponsors. Also, I have found work.’

Frank considered this for a moment, then said, ‘You opening the door for me or not?’

The brother, reaching for the door knob, said, ‘The superintendent, sir?’

‘He’s back,’ Frank said as he entered the lobby. ‘Follow me.’

Doing the Heart Good, p. 235 - 238.

 

sommaire

 


 

Ying Chen, Les Lettres Chinoises.

Montréal, Leméac, 1993.

 

Premiers pas dans la métropole

 

Ying Chen est une écrivaine d’origine chinoise qui s’est installée au Canada à la fin des années 1980. Depuis, elle a publié de nombreux romans en langue française, entre autres L’ingratitude pour lequel elle s’est vue décerner le prix Québec-Paris. Paru en 1992, son second roman, Les Lettres Chinoises, est un récit épistolaire composé de 57 lettres qui aborde le sujet délicat de l’immigration et du contact entre les cultures à Montréal. Le lecteur suit les correspondances entre différents personnages qui parlent de leurs sentiments, leurs expériences et leurs rêves. Au centre du roman se trouve l’histoire de Sassa et Yuan, un couple amoureux chinois, séparé par une distance de 11.000 km. Yuan, un jeune homme dans la vingtaine, a quitté la Chine pour s’établir à Montréal d’où il échange des lettres avec ses parents et sa financée Sassa. Les lettres témoignent non seulement de l’amour pour sa fiancée, de l’estime pour sa patrie d’origine, mais aussi de son déracinement et du choc culturel qu’il subit. C’est ainsi qu’il se situe dans l’entre-deux, entre ses souvenirs et sa nouvelle vie au Québec.

Dans sa première lettre écrite à Montréal, Yuan décrit à Sassa ses premiers pas dans le pays étranger. Cette expérience est marquée par l’insécurité du jeune homme qui ne connaît personne dans la ville à l’exception de sa tante Louise. Dans cette situation, on perçoit Montréal par les yeux d’un étranger qui ne sait pas ce qui l’attend, mais qui reste tout de même optimiste :

sources:
http://www.lettres-et-arts.net/litteratures_etrangeres_et_francophones/61-les_lettres_chinoises_de_ying_chen (consulté le 24 août 2010).
http://www.biblioblog.fr/post/2008/10/06/Les-lettres-chinoises-Ying-Chen (consulté le 24 août 2010).

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Elisabeth Grohsmann

 

Extrait de texte

 

Lorsque l’avion est arrivé tard hier soir au-dessus de Montréal, j’ai eu un étourdissement. C’était à cause des lumières de l’Amérique du Nord. Des lumières qu’on ne trouve pas chez nous. Je me croyais tombé dans un monde irréel. J’avais les yeux éblouis et le souffle oppressé, Sassa; tout comme quand, un soir d’été devant l’entrée du collège à Shanghai, tu m’avais regardé en face et souri pour la première fois.

La ville était couverte d’une épaisse neige de janvier. Mais je sentais une chaleur monter très haut, monter jusqu’à envelopper doucement l’avion.

Dans la salle d’attente, il m’a fallu quelques minutes pour comprendre le fonctionnement d’un téléphone automatique. Un monsieur passait devant moi d’un pas pressé. Je lui ai demandé de m’échanger de la monnaie. Il s’est arrêté, un sourire aux lèvres, a sorti de sa poche une poignée de monnaie et l’a mise dans ma main en disant :

- Bonne chance.

J’ai murmuré un merci et l’ai regardé disparaître. On ne dit pas bonne chance à n’importe qui. Il y avait sûrement quelque chose en moi qui l’a poussé à me souhaiter cela. Peut-être ma coiffure, ou le style de mon manteau, ou mon air timide et indécis, ou encore mon accent? Dans cette ville étrangère, quelqu'un m'a donc souhaité bonne chance dès le premier moment.

Une dame dans la soixantaine s'est approchée de moi. J'ai deviné que c'était tante Louise, la cousine de ma mère. Elle m'a dit qu'elle m'attendait depuis une heure mais qu'elle ne m'avait pas reconnu tout de suite, parce que j'étais plus pâle et plus maigre que sur les photos.

- L'air d'ici te fera du bien, a-t-elle dit.

Je reste chez elle en attendant de trouver un appartement. Note bien son adresse sur l'enveloppe et tiens ta promesse, chère Sassa, de m'écrire très souvent.

Yuan,
de Montréal

Les Lettres Chinoises, p. 11 - 12.

 

sommaire

 


 

Ying Chen, Les Lettres Chinoises.

Montréal, Leméac, 1993.

 

Un dépaysement total

 

La deuxième lettre de Yuan à Sassa parle de sa nouvelle vie et des changements auxquels il doit faire face. Étant donné qu’il n’est plus en Chine et qu’il n’est pas encore réellement à Montréal, il oscille entre les deux mondes. Dans ses pensées il est encore à Shanghai, mais il sait qu’il doit s’accommoder au pays étranger. Il décrit à Sassa ses premières activités dans la métropole où il fréquentera l’université. Lorsqu’il se présente à la directrice, il se rend compte qu’il faut suivre de nouvelles règles et accepter un autre mode de vie.

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Elisabeth Grohsmann

 

Extrait de texte

 

Fais attention, ma belle lune, tu risques de te brûler en embrassant ton soleil. Mais il a tellement besoin de toi. Tu es sa seule source d'énergie. S'il se lève tous les jours, c'est dans l'espoir de te revoir. Pourquoi doit-on attendre cette lueur de crépuscule pour pouvoir se rencontrer, pourquoi pas plus tôt?

Le matin, quand j'ouvre les yeux, il me faut encore quelques secondes pour réaliser que je ne suis plus à Shanghai. Je ne connais personne d'autre que tante Louise. Je suis devenu-un étranger. Quand je descends dans la rue, je suis visible aux yeux des autres, et tous les autres me paraissent visibles à leur tour. Les voitures démarrent les unes après les autres. Les gens passent sous ma fenêtre, l'air pressé et sérieux. Les talons frappent le pavé avec une cadence qui elle aussi me paraît exagérée. Je-comprends qu'il faut les rejoindre, faire comme eux, me fondre parmi eux. Cela seul me donnerait l'impression d'exister. Mais je ne sais pas comment. Je ne sais plus comment exister.

J'ai pourtant beaucoup de choses à faire. Hier, je suis allé à l'université. La température était de moins vingt degrés. Les bottes que tu m'as achetées au meilleur magasin de Shanghai convenaient mal au chemin d'ici couvert de glace salée. Je tâchais de tomber le moins possible. Je devais en plus faire très attention pour ne pas confondre les noms des rues. Le campus se trouve tout près de mon logement. Mais j’ai mis une bonne heure pour y arriver. Je ne distinguais pas non plus très bien le nom de la secrétaire de celui de la directrice. Pour m'inscrire, j'ai suivi plusieurs files dans des bâtiments différents, quelquefois par erreur. J'ai enfin été reçu par la directrice. Elle était d'accord avec mon choix de cours, se gardait de me donner des conseils et s'est aussitôt relevée de son fauteuil. Je lui ai demandé comment travailler dans une bibliothèque. On m'avait dit que les bibliothèques d'ici ne fonctionnaient pas de la même façon que les nôtres. On utilise des ordinateurs pour chercher les livres et ensuite on doit les sortir soi-même des rayons. La directrice m'a répondu, d'un ton très poli :

- Cela ne me regarde pas.

Et elle est sortie du bureau pour appeler un autre étudiant. Lorsque nous avions été engagés tous les deux dans le même institut à Shanghai, il y a quelques années, la directrice nous avait accompagnés à la bibliothèque où elle avait mis une heure à nous montrer comment chercher les livres et quels étaient les périodiques qui concernaient le plus notre travail. Et elle s'occupait aussi de beaucoup d'autres choses, nous scrutait des pieds à la tête, se souciait de nos loisirs comme de notre logement. La directrice d'ici est donc différente de la nôtre. C'est très bien, n'est-ce pas, que les directrices comprennent qu'il existe encore dans ce monde certaines affaires qui ne les regardent pas. Enfin, je suis allé à la bibliothèque avec Nicolas, que j'ai rencontré hier et qui s'est inscrit au même cours que moi. Il m'a conduit jusqu'au comptoir des renseignements :

- C'est ici que t'aurais dû poser ta question.

Et il m'a donné beaucoup d'autres conseils. Nous avons échangé nos numéros de téléphone. J'ai gardé son numéro avec précaution.

Les Lettres Chinoises, p. 15 - 16.

 

sommaire

 


 

Ying Chen, Les Lettres Chinoises.

Montréal, Leméac, 1993.

 

Mis à l’écart

 

Yuan met par écrit ses pensées concernant le racisme et la marginalisation. Dans une lettre à son père, le protagoniste parle de la discrimination qui existe peu importe où on se trouve dans le monde. La nature de l’homme semble avoir besoin d’un bouc émissaire et c’est pourquoi la discrimination existera toujours. Dans ce passage, le jeune homme décrit l’angoisse éprouvée par l’étranger. Pourtant, contrairement à la Chine, on a créé au Québec des lois pour soutenir les marginaux à Montréal.

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Elisabeth Grohsmann

 

Extrait de texte

 

Je ne dirai pas que les discriminations de toutes sortes n'existent pas ici, puisqu'on a dû établir des lois contre elles. Il y a dans la nature humaine quelque chose qu'on ne surmonte pas. Alors on crée des lois pour contrôler cela. Ce serait trop naïf d'espérer trouver, là où il y a des hommes, une terre exempte des virus que sont les préjugés. Comment songer que le malheur d'être l'objet de discrimination ne soit pas un peu partagé par tous dans le monde entier ? Demandez-le aux Arabes en France, aux Indiens en Angleterre, aux réfugiés en Allemagne, aux Italiens du sud dans le nord de leur pays, aux Coréens au Japon, aux Africains en Amérique du Nord : ils vous le diront !

On a toujours besoin de quelqu'un à dédaigner. Ainsi, quand il n'y a pas assez d'étrangers, on en crée quelques-uns. Les Soupéïens sont donc les mal-aimés de Shanghai, et les Shanghaïens, de Beijing, et les Chinois du continent, de Hong-Kong. On est toujours un peu méprisé et méprisant à la fois. On souffre des malheurs dont on n'hésiterait pas à accabler les autres le moment venu, d'une manière parfois plus acharnée.

Mais a-t-on jamais créé une loi contre tout cela en Chine, comme on le fait en Amérique du Nord ? Pas encore. On n'a pas le temps. On est à présent trop occupé à enrichir le pays. D'ailleurs, il y a bien d'autres lois plus importantes à établir. Il faut être patient, comme nous le sommes depuis des siècles.

Alors, pourquoi croire, mon père, qu'un Chinois soit plus solitaire ailleurs que dans son propre pays et que je sois moins heureux à Montréal qu'à Shanghai ?

Votre fils,
de Montréal

Les Lettres Chinoises, p. 97 - 98.

 

sommaire

 


 

Ying Chen, Les Lettres Chinoises.

Montréal, Leméac, 1993.

 

Ressemblances et différences

 

Y a-t-il vraiment une différence entre les pays ou les villes ? N’y a-t-il pas des rues, des bâtiments, des parcs, etc. peu importe où l’on va? Certains endroits à Montréal ravivent en Yuan des souvenirs de Shanghai, ce qui le pousse à faire une comparaison des deux villes. Il décrit à Sassa ce qu’il a observé pour la convaincre que le monde dans lequel il vit n’est pas si loin que l’on pourrait supposer. Montréal est une ville animée avec des côtés exotiques et créatifs. Il espère que les pensées destinées à sa fiancée ouvriront son esprit pour d’autres cultures.

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Elisabeth Grohsmann

 

Extrait de texte

 

La rue Si-Nan n'est pas non plus aussi loin de Saint-Denis que tu le crois. En fait, les rues de ces deux villes se ressemblent un peu. Plusieurs endroits à Montréal me font penser à Shanghai: en plus des vieilles maisons à deux ou trois étages, il y a des vitrines élégantes, des restaurants chinois dans tous les coins de la ville, un pavillon que les Shanghaïens ont construit au jardin botanique. Et tu trouveras dans les rues d'ici plus de couleurs, plus de vert surtout, plus de musique douce ou folle, plus de gâteaux occidentaux que tu adores…

De toute façon, tu verras que tu seras presque chez toi dans une ville pourtant si exotique pour nous. Elle est pleine de curiosités. Tu feras de véritables découvertes à chaque instant. Je te jure que tu seras heureuse ici, si tu tâches d'être moins sensible, car, sauf les vendeurs, les Montréalais sourient un peu moins que les Shanghaïens. Mais ils ne sont pas plus méchants. Ne pense jamais qu'ils affichent un visage froid à cause de toi. Ils sont comme ça à cause peut-être de leur patron, de leurs employés, de leurs problèmes familiaux, de leur horreur de l'inconnu, de leur manque de confiance en eux ou, simplement, de l'hiver, une saison que tu supporteras très bien, je t'assure, puisque tu as survécu de longues années à Shanghai dans ta chambre non chauffée. Quand tu les connaîtras mieux, tu trouveras probablement que les gens de ce pays sont parfois plus intéressants que tes voisins là-bas, parce que, entre autres, ils ne passent pas leur temps à surveiller les sorties des autres.

Tante Louise te souhaite bon courage.

Je t'embrasse bien fort.

Yuan,
de Montréal

Les Lettres Chinoises, p. 135 - 136.

 

sommaire

 


 

Antonio D'Alfonso, « Babel ».

Dans : Beausoleil, Claude (éd.) : Montréal est une ville de poèmes vous savez. Montréal, L’Hexagone, 1992.

 

Polyphonie et les « mille voix » de la plume d’un auteur montréalais

 

Antonio D’Alfonso, un écrivain québécois d’origine italienne né à Montréal, exprime dans le poème « Babel » ses liens à différentes cultures par un texte plurilingue. En évoquant le village en Molise d’où venaient ses parents, la ville de Montréal et le Mexique, il réunit, dans un texte quadrilingue, les lieux les plus importants de son existence en y ajoutant l’anglais « incontournable ». Il part du point de vue d’un intellectuel qui participe à plusieurs discours culturels pour réfléchir sur les statuts respectifs des différentes langues dans sa vie. Montréal et le Québec, qu’il reconnaît comme son 'foyer', représentent la société dans laquelle il a grandi et à laquelle il se sent de ce chef lié, même s’il fait le choix significatif de formuler le premier constat dans la langue de ses parents. Le poème, qui est aussi une réflexion sur l’identité des gens vivant entre plusieurs cultures, associe d’abord clairement chaque langue à certains domaines de la vie, pour enfin terminer sur des phrases où les langues s’entremêlent. La fin du poème, un appel à Dieu et un vœu polyglotte d’un avenir florissant, pourrait se lire comme la solution que le poète propose à la confusion des langues : une langue qui se compose de toutes celles dont nous disposons pour trouver l’expressivité optimale.

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Markus Ludescher

 

Extrait de texte

 

Babel

 

Nativo di Montréal
élevé comme Québécois
forced to learn the tongue of power
vivi en México coma alternativa
figlio deI sole e della campagna
par les franc-parleurs aimé
finding thousands like me suffering
me casé y divorcié en tierra fria
nipote di Guglionesi
parlant politique malgré moi
steeled in the school of Old Aquinas
queriendo luchar con mis amigos latinos
Dio where shall I be demain
(trop vif) qué puedo saber yo
spero che la terra be mine

Montréal est une ville de poèmes vous savez, p. 196.

 

sommaire

 


 

Antonio D'Alfonso, « Roma-Montréal ».

Dans : Beausoleil, Claude (éd.): Montréal est une ville de poèmes vous savez. Montréal, L’Hexagone, 1992.

 

Montréal et Rome - parenté de villes ou villes qui se soudent ?

 

Le rapport entre Montréal et la capitale de l’Italie, citée radieuse dans le pays de ses ancêtres, fournit à Antonio D’Alfonso le thème d’un poème dans lequel il rapproche ces métropoles à la fois sur les plans abstrait, historique et affectif. L’écrivain montréalais d’origine italienne dresse des parallèles entre les deux villes et donne sa vision personnelle de ces lieux qui ne font finalement qu’un seul dans son imagination. D’un côté, il ressent, comme probablement toute personne appartenant à une minorité ethnique à la recherche de ses racines culturelles, la « difficulté de l’être » de façon particulièrement aiguë. De l’autre, il parvient à réconcilier ses deux fragments identitaires que les villes respectives représentent en affirmant l’unité de sa « seule et même demeure ». Le poème dissout les tensions et les conflits identitaires en se servant de l’astuce de la fusion des villes. La littérature réussit de cette façon ce qui semble réellement infaisable.

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Markus Ludescher

 

Extrait de texte

 

Roma-Montréal

 

Ville catholique, cathédrale délaissée par Dieu, force existentielle
sacrée de l'être. L'autobus s'arrête ici. Ici, le touriste sort
son Nikon, ici le critique dénonce la pierre tombale barbare de
ceux et celles qui se sont battus pour empêcher leurs compatriotes
de quitter leur pays. Ici, je ne suis pas un étranger dans
un monde de minorités. Ici, c'est le guet qui me permet de voir
le rivage lointain, de voir encore plus loin dans le désert qui
m'appelle de plus en plus. Il n'y a pas de pays qui ne t'ouvre les
portes à un autre pays. Ville sur ville sur ville. Il n'y a pas de terre
innocente, il n'y a pas de terre naturelle. Il n'y a qu'un désert à
peupler avec de l'histoire et une langue. O donne-moi le billet
qui me permet de visiter l'autre côté de l'univers. Maintenant
que j'ai réappris la syntaxe de mon souffle. Maintenant que les
muscles de ma bouche se détendent. Je veux apprendre les
langues de l'histoire. Je veux voir la magie de mes propres yeux,
libérer la galaxie de ses fêtes inutiles, de l'ignorance. Ma grammaire:
ma lutte contre les maisons sans grammaire. Non pas nostalgie,
mais une visite au paradis avant de sombrer dans un autre
enfer. Je veux colorier avec l'encre de l'imagination. Trouver
plaisir à vivre la difficulté de l'être. Roma-Montréal, pour moi,
une seule et même demeure, foyer de l'analyse et du devenir.

Montréal est une ville de poèmes vous savez, p. 197.

 

sommaire

 


 

Jorge Etcheverry, Dreamshaping.

Dans : Etcheverry, Jorge /Viñuela, Francisco /Cancino, Jorge (éds.) : Exilium Tremens. Montréal, Editions Omelic, 1991.

 

« To be or not to be (québécois) »

 

Œuvre de l’écrivain canadien-chilien Jorge Etcheverry, « Dreamshaping » est une nouvelle racontant l’histoire de l’inventeur de la méthode de Dreamshaping, François Laffayette. D’origine francophone, le protagoniste vit au sein d’une société anglophone en Alberta jusqu’à la mort de ses parents. Par la suite, il se donne comme objectif de devenir écrivain. Afin de renouer avec ses racines, il déménage à Montréal où il se retrouve progressivement en marge de la société à cause de son incapacité à s’exprimer en français.

Dans l’extrait suivant, le lecteur apprend les problèmes auxquels François est confronté à Montréal en raison de son incompétence linguistique.

sources:
Hazelton, Hugh : Latinocanadá : a critical study of ten Latin American writers of Canada. Montréal, McGill-Queen’s University Press, 2007, p. 28-51.

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Karin Jugl-Fröwis

 

Extrait de texte

 

« Esa mañana François Laffayette había caminado un rato por la calle Saint-Denis (no la de París, sino la de Montréal) con su último manuscrito rechazado bajo el brazo. A pesar de haberse mudado a Montréal, cuya atmósfera artística le había sido alabada por casi toda la gente que conocía, le había sido imposible lograr que le publicaran su novela. Cuando llamaba a los editores por teléfono estos le preguntaban si conocía a éste o al de más allá, o le decían que se mantendrían en contacto con él y que lo llamarían de vuelta tan pronto como fuera posible. Algunos incluso le preguntaban si había personajes quebequenses en su novela, o, expresado de otra manera más "oficial", si había "contenido quebecois". François sabía entonces con seguridad que no había chance. Tenía que concertar entrevistas desde un teléfono público en el metro Laurier ya que su teléfono había sido desconectado y no tenía plata para pagar la cuenta y menos para la reconexión. Cuando se producía alguna de las entrevistas, le bastaba fijarse en el modo con que los editores lo miraban para que supiera que iban a rechazarlo.

Porque a pesar de su apellido que tenía bastante prestigio, y era incluso glorioso en la Norteamérica francesa, François no era un quebecois. En el mejor de los casos, su francés era instrumental. Desde el momento en que había nacido y crecido, tanto en un sentido físico como espiritual, en Medicine Hat, Alberta, un pueblo, podemos decir una ciudad que goza de una comunidad francófona antigua y muy activa, muy respetada por el resto de la población, pero que existiendo en medio de un ambiente de habla inglesa, había ido perdiendo su idioma original con el correr de las generaciones. »

Dreamshaping, p. 74 - 75.

 

sommaire

 


 

Jorge Etcheverry, Dreamshaping.

Dans : Etcheverry, Jorge /Viñuela, Francisco /Cancino, Jorge (éds.) : Exilium Tremens. Montréal, Editions Omelic, 1991.

 

Estar « ahí »

 

Le texte ci-dessous qui décrit une scène triste de petit déjeuner dans une station de métro montréalaise, montre le manque de perspectives et le sentiment d’isolation parmi des étrangers.

sources:
Hazelton, Hugh : Latinocanadá : a critical study of ten Latin American writers of Canada. Montréal, McGill-Queen’s University Press, 2007, p. 28-51.

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Karin Jugl-Fröwis

 

Extrait de texte

 

Descorazonado se encaminó hacia la calle Saint-Hubert, casi esquina de Ontario, donde arrendaba una pieza amoblada con medio baño independiente y derecho al uso de la cocina común que nunca usaba, prefiriendo un anafe en un closet en la más pura tradición de la depresión americana. En el metro Berri, a una cuadra y media, podría desayunar en un lugarcito en el edificio mismo, en uno de los corredores, administrado por un griego, por $1,90 Cdn. que incluía el inevitable café y un triste (pero cuán conveniente) vasito de jugo de naranja hecho de concentrados. ,,Al menos", pensó una vez sentado en el café y mirando a la gente pasar apurada desde y hacia el metro, ”todavía tengo dos ventajas; no tengo que apurarme para llegar a ninguna parte” - lo que era verdad ya que no estaba trabajando ni estudiando, ”y me puedo quedar sentado aquí y debe haber hecho un gesto inconsciente con la mano, asustando a una niñita que pasaba rumbo a la escuela. El quería decir estar ahí, exactamente eso, no estar "en este mundo", o en la ciudad menos aún "estar" en el sentido de haber llegado, es decir tener éxito, o incluso tener una posición fija en alguna institución o empresa como cuando la gente dice estoy en la universidad o estoy en esta cosa de la pintura, etc. No, él quería decir estar ahí, sentado entre los viejos y los míseros, los inmigrantes no asimilados y otra gente que también estaban allí tomándose su desayuno.

Dreamshaping, p. 82 - 83.

 

sommaire

 


 

Abla Farhoud, Jeux de patience.

Montréal, vlb Éditeurs, 1997.

 

Les exilés à Montréal

 

Dans Jeux de patience Abla Farhoud aborde le sujet des exilés à Montréal. Le personnage de Monique/Kaokab (le nom qu’elle portait dans son pays d’origine) est arrivée à Montréal à l’âge de six ans et est devenue romancière. Un jour, elle décide d’écrire sur la guerre, ses conséquences et la souffrance des gens habitant dans des pays en guerre. Bien qu’elle ait déjà écrit des livres, elle ne sait pas comment commencer ce récit et surtout dans quelle langue elle devrait l’écrire puisque la question de la langue est étroitement liée à celle du point de vue, à savoir celui de la femme vivant dans un pays industrialisé en paix ou celui des personnes souffrant de la guerre. Le besoin de raconter cette histoire s’explique par la fonction cathartique de l'écriture : en écrivant, elle peut se détacher de son sentiment de culpabilité de mener une vie heureuse et en sécurité tandis que son pays d’origine est peu à peu détruit par la guerre. Monique/Kaokab utilise des jeux de patience pour se distraire mais si cette méthode l’aide habituellement à trouver des idées pour ses textes, cela ne marche pas pour ce récit très personnel.

Monique/Kaokab fait finalement face à son sentiment de culpabilité suite à l'arrivée de sa cousine, La mère, qui a quitté son pays natal en guerre après y avoir perdu sa fille. Les deux femmes discutent de leurs vies si différentes, des difficultés de Monique/Kaokab à écrire son histoire, de la mort de Samira, la fille de La mère, et surtout des problèmes de l’intégration dans un nouveau pays, si différent du pays d’origine, tout en gardant leurs souvenirs traumatisants en arrière-pensées. Cette incapacité à se détacher des horreurs de la guerre empêche surtout La mère de commencer une nouvelle vie à Montréal.

Abla Farhoud soulève donc différents problèmes auxquels doivent faire face les exilés à Montréal, notamment le sentiment de culpabilité des réfugiés qui sont dorénavant à l’abri des atrocités ravageant leur pays natal, la tentative d’oublier, les difficultés de surmonter les traumatismes et les problèmes d’intégration qui en résultent.

Dans les extraits de texte qui suivent, Monique/Kaokab essaie de convaincre La mère de commencer une nouvelle vie à Montréal. Elle invoque la neige de Montréal, qui permet d’oublier les souvenirs traumatisants.

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Katharina Pöllmann

 

Extrait de texte

 

LA MERE
Peut-être qu’ils ont raison. Je ne suis pas seule. Ici, je
ne manque de rien. J’ai mes enfants. Quatre enfants en
bonne santé. Mais dis-moi, Kaokab, est-ce qu’une bou-
che peut remplacer un œil, est-ce qu’un cœur peut
prendre la place d’une oreille, est-ce qu’un nez peut
marcher, peut rire, peut danser ? Mes enfants sont
autour de moi, ils me retiennent, c’est vrai, ils m’empê-
chent de sauter de l’autre côté. Sils étaient morts tous à
la fois, le trou aurait été aussi grand, le vide aussi
immense. Mon âme s’est envolée avec son dernier
souffle.

MONIQUE/KAOKAB
Tu seras bien ici, y oum Samira…

LA MERE
Oui… Oui… je n’entends plus les bombes, j’entends
juste la neige, la neige, le bruit de la neige. J’ai toujours
aimé la neige, la carte postale que mon oncle Walid
m’a envoyée quand j’étais petite, je l’ai montrée à
toutes mes amies, à l’école. Après, je l’ai collée sur le
miroir du buffet, au salon, elle était plus belle que
toutes les autres… (Une lueur indescriptible dans les
yeux.)
Je ne sais plus où elle est… je ne sais plus où
elle est… sous la chaleur des bombes, sous la froideur
de la neige. Samira… Samira, as-tu chaud, ya albé ?
As-tu froid, ya rouhé ? As-tu faim, ya youni ? Nous
avons beaucoup à manger maintenant, l’eau coule du
robinet, en abondance, il y a autant d’eau chaude que
d’eau froide, tu peux prendre autant de douches que tu
veux, même un bain, tu peux ouvrir la lumière, toutes
les lumières, écouter autant de musique que tu veux,
voir tous les films que tu veux, prendre des cours de
cinéma, on est plus obligés de se sauver, de changer de
quartier, de ville, de pays, on est tranquilles ici, tu
pourrais rentrer et sortir à l’heure que tu veux, faire les
films que tu veux, ici, il n’y a plus de danger, il n’y a
plus de danger, il n’y a plus de danger, ici il y a la
neige, la neige…

[…]

MONIQUE/KAOKAB
[…] Tu veux une pomme ?

LA MERE
Je veux du raisin de notre verger, je veux le manger
avec des mains pleines de terre, je veux voir l’horizon,
loin, loin jusqu’à la troisième montagne… Je veux être
petite et recommencer, tout effacer et recommencer.

MONIQUE/KAOKAB
Prends cette pomme, regarde comme elle est belle. Elle
a poussé ici. Tu peux y goûter, au moins.

LA MERE
Est-ce qu’il peut pousser des fruits, ici, avec toute cette
neige ?!

MONIQUE/KAOKAB
Un jour, la neige finit par fondre.

LA MERE
Tu crois ?

MONIQUE/KAOKAB
Tout finit par finir !

Jeux de patience, p. 29 - 30; 75 -76.

 

sommaire

 


 

Abraham Moses Klein, « Montreal ».

Dans : Klein, Abraham Moses /Mayne, Seymour /Pollock, Zailig (éds.) : Selected poems. Toronto, U of Toronto P, 1997.

 

Le Montréal bilingue

 

Abraham Moses Klein (1909 – 1972) est un poète, écrivain et avocat canadien de langue anglaise. Son œuvre est nourrie par son identité juive et par la sensibilité multilingue de Montréal. « Montréal », un poème rédigé en alternant l’anglais et le français, fait le panégyrique de la ville de Montréal en tant que métropole cosmopolite. Afin de décrire la ville, Klein invente un lexique hybride. En 1987, Robert Melançon traduit le poème en français en inversant les rôles de l’anglais et du français. Ainsi sa version correspond à la situation linguistique actuelle à Montréal où le français est la langue d’accueil.

sources:
Simon, Sherry : Translating Montreal : Episodes in the Life of a Divided City. Montreal, McGill-Queen’s UP, 2006, p. 87.

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Stefanie Rudig

 

Extrait de texte

 

“Montreal”

Grand port of navigations, multiple
The lexicons uncargo’d at your quays,
Sonnant though strange to me; but chiefest, I,
Auditor of your music, cherish the
Joined double-melodied vocabulaire
Where English vocable and roll Ecossic,
Mollified by the parle of French
Bilinguefact your air!

Selected poems, p. 90.

 

sommaire

 


 

Alberto Kurapel, ExiTlio in pectore extrañamiento.

Dans : 3 performances teatrales de Alberto Kurapel. Montréal, Humanitas, Nouvelle optique, 1987.

 

Expérience de l’exil : désorientation et impossibilité d'un retour

 

Alberto Kurapel, écrivain d’origine chilienne, s’adresse aux spectateurs de ses pièces, et tout particulièrement à ceux d'ExiTlio in pectore extrañamiento, non seulement par le biais du mot parlé mais en faisant appel à tous les sens. Dans ExiTlio in pectore extrañamiento, il choisit une forme multimédia et extrêmement hybride, pleine d’intertextes comme des voice-offs, des séquences vidéos, des extraits musicaux, des diapositives projetées ou des play-backs. Notons qu’il est conseillé de recourir à l’enregistrement vidéo de l’œuvre théâtrale pour l’analyser convenablement.

La première d’ExiTlio in pectore extrañamiento, classé dans le genre particulier d’exil des performances, a eu lieu à Montréal le 24 mars 1983. Dans ses Performances postmodernes, l’homme de grand talent traite l’exil de manière artistique. La pièce raconte l’histoire du masque et de l’exilé, les protagonistes principaux, qui essayent d’établir une balance entre leur culture d’origine et celle de leur patrie d’adoption afin de se forger une nouvelle identité sans couper les racines culturelles. De nombreux éléments sur scène font référence au pays d’origine de Kurapel, notamment un poncho, une guitare ou une diapositive montrant une indienne. Une scène clé très symbolique met en scène la tentative d’assimilation échouée et les problèmes d’intégration dans la nouvelle société : l’exilé essaie de se mettre dans un réfrigérateur qu’il a rempli auparavant de déchets comme par exemple des lampes, des coussins, des couettes, de la vaisselle, des fleurs de plastique, etc. Mais finalement le protagoniste est trop grand, il doit littéralement rester « au-dehors ». Le texte se termine par la description de l’aube dans la terre de l’exil : il y a des bus, des chasse-neiges et des immigrants qui travaillent dans le froid, qui font l’amour et qui sont « au moins la Veille d’une Prochaine Pensée » (p.41).

Le premier extrait se réfère à la situation critique de l’exilé qui se trouve à l’étranger sans travail ni repères, ce qui le fait souffrir énormément. L’exil s’avère ainsi comme expérience traumatisante étant donné que le vide intérieur n’est pas facile à combler dans une grande ville comme Montréal.

Dans le deuxième extrait, l’exilé rêve de pouvoir retourner dans son pays d’origine, ce qui lui est impossible. Le fait que son plus grand souhait ne puisse pas être accompli d’ici peu lui démontre son impuissance et le plonge dans un désespoir absolu.

sources:
De Toro, Alfonso: « Wege des zeitgenössischen Theaters: zu einem postmodernen Multimedia-Theater oder das Ende des mimetisch-referentiellen Theaters? ». http://www.uni-leipzig.de/~detoro/sonstiges/theaterdt.htm (consulté le 4 janvier 2010).
« Performance von zwei Grenzgängern. Abschluss der Vorlesungsreihe über das Eigene und das Fremde im globalen Zeitalter ». http://www.uni-protokolle.de/nachrichten/id/20527/ (consulté le 20 janvier 2010).

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Karin Jugl-Fröwis

 

Extrait de texte

 

 

VIDEO

Aujourd’hui je ne devrais pas m’être réveillé.
Quelques fois je pense... d’autres non... que je ne devrais me réveiller qu’un jour sur deux.
Se lever à cinq heures et sans savoir le pourquoi, ne pas aller travailler,

Prendre la guitare, se mettre à parcourir les rues… marcher entre des édifices, édifices, édifices dans les ombres ; et tout en marchant sentir que la neige garde dans chaque éclat caché un vide qui me regarde.

Montréal

Mont réel

Mont irréel

Province de Québec.

 

EL EXILIADO

 

Toma el micrófono y canta Panorama, con playback instrumental, delante de la mesa de maquillaje.)

Hoy no debiera yo haber amanecido.
A veces pienso… a veces no… que debería despertar día por medio.
Ya aclara.
Levantarse a las cinco y sin saber por qué, no ir a trabajar.

Tomar la guitarra, empezar a recorrer las calles… caminar entre edificios, edificios, edificios en las sombras; y caminando sentir que la nieve guarda en cada brillo oculto, un vacío que me mira…

Montreal

Monte reel

Monte irreal

Provincia de Quebec.

(Apagón.)

[…]

 

EL EXILIADO

 

(Se pone de pie como si nada hubiese ocurrido. Prende la televisión. Se sienta. Se la acerca a la cara.)

¿Dónde tengo que volver? Où est-ce que je dois retourner?
¿Hacia dónde debo comprar el pasaje? ¿Usted me lo vendería? Vers où est-ce que je dois acheter le billet? Vous me le vendriez à moi? (La acaricia.)
(Se escuchará un sonido blanco emitido por el televisor.)

Pero si yo no sé. Mais si je ne sais pas.
(Sonido blanco)
Me duele la cabeza. ¿Adónde tengo que volver ? J’ai mal ‘à la tête. Vers où je dois retourner?
(Sonido blanco)
(Ríe) iAl hospital no ! A comprar el pasaje. À l’hôpital non. À acheter le billet.
(Sonido blanco)
Sí . ¿Pero no me podrías decir hacia dónde? Si, mais tu ne me pourrais dire vers où?
(Sonido blanco)
No sé, no recuerdo. Je ne sais pas. Je ne me souviens pas.
(Sonido blanco)
Quiero comprar el pasaje. Tengo que volver. Je veux acheter le billet. Je dois retourner. (Pausa) ¿Qué dije ? Qu’est-ce que je dis ? (Se abraza al televisor, lo besa, cae a tierra. Llora.)

Montreal. Monte reel, Monte irreal, Provincia de Quebec.

 

DIAPOSITIVAS

 

(Simultáneas al llanto.)
Tu as dit que la paix et la guerre ont été perdues par les paroles écrites sur les arbres, pendant que Superman nous regarde comme un héros de merde, sentant Superman en pleine Sainte-Catherine Street.

Et je suis ici, à Sainte-Catherine Street à I’angle de la Place Almagro. Dans ce coin où courent les gens et on ne me voit pas, parce qu’aujourd'hui c'est jour de travail et dans les caniveaux gris, la neige veut être eau, I’ eau veut être boue et la boue veut toujours être boue.

D'une boîte à ordures enchainée, me regarde l’Amérique, « L’Inconnue ».

ExiTlio in pectore extrañamiento, p. 5 - 6, 10 - 11.

 

sommaire

 


 

Dany Laferrière, Je suis un écrivain japonais.

Paris, Grasset, 2008.

 

Vous aimez le sushi ?

 

Je suis un écrivain japonais paru en 2008 permet au lecteur de plonger dans un univers métropolitain fascinant, dans un Montréal où l’imaginaire et la réalité se fondent. On y retrouve le métissage des langues et des cultures, l'auteur y présente l’aura multiculturelle qui caractérise la métropole.

L'histoire est complexe, le narrateur-personnage étant impliqué dans plusieurs réseaux d'action qui illustrent chacune une dimension importante du roman. Tout d'abord, il y a le Je écrivain qui est noir, montréalais et veut écrire un roman intitulé Je suis un écrivain japonais, et son éditeur qui 'harcèle' l'écrivain présumé en le pressant d’écrire le livre et de le faire dans les plus brefs délais. Puis il y a le Je lecteur de Basho, qui traverse Montréal en métro en lisant cet auteur japonais. Il y a ensuite le Je de l' "expérience japonaise", qui rencontre Midori, une jeune artiste japonaise entourée d'une cour de jeunes filles aux noms japonais qui servent de tremplin à l'imagination du narrateur. Cette même Midori est à l'origine d'un autre fil narrateur, celui du 'roman policier', lorsque Noriko, une des filles, se jette par la fenêtre après avoir séduit le Je dans sa baignoire. Un dernier fil enfin, qui est décisif pour la trame de l'histoire, mène le narrateur-personnage dans des turbulences d’un tout autre ordre. Le Vice-consul du Japon Mishima et son conseiller Tanizaki – les deux noms se référant ironiquement à deux auteurs japonais – invitent le Je dans un restaurant japonais afin de découvrir le secret de son livre Je suis un écrivain japonais. Cette rencontre et les suivantes sont d'une hilarité délirante aussi bien au niveau du discours qu’au niveau de l'action.

Dans l'extrait qui suit, Laferrière s’intéresse tout particulièrement aux clichés : le comportement extrêmement poli des Japonais s’entrechoque avec la mauvaise humeur de la « jeune et sauvage Amérique » représentée par notre écrivain supposé.

sources:
Mathis-Moser, Ursula : « Les Japonais à la conquête d'une littérature-monde ». Dans : Voix et images. 2010, sous presse.

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Iris Wertel

 

 

Extrait de texte

 

Vous aimez le sushi?

Si je change si souvent de tanière, c’est pour ne pas être identifié à un lieu précis. Je brouille les pistes. Cible mobile dans la ville scintillante. C’est vous dire combien je fus déçu quand M. Mishima m’a finalement donné rendez-vous dans un restaurant japonais, refusant mon petit café intimiste de la rue Saint-Denis où l’on peut voir sans être vu. Je n’ai pas fait tout ce déplacement identitaire pour me retrouver avec des Japonais dans un restaurant japonais. En tout cas, cela en dit beaucoup sur la capacité à imaginer le monde de personnes pourtant payées pour être plus curieuses que les autres. Pour elles, l’univers se réduit à leur espace mental et à leurs petites combines diplomatiques. Elles comptent mourir là où elles ont chié pour la première fois. Cela se sent que je suis de mauvaise foi ce matin. Dieu ! Tout un plat pour presque rien. Je chiale mais ce n’est pas fini. Moi qui voyais notre rencontre dans un resto autre que japonais. Chinois, par exemple. Un Japonais dans un restaurant chinois, c’est plus amusant. Dans un restaurant coréen, alors là c’est carrément subversif. Les bars à sushis pullulent tant ces jours-ci qu’on a l’impression qu’ils poussent durant la nuit. Comment reconnaître deux cadres japonais dans une pièce remplie de cadres japonais ? Deux visages lunaires me sourient largement du fond de la salle. Même costume noir, même coupe de cheveux, même sourire. Qui est M. Mishima ? Où est M. Tanizaki ? J’ai tout de suite décidé de ne pas chercher à les distinguer. Ils se lèvent en même temps.
- Je suis monsieur Mishima, vice-consul du Japon. Officiellement, je suis le conseiller culturel, mais je n’ai pas de territoire bien défini. Au consulat tout le monde met la main à la pâte. Je suis embarrassé de vous recevoir si modestement.
Pouffements.
- Et moi son assistant, monsieur Tanizaki.
- Asseyez-vous, me dit M. Mishima.
C’est peut-être M. Tanizaki qui l’a dit, mais je ne fais pas attention à leur identité. Je m’assois. De toute façon, je n’allais pas attendre leur autorisation. M. Tanizaki (ou M. Mishima) s’occupe de mon installation avec un soin si attentif qu’il semble complètement absorbé par le moindre détail qui pourrait gêner mon confort. On dirait un entomologiste en train de glisser un insecte noir dans une jolie boîte laquée. Visiblement, le noir est la couleur de la maison : tables, chaises, assiettes et nappes sont noires, tandis que les fourchettes et les couteaux sont rouges. M. Mishima a exigé brusquement une autre table. Comme toutes les tables étaient prises, il a voulu changer de place avec moi. J’ai dû lui jurer : tout va bien là où je suis. Il n’était pas encore satisfait. Il s’est tourné vers M. Tanizaki qui s’est tout de suite levé pour me céder sa place d’où il apercevait la rue. Ça va, ça va. Ce petit spectacle a duré jusqu’à ce que M. Mishima soit vraiment sûr qu’il était impossible de mieux faire pour me mettre à l’aise. Je sais bien que c’est une façon courtoise et asiatique de me souhaiter la bienvenue, mais ce n’est pas du tout mon genre. On s’attend peut-être à ce que je fasse un effort de mon côté, je ne sais pas. Non, c’est eux la culture millénaire et raffinée, moi je suis la jeune et sauvage Amérique. Je rentre le ventre, serre les genoux, courbe les épaules, pour pouvoir jouir de l’espace restreint qui m’est alloué. Un bonheur compact. Un coup d’œil à la salle me fait remarquer que ce restaurant est adapté à une certaine taille, comme si on voulait décourager d’autres formats plus grands – comme les basketteurs noirs américains.
- Le restaurant vous plaît-il ? me demande M. Tanizaki.
- C’est bien, fais-je sur un ton neutre.
- Je suis heureux que cela vous plaise tant, me dit en souriant M. Mishima. Les autres n’ont rien à voir avec un vrai restaurant de Tokyo.
Voilà une autre chose que je déteste : l’authenticité. Le vrai restaurant. Les vraies gens, les vraies choses. La vraie vie. Rien de plus faux. La vie est un concept d’ailleurs.
- Vous aimez le sushi ?
- Non.
J’ai décidé de garder ma mauvaise humeur encore un moment. Ils ont l’air perdus. C’est vrai que cela peut causer un certain problème dans un resto japonais si on n’aime pas le sushi.
- C’est que je n’aime pas le poisson (ce qui est faux).
- Ah bon, fait M. Mishima tout étonné que quelqu’un puisse (ou ose) ne pas aimer le poisson, mais il s’empresse de cacher sa déception.
- Je ne suis ni allergique au poisson ni végétarien, c’est simplement que je ne souscris pas à l’idée de manger du poisson. Pour moi, c’est une mauvaise idée.
- Heureusement qu’il n’y pas que le poisson dans la cuisine japonaise, murmure M. Mishima.
- De toute façon, on se serait arrangés, ajoute promptement M. Tanizaki.

Je suis un écrivain japonais, p. 105 - 109.

 

sommaire

 


 

Nadine Ltaif, « Et je suis partie ».

Dans : Beausoleil, Claude (éd.) : Montréal est une ville de poèmes vous savez. Montréal, L’Hexagone, 1992.

 

L’expérience de l’exil

 

Nadine Ltaif, une écrivaine d’origine libanaise qui vit à Montréal depuis 1980, raconte dans « Et je suis partie » l’histoire de son exil. L’auteure, « marquée par la douleur »1 des conflits ensanglantés de son pays, s’intéresse dans beaucoup de ses écrits à des sujets comme l’oppression sociale ou l’émancipation féminine.2 Dans le poème ci-dessous, elle met par écrit des souvenirs personnels à partir de trois lieux : Sidon, le Caire et Montréal. Après avoir décrit l’impact ravageur de la guerre sur sa terre natale en utilisant la répétition comme intensificateur, elle caractérise la guerre par la destruction du rythme vital qu’elle entraîne. Le bilan choquant « à peine suis-je née que je n’existe déjà plus » renforce l’effet des premiers vers. Chacune des trois villes correspond en outre à un sentiment : Sidon – la mémoire douloureuse, le Caire – la faim, et Montréal – la froideur. Le lecteur assiste à la description du parcours difficile de l’écrivaine qui a dû quitter son pays, puis, se souvient de la misère qu’elle a vue dans les rues du Caire et arrive enfin à Montréal. L’impression de la troisième et dernière ville de son périple est celle d’un endroit difficile et froid où règne une dureté impitoyable.

sources:
1 Lequin, Lucie : http://www.vif.com/users/ishtar/ (consulté le 28 août 2010).
2 Cf. http://www.vif.com/users/ishtar/ (consulté le 28 août 2010).

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Markus Ludescher

 

Extrait de texte

 

Et je suis partie
et de rien
moi la terre déracinée
que je nomme Sidon
car la guerre n'épargne pas
ni ma passion
ni ma mémoire
celle des milliers d'années
et même si mon récit se situe dans
les années quatre-vingt
ma douleur à moi remonte
à l'Antiquité du temps
au passé de l'Âge et de l'instant
car je suis Sidon
Sidon à Montréal
voilà comment est mon exil
à peine suis-je née
que je n'existe
déjà plus.

Voilà ce qu'a fait de moi la guerre civile
et de mon corps et de mon bassin
qui rassemble les cultures
et fonde les religions

À peine suis-je née
que je n'existe déjà plus

car la guerre empêche la vie de naître
empêche les fleurs de mûrir
empêche le soleil

et rompt le rythme des choses
comment retrouver le rythme, un rythme autre
que celui d'une lamentation.

«Qu'Allah vous éloigne du Fils d'Adam»,
s'écrie ma nourrice
de cet homme de la guerre
que Dieu vous épargne ô Montréal de ce qu'ont
vu mes yeux
ces yeux-là qui ne se referment plus
depuis 1975
date de mon premier exil.

Et je partais pour le Caire
vers la misère du Nil
et la poussière qui regarde
et les estomacs qui rétrécissent
vers les plaies de ma Dame,
ou bien encore la faim
comment savoir comment comprendre
que la faim
je l'ai portée en moi.
et que le peuple d'Égypte c'était moi,
qui avais faim
qui refusais de manger
qui refusais de voir les rues du Caire
et ces foules grouillantes et amaigries.

Et je fuyais vers toi
ô Montréal
l'Hiver
et l'Hiver ne m'épargnait pas non plus
alors j'ai vu
comment circule le sang dans une terre glacée
car le feu ne s'éteint pas
mais l'acier moule son corps
- mais l'acier ne fond pas-
L'Hiver - Âge-de-fer ressemble à la dureté
de la ville
et j'observe la lune
et la lune parfois
est méchante avec vous.

Montréal est une ville de poèmes vous savez, p. 220.

 

sommaire

 


 

Marco Micone, Déjà l'agonie.

Montréal, l'Hexagone, 1988.

 

L'identité des immigrants

 

Déjà l’agonie est le troisième volet d’une trilogie de Marco Micone qui porte sur l’immigration italienne à Montréal, notamment sur les problèmes politiques, sociaux, linguistiques et particulièrement identitaires de la première jusqu’à la troisième génération d’immigrants.

Dans Déjà l’agonie, Micone raconte l’histoire de Franco et Maria, deux Italiens qui retournent dans leur pays natal après avoir émigré au Québec, de leur fils Luigi qui reste à Montréal, de son épouse Danielle, une Québécoise, ainsi que de leur fils Nino, né au Canada. Le livre tout entier tourne autour de la question de l’identité : Franco et Maria retrouvent un village qui ne ressemble plus à celui qu’ils ont quitté et ne savent plus comment définir leur identité italienne. Luigi, qui s'engage dans la cause des immigrants à Montréal et qui essaie de se créer une identité italo-québécoise, s’aperçoit que cette « identité mixte » n’est acceptée ni par les Québécois ni par ses parents et perd ainsi tout ancrage. Même Danielle, qui est née au Québec et qui se bat pour la souveraineté du pays, commence à douter de son identité québécoise parce qu’elle ne sait plus comment la circonscrire. Nino, pour sa part, ne comprend pas pourquoi les questions d'identité ont une telle importance et refuse d'accepter qu'il n’est pas un Québécois comme les autres; il comprend encore moins pourquoi il est censé appartenir à un pays qu’il n’a jamais vu et dont il ne connaît ni la culture ni la langue ni les traditions.

L’action de la pièce se déroule à Montréal en 1972, ainsi que dans un village italien en 1987 lorsque Danielle, Luigi et Nino rendent visite à Franco et Maria pour faire découvrir à Nino le pays d’origine de son père.

Dans les extraits qui suivent, Luigi essaie de faire comprendre aux Québécois que l’opposition identitaire traditionnelle de « Québécois francophone » et « Québécois anglophone » n’existe plus sous cette forme et qu'il faut du moins y ajouter l'option « Québécois d’origine italienne ». En expliquant cela à Danielle, il énumère plusieurs « lieux de mémoire » qui caractérisent à la fois la vie francophone et la vie anglophone de Montréal pour montrer qu’être Québécois ne signifie pas forcément faire partie d’un de ces deux groupes.

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Katharina Pöllmann

 

Extrait de texte

 

TROISIÈME SCÈNE

[…]

Luigi, amusé.
Un vrai Québécois ? Dis-moi ce que je dois faire ! Est-ce que j’ai l’air plus vrai quand je suis debout ou assis ? nu ou habillé ? au soleil ou à l’ombre ? quand je mange des pâtes ou des cretons ? quand j’écoute Vigneault ou Verdi ? si je vote pour le PQ ou le NPD ? Il faut que tu me le dises, mon amour. Je suis prêt à tout pour devenir un vrai Québécois. (Il se fait plus ironique.) Peut-être que c’est le résultat d’une opération très complexe, d’une combinaison de plusieurs de ces comportements. Est-ce que je serais plus vrai en écoutant du Vigneault debout, éveillé, nu au soleil, mangeant des cretons et votant pour le NPD ? Ou bien endormie tout habillé, à l’ombre, votant pour le PQ et écoutant du Verdi ? (Il modifie sa façon de parler.) Il se peut que ce soit une simple question d’accent. Est-ce que je me rapproche plus du Québécois pure laine quand je parle italien avec un accent québécois ou lorsque je parle français avec un accent italien ? (Luigi se lève et gesticule devant Danielle qui l’écoute avec un sourire amusé.) C’est peut-être lié à la géographie. Est-ce que j’étais moins québécois quand j’habitais Saint-Léonard ? Est-ce que je le suis plus maintenant que j’ai élu domicile avec toi près du Plateau Mont-Royal ? Donne-moi la réponse, mon avenir en dépend, tout comme celui d’un million d’autres catéchumènes qui piaffent d’impatience en attendant d’être baptisés par toi. (Il s’emporte et devient plus sarcastique. Danielle ne sourit plus.) Si j’avais une piscine creusée, un chalet dans le nord, deux autos, un skidoo, un condo à Acapulco, une femme chromée et des enfants inoxydables, est-ce que je serais plus près de l’authenticité ? (Sérieux.) Se pourrait-il que ce soit un sujet tabou qu’il vaudrait mieux ne pas aborder parce que trop gênant ? Comme… une question de gênes ? Hein ? On naîtrait donc faux québécois comme on naît mongolien, avec un bec de lièvre ou un pied bot ! (Il observe un moment sa compagne qui ne trouve plus drôle du tout cette tirade, et il se remet à badiner afin de détendre l’atmosphère.) Et si on utilisait les noms pour identifier les faux Québécois ? Ceux avec trop de voyelles ou pas assez. Tous ceux sans nasales et ceux qui se terminent en ski ou en ska. Les Trotski, Polinovski, Trotska et Michalska. Également ceux en o et en ov : les Romano et les Romanov ; les Paolo, les Pavlov et les Québec love. Et bien entendu les noms en a ou en ez. Les Spada, les Boulva et les Bourassa ; les Gomez, les Pérez, les Thérèse, sans oublier tous ceux qui baisent. (Un peu essoufflé, il fait une pause). On pourrait leur donner un numéro pour mieux les reconnaître. Mais ça risquerait d’être long et compliqué. Limitons-nous donc à nous deux, ma chérie. Comme toi tu es une vraie, et moi un faux, il suffit de trouver ce qui nous distingue et la question est résolue ! Bon, il y a le sexe… Mais ça ne compte pas. Il n’y en a que deux sur la planète, pareils partout. Quoi d’autre ? Attends… À bien y penser, ce n’est pas facile ça non plus. Nous nous ressemblons tellement, toi et moi ! Nous aimons les mêmes films, la même musique, les mêmes livres et les mêmes vins. Qu’est-ce qui pourrait bien nous différencier ? Tu m’as déjà dit que ça n’a rien à voir avec l’histoire ou la sociologie. Aide-moi, ma chérie ! Après tout, c’est toi qui as dit que je suis un faux. Il doit bien y avoir quelque chose de fondamentalement différent entre nous. Au secours, je suis à court d’idées !

L’air buté, Danielle ne répond
pas. Il fait mine de réfléchir
durant quelques secondes, puis
son visage s’éclaire.

Mais je l’ai ! J’ai trouvé ce qui nous différencie. C’était pourtant tellement simple, tellement évident ! (Luigi marque un temps d’arrêt et s’amuse à faire languir Danielle qui attend la réponse.) On s’en est rendu compte dès le premier jour de vie commune. (Il fait encore une pause. Danielle est suspendue à ses lèvres.) Oui, dès le premier jour, nous avons su que nous ne pourrions jamais utiliser la même pâte dentifrice.

Ils éclatent de rire tous les deux,
puis s’enlacent voluptueusement.

Luigi, tendre et rêveur.
Un jour, je t’emmènerai là où je suis né et nous ferons l’amour sous un figuier.

 

DIXIÈME SCÈNE

[…]

Danielle
Si on allait manifester ? Rien que nous deux, tout seuls, comme au début ? (Elle réfléchit.) Tiens, devant les bureaux du Parti libéral !

Luigi
Non, devant la Bourse !

L’énumération devient un jeu qui
les amuse de plus en plus.

Danielle
Devant la Brink’s.

Luigi
Devant le consulat américain.

Danielle
Devant McGill.

Luigi
Contre l’apartheid.

Danielle
À Saint-Léonard.

Luigi
Devant le Montreal Trust.

Danielle
À Westmount.

Luigi
Devant la FTQ.

Danielle
Devant l’édifice de la Presse.

Luigi, pour taquiner Danielle.
Devant les bureaux du Parti québécois.

Danielle, elle sursaute, outrée.
Quoi !

Ils se regardent un moment en silence.

Luigi, tendre.
J’aimerais ça caresser ton ventre et écouter le cœur du bébé. (Il frotte doucement le ventre rebondi de Danielle, y colle son oreille, puis se redresse.) Qu’est-ce qu’on va faire quand le bébé sera là ?

Danielle
Déménager ! Avant qu’il arrive. Je ne veux pas qu’il grandisse dans ce quartier.

Luigi, taquin.
Ton stage chez les pauvres est déjà terminé ?

Danielle
Je ne me sens pas à l’aise dans ce quartier. J’ai l’impression de vivre à l’étranger. Des Grecs en face, des Haïtiens en arrière, des Italiens de chaque coté… tout ça, dans un quartier portugais !

Luigi
C’est ça, Montréal. Tu es mieux de t’y faire, parce que ça va être de plus en plus comme ça.

Déja l'agonie, p. 29 - 31, 49 - 51.

 

sommaire

 


 

Stanley Péan, Zombie Blues.

Paris, Editions J’ai Lu, 1999.

 

Le passé nous rattrape partout

 

Dans le roman Zombi Blues, Péan raconte le destin d’un jeune homme en diaspora haïtienne à Montréal troublé par des rêves étranges et des visions effrayantes. Au début du roman, le lecteur se trouve à Haïti où il devient témoin du décès d’une femme haïtienne. Dans ses bras se trouvait un poupon, Gabriel, le protagoniste du roman. Elevé par des parents adoptifs au Canada, il oscille entre sa culture d’origine et celle de sa famille adoptive. Malgré ses problèmes d’identité, il s’épanouit pleinement : Étant donné qu’il est prodigieusement doué pour la musique, il s’établit dans la scène du jazz en tant que trompettiste. Par ailleurs, il tombe amoureux de Laura, la fille de ses parents adoptifs, avec laquelle il vit un amour passionné en cachette. L’histoire et les événements politiques de son pays d’origine, par contre, le rattrapent. Notons que le titre du livre sert à illustrer le destin de ce jeune homme qui se situe dans l’entre-deux : Zombie représente les angoisses des personnages exilés, accablés de soucis et de douleurs psychiques. Blues fait penser au jazz, symbolisant également un certain mode de vie.

L’extrait qui suit montre que les problèmes politiques d'Haïti ne se limitent pas au pays. Bien que l’on puisse fuir sa patrie pour mener une vie paisible à l’étranger, il n'empêche que les souvenirs continueront de hanter l’esprit des réfugiés. Lorsque Barracuda, un ancien membre du régime dictatorial criminel, est admis au Canada, l’immigrée haïtienne Alicia est rattrapée par le passé.

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Elisabeth Grohsmann

 

Extrait de texte

 

Lorenzo se lève. Il comprend très bien la colère de son ami : l’arrivée de Barracuda en ville a ravivé bien des plaies. Le policier partage la rancœur de ses frères d'exil. Pendant quarante ans, les duvaliéristes ont saccagé le pays, pillé et tué sans jamais rendre de compte à personne. À voir ce boucher sans scrupules se vautrer dans le luxe, n’est-il pas normal pour tout Haïtien digne de ce nom de caresser des rêves de vengeance ?
[…]

- Alice, tu dors ? Il est presque dix heures. Des clientes attendent en bas…

Pas de réponse. Naïma cogne de nouveau, toujours sans résultat. Bizarre. Oiseau matinal, sa mère est d’ordinaire debout bien avant l’aube. Enfant, Naïma a longtemps cru que c’était Alice qui commandait au soleil de se lever. En tournant la poignée, l’adolescente constate que la porte de la chambre est verrouillée. Elle fronce les sourcils.

De l’autre côté de la porte, la tête fourrée sous son oreiller, Ti-Alice Grospoint tente de se persuader qu’elle est ailleurs, qu’elle se trouve toujours dans la case de Cap-Rouge à l’abri des makout et autres monstres locaux. Rien ne peut lui arriver, puisque son père, Bòs Dieubalfeuille Grospoint, ainsi que tous les génies de l’au-delà qu’il sait invoquer, veillent sur elle…

Les coups répétés de Naïma sur la porte font voler en éclats l'illusion. Tout est bien réel : il y a maintenant plus de vingt-cinq ans qu'elle a quitté Haïti afin d'échapper à un cauchemar qui, aujourd'hui, la rattrape en sa terre d'asile.

- Pas la peine de défoncer, râle-t-elle. Je me lève.
Son corps courbaturé s’exécute. Debout devant le miroir, Alice passe une main sur son front, dans ses cheveux. Du bout des doigts, elle se masse les joues, étire sa peau brune pour effacer rides et cernes. EIle n'est pas coquette, mais elle préférerait que l'angoisse ne se lise pas sur ses traits.
[…]

D'un œil amusé, Naïma parcourt le décor de la boutique Grospoint, bazar hétéroclite où s'entassent des plantes, des bocaux de formol contenant serpents, crapauds et lézards, ainsi que divers objets rituels dont un crâne destiné à impressionner les gogos. Son regard distrait s'arrête enfin sur la une du Journal de Montréal qui traine près de la caisse enregistreuse : « Émeute rue Sherbrooke : les Haïtiens défient la police. »

Devinant que la mauvaise humeur de sa mère est liée à cette manchette, elle fait disparaître le journal.

Zombie Blues, p. 47 - 49.

 

sommaire

 


 

Monique Proulx, Les aurores montréales.

Montréal, Boréal, 1997.

 

Une mosaïque humaine à la montréalaise

 

Née à Québec en 1952, Monique Proulx, est une écrivaine et scénariste québécoise qui vit et écrit à Montréal depuis 1984. Dans son recueil de vingt-sept nouvelles Les Aurores montréales, paru en 1996, Proulx nous offre un microcosme littéraire ainsi qu’un portrait réaliste d’un Montréal multicolore, couvrant approximativement les années 1990. En évoquant la mosaïque culturelle de Montréal à la fin du XXe siècle, l'auteure fait paraître sur la scène du livre des personnages très différents, aussi bien des francophones de souche que des immigrants en provenance des quatre coins du monde.

La première nouvelle du recueil, « Gris et blanc », fait partie d’une série de six nouvelles dont les titres se réfèrent à des couleurs (« Jaune et blanc », « Rose et blanc », « Noir et blanc », « Rouge et blanc » et « Blanc »). Ces nouvelles se distinguent des autres récits d'abord typographiquement, car elles sont mises en italiques, ensuite par le fait que la narration est à la première personne et qu'elle prend souvent la forme d’une lettre. Trois de ces 'récits de couleur' sont dédiés à des auteurs néo-québécois, notamment à Ying Chen (« Jaune et blanc »), à Marco Micone (« Rose et blanc ») et à Dany Laferrière (« Noir et blanc »). Par ailleurs, ils foisonnent de références intertextuelles. À travers ces six nouvelles, Proulx fait le point sur la diversité et l’hybridité urbaine de Montréal ; dans les cinq premières, elle met en scène des immigrés apportant leurs couleurs individuelles à Montréal et elle montre comment ces « autres solitudes » participent à la pluralité langagière de la ville. La nouvelle « Blanc », par contre, dépeint la relation entre une francophone et un anglophone, les représentants des fameuses « deux solitudes » de Montréal.

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Stefanie Rudig

 

Extrait de texte

 

Gris et Blanc

 

Je t’écris, Manu, même si tu ne sais pas lire. J’espère que ta vie se porte à merveille et que les rochers de Puerto Quepos se dressent fièrement quand tu nages dans la mer. Nous sommes installés, maintenant. Nous avons un sofa, un matelas neuf, deux tables, quatre chaises droites presque de la même couleur et un réfrigérateur merveilleux qui pourrait contenir des tortillas en grand nombre. Je dors sur le sofa, à côté du réfrigérateur merveilleux. Tout va bien, je me réveille souvent parce que le réfrigérateur ronfle, mais le chemin vers la richesse est rempli de bruits qui n’effraient pas l’oreille du brave. De l’autre côté de la fenêtre, il y a beaucoup d’asphalte et de maisons grises. On voit des autos qui passent sans arrêt et ce ne sont jamais les mêmes, Manu, je te le dis sans me vanter.

Ça s’appelle Montréal. C’est un endroit nordique et extrêmement civilisé. Toutes les autos s’arrêtent à tous les feux rouges et les rires sont interdits passé certaines heures. Il y a très peu de guardias et très peu de chiens. Le mot « nordique » veut dire qu’il fait froid comme tu ne peux pas imaginer même si c’est seulement novembre. En ce moment, j’ai trois chandails en laine de Montréal sur le dos, et mamá se réchauffe devant la porte ouverte du four qui appartient au poêle qui est grand et merveilleux, lui aussi. Mais on s’habituera, c’est sûr, le chemin vers la richesse est un chemin froid.

Ce ne sera pas encore ce mois-ci que tu pourras venir, mais ne désespère pas. Je fais tous les soirs le geste de te caresser la tête avant de m’endormir, ça m’aide à rêver de toi. Je rêve qu’on attrape des lézards ensemble et que tu cours plus vite que moi sur la grève de Tarmentas et que la mer fait un grondement terrible qui me réveille, mais c’est le réfrigérateur.

Il y a une mer ici aussi, j’y suis allé une fois en compagnie de mon ami Jorge et c’est très différent. La mer de Montréal est grise et tellement moderne qu’elle ne sent pas les choses vivantes. J’ai parlé de toi à Jorge, je t’ai grossi d’une dizaine de kilos pour qu’il se montre plus admiratif.

Voici comment se passent mes journées ordinaires. Il y a des moments comme se lever, manger et dormir, qui reviennent souvent et qui partent vite. Il y a les deux épiceries de la rue Mont-Royal, M. Dromann et M. Paloz, qui m’engagent pour faire des livraisons. Je sais déjà plein de mots en anglais, comme fast, fast. Le reste du temps, je suis à l’école, c’est une grande école grise avec une cour en asphalte grise et un seul arbre que j’ai à moitié cassé quand j’ai grimpé dessus. Les moments d’école sont les pires, bien entendu, j’essaie de retenir seulement les choses qui peuvent servir plus tard.

Le dimanche, avec Jorge, on fume des cigarettes et on marche, on marche. On peut marcher extrêmement longtemps, à Montréal, sans jamais voir d’horizon. Une fois, comme ça, en cherchant l’horizon, on s’est perdus et la guardia civile nous a ramenés très gentiment à la maison dans une auto neuve et j’ai pensé à toi, mon vieux Manu, qui aime tellement courir après les autos neuves pour faire peur aux touristes.

Je ne veux pas que tu croies que la vie n’est pas bonne ici, ce ne serait pas vrai complètement, il y a des tas de choses que je vois pour la première fois, et l’odeur de la richesse commence même à s’infiltrer dans notre pièce et demie. Hier, nous avons mangé des morceaux de bœuf énormes, Manu, et d’une tendreté comme il n’y en a pas à Puerto Quepos, je t’en envoie un échantillon bien enveloppé. Ce qui me dérange les plus, car je ne veux pas te mentir, c’est le côté nordique de la ville, et le gris, qui est la couleur nationale. Mamá, elle, est surtout dérangée par les toilettes des magasins, c’est là qu’elle travaille et qu’on la paie pour nettoyer. Si tu voyais ces magasins, Manu, ils ont des magasins que tu dirais des villages en plus civilisé et en plus garni, tu peux marcher des heures dedans sans avoir le temps de regarder tous les objets merveilleux que nous nous achèterons une fois rendus plus loin dans le chemin vers la richesse.

Mais la chose de ce soir, la chose dont il faut que je te parle. Mamá nettoyait le réfrigérateur et par hasard elle s’est tournée vers la fenêtre. C’est elle qui l’a aperçue la première. Elle a poussé un cri qui m’a fait approcher tout de suite. Nous sommes restés tous es deux longtemps à regarder dehors en riant comme des êtres sans cervelle.

La beauté, Manu. La beauté blanche qui tombait à plein ciel, absolument blanche partout où c’était gris. Ah, dure assez longtemps, Manu, fais durer ta vie de chien jusqu’à ce que je puisse te faire venir ici, avec moi, pour jouer dans la neige.

Les aurores montréales, p. 7 - 9.

 

sommaire

 


 

Monique Proulx, Les aurores montréales.

Montréal, Boréal, 1997.

 

L'humain, c'est ça !?

 

Les courts récits des Aurores montréales ont en commun plusieurs caractéristiques: ils ont tous lieu dans la ville de Montréal, ils se ressemblent du point de vue structurel et stylistique, et ils sont tous marqués par l’ironie qui, apparemment, est le ton préféré de Monique Proulx. En fait, l’humour caractérise la plupart de ses œuvres, même si l'auteure sait aborder également des thèmes sombres comme la pauvreté, l’alcoolisme, le racisme, le déracinement et l’aliénation culturelle. Le récit « Ça » nous présente un habitant bien connu de la métropole : un sans-abri. Même si l’ironie et l’humour proulxesques sont apparents, Proulx parle de « ça » aussi d’une façon empathique.

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Stefanie Rudig

 

Extrait de texte

 

ÇA

 

C’est couché sur le trottoir. On dirait une sculpture. Off-off-ex-post-moderne. On s’approche. Ça pue quand on s’approche, ça pue et ça remue, diable ! ça a des yeux. Ça tient un grand sac vert qui déborde de choses. On veut voir ce qu’il y a dans le sac. Ça jappe un peu quand on arrache le sac, heureusement ça ne mord pas. On ouvre le sac.

Déboulent silencieusement jusqu’à la rue une bouteille de caribou vide, de l’argent Canadian Tire, un chandail de hockey troué, une carte périmée de la STCUM, un morceau de Stade olympique, un lambeau de société distincte, et une vieille photo, une photo de ça quand c’était humain et petit et que ça rêvait de devenir astronaute.

Les aurores montréales, p. 197.

 

sommaire

 


 

Régine Robin, La Québécoite.

Montréal, Editions Québec/Amérique, 1983.

 

Le mélange des cultures

 

Au centre du roman La Québécoite se trouve une femme juive d’origine ukrainienne née à Paris et provisoirement installée à Montréal. Le livre est partagé en trois parties dont chacune porte le nom d’un quartier de Montréal : Snowdon, Outremont et Jean-Talon. Le personnage principal, qui n’a pas de nom, vit entre les cultures. Étant immigrante, ses pensées et ses mémoires oscillent entre l’Europe et l’Amérique, entre Paris et Montréal, sans qu'elle arrive à se situer. La Québécoite est l’histoire d’une femme qui ressent le désir d’arriver, de se trouver un lieu mais qui ne peut pas arrêter de bouger. Comme les autres immigrants du livre, elle porte l'empreinte de son passé, qui la rend nostalgique. C'est de cette façon que Régine Robin, elle-même marquée par le sentiment d’être une exilée, décrit la vie à Snowdon, à Outremont et à Jean-Talon.

Dans le passage qui suit, la protagoniste accueille ses amis dans sa maison. Ils passent une soirée marquée par le mélange culturelle qui provient des diverses nationalités des invités.

sources:
http://www.erudit.org/revue/VI/1991/v16/n3/200924ar.pdf (consulté le 8 octobre 2010).
http://www.canlit.ca/reviews.php?id=9984 (consulté le 8 octobre 2010).

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Elisabeth Grohsmann

 

Extrait de texte

 

Son mari serait retenu à Québec presque toute la semaine. Ses amis qui viendraient souvent la voir le soir au coin du feu profitant de sa belle maison de Côte- Sainte- Catherine seraient latino- américains, ukrainiens, grecs ou hongrois- chacun apporterait quelque chose qui du Bikhaver, qui des olives et de la fêta, qui du whisky. On passerait des soirées entières à évoquer la situation politique ici, à se raconter des blagues à parler du travail ou simplement à évoquer ceux qui seraient restés dans de lointains pays. Pas de stéréotype. Les Latino-Américains n’auraient pas de guitare, les Ukrainiens ni Kobzal, ni balalaïka. Pas de chromo. Depuis longtemps ils seraient ici dans la difficulté ou dans le confort. Ils seraient son vrai pays. Les exilés, de nulle part, sans attente, parlant toutes les langues et affrontant tous les défis historiques.

La Québécoite, p. 138 - 139.

 

sommaire

 


 

Régine Robin, La Québécoite.

Montréal, Editions Québec/Amérique, 1983.

 

Impressions au marché Jean-Talon

 

Le passage qui suit montre encore la diversité de Montréal. La protagoniste et son amant se promènent au marché Jean-Talon où ils sentent les odeurs des produits du monde entier. Dans cette atmosphère, puisque tout paraît étrange, personne ne se sent plus comme étranger.

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Elisabeth Grohsmann

 

Extrait de texte

 

Le dimanche en été, ils traîneraient de longues heures autour du marché Jean- Talon. Ils adoreraient ca. Elle aurait l’impression par moment d’être à Naples ou en Sicile. Lui aussi pourrait avec de l’imagination par moment revoir les marchés de petites villes du Paraguay. Ce serait des piles de tomates, de choux- fleurs, de poivrons, des paniers d’osier pleins de bleuets ou de fraises, des amoncellements de laitues. Plus loin de l’ail en natte des oignons rouges, des oignons blancs, de l’échalote, des herbes fines. Ça sentirait bon de fenouil, le serpolet et la menthe sauvage au milieu des mouches et des guêpes, entre les melons d’eau un peu sûrs et des figues de Barbarie venues on ne sait d’où. Plus loin encore des fleurs, des plantes vertes, des senteurs suaves au-dessus des voix italiennes ou grecques. Joyeux tohu- bohu au milieu duquel ils auraient le sentiment d’être chez eux, s’extasiant devant tous les étalages, devant le miel et les confitures naturelles, devant les bocaux d’ail sauvage aussi bien que devant la lavande en sachets.

Ils monteraient toutes leurs provisions, et iraient chez Milano chercher leurs pâtes fraîches, leurs olives et de la fêta. Ils retourneraient déjeuner à la pizzeria où ils se seraient connus, puis se baladeraient dans le quartier, autour du parc Jarry, ou le long de la Main descendant jusqu’à Beaubien, Rosemont, voire Laurier, rencontrant des amis italiens, latino- américains ou québécois.

La Québécoite, p. 178 - 179.

 

sommaire

 


 

Mauricio Segura, Côte-des-Nègres.

Montréal, Les Éditions du Boréal, 1998.

 

Impressions nocturnes

 

L’écrivain Mauricio Segura est né à Temuco, Chili, en 1969. À l’occasion du coup d'État contre le président Allende dans l’année 1973, sa famille a émigré à Montréal, Québec, où l’auteur a passé cinq ans au quartier Côte-des-Neiges, le quartier le plus multiethnique de Montréal. Segura a fait des études d’économie et de littérature française à l’UQAM, et en 2001, il a obtenu le doctorat en littérature française de l’Université McGill. Il compte sûrement parmi les écrivains les plus remarquables de la littérature québécoise contemporaine.

Après son arrivé à Montréal, Segura en lui-même a fréquenté l’école primaire au quartier Côte-des-Neiges, et pendant ce temps-là, il a accumulé des expériences indispensables pour son premier livre Côte-des-Nègres. Il est le premier auteur qui ait réussi à décrire ce quartier avec la profondeur nécessaire et de plus, de la perspective intérieure. Avec Côte-des-Nègres, Segura a créé un roman réaliste très actuel en faisant un portrait fier et troublant d’un des quartiers les plus peuplés et multiculturels de Montréal.

Côte-des-Nègres raconte l’histoire de deux adolescents immigrés, le chilien Marcelo et le haïtien Cléo, qui, au début, deviennent amis mais à la fin, leur amitié se rompt, malgré leurs points communs, par leur origine ethnique différente. Incapables de s’assimiler à la culture du pays d’accueil et de vaincre le grand écart entre l’ancienne et la nouvelle identité avec leurs différents systèmes de valeurs morales, ils souffrent de la solitude, de l’isolation, de la frustration et de la violence. Dans son roman, Segura réussit à ce que le lecteur s’enfonce, de manière très authentique, dans la vie quotidienne assez problématique des jeunes immigrés au quartier Côte-des-Neiges.

Dans l’extrait ci-dessous, l’écrivain décrit une scène en soirée, probablement assez ordinaire, dans laquelle des jeunes se baladent à travers le quartier Côte-des-Neiges, le long du parc Kent.

sources:
Bertin, Raymond : « Mauricio Segura. Péril en la demeure ». http://www.voir.ca/publishing/article.aspx?zone=1&section=10&article=2335 (consulté le 4 janvier 2010).
Moreno Herrera, José-Francisco : « Identités fugitives au Canada, en France et aux États-Unis ». http://etd.lib.ttu.edu/theses/available/etd-06272008-31295019381168/unrestricted/31295019381168.pdf (consulté le 4 janvier 2010).

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Karin Jugl-Fröwis

 

Extrait de texte

 

Quatre silhouettes avancent sur le trottoir du chemin de la Côte-des-Neiges, illuminées de temps à autre par les voitures les doublant à toute vitesse. Elles empruntent l’avenue Appleton, qui délimite le parc Kent au nord, et passent devant les terrains de pétanque où sont regroupés une dizaine de vieux, coiffés pour la plupart d’une calotte. Au premier rang, Pato et Alfonso cheminent, la tête baissée, les mains dans le dos, tandis que, derrière, les deux Haïtiens, plus hauts et plus larges d’épaules, bavardent à propos d’une fille aperçue dans l’autobus. L’un la décrit en sculptant des courbes imaginaires, l’autre, cure-dent au bec, sourit de manière suggestive. Il fait déjà nuit et, chose étrange, l’air d’avril stagne comme par une crevante soirée d’été.

Côte-des-Nègres, p. 32.

 

sommaire

 


 

Mauricio Segura, Côte-des-Nègres.

Montréal, Les Éditions du Boréal, 1998.

 

L’Avenue Linton – exemple type pour le quartier d’immigrants

 

Dans l’extrait ci-dessous, Segura dessine un portrait impressionnant haut en couleurs d’une rue typique au milieu du quartier Côte-des-Neiges, notamment l’Avenue Linton – un lieu pauvre, délabré et mal entretenu, où le protagoniste, Marcelo, a passé son enfance. L’exclamation en espagnol « ¡Ay Marcelito ! » nous rappelle l’origine étrangère de celui-ci. En plus, l’écrivain fait allusion aux bandes de jeunes, dont il ne faisait jamais partie mais qui l‘ ont toujours beaucoup intéressé comme phénomène social.

sources:
Bertin, Raymond : « Mauricio Segura. Péril en la demeure ». http://www.voir.ca/publishing/article.aspx?zone=1&section=10&article=2335 (consulté le 4 janvier 2010).
Moreno Herrera, José-Francisco : « Identités fugitives au Canada, en France et aux États-Unis ». http://etd.lib.ttu.edu/theses/available/etd-06272008-31295019381168/unrestricted/31295019381168.pdf (consulté le 4 janvier 2010).

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Karin Jugl-Fröwis

 

Extrait de texte

 

Linton, Marcelo, la rue de ton enfance, la rue des rêves et des déboires tragiques. Existait-il une rue plus délabrée, plus poisseuse, plus désolante à Montréal ? Alors comment expliques-tu que chaque fois qu’une couleur, un visage, un bruit te ramènent à elle, cette émotion naît en toi, à la fois douce et dérangeante ? ¡Ay Marcelito ! Bordée d’immeubles à trois étages, presque tous en brique d’un orange délavé, l’avenue Linton faisait, oui, figure de dépotoir dans l’île. Les poubelles débordaient éternellement de déchets et le gazon, mort depuis les lustres, était jaune au printemps comme en été. Te souviens-tu des premiers jours de juillet, au temps des déménagements ? La Ville faisait évacuer deux ou trois immeubles, la vermine les ayant pris d’assaut, ce qui vous arrangeait, vous, qui les preniez d’assaut à votre tour, pour jouer, ou les plus vieux, pour fumer ou faire l’amour. La nuit, du début du printemps à la fin d’automne, sous les réverbères, des groupes d’adolescents se formaient, assis ou couchés sur les voitures stationnées. Mais vous, vous étiez trop jeunes pour faire partie de ces bandes, vos parents vous interdisaient encore de sortir la nuit.

Côte-des-Nègres, p. 46 - 47.

 

sommaire

 


 

Mauricio Segura, Côte-des-Nègres.

Montréal, Les Éditions du Boréal, 1998.

 

Quartier montréalais d’immigration

 

Dans l’extrait suivant, Segura traite la situation des immigrants au quartier Côte-des-Neiges, soit la relation entre les immigrés d’origine différente, soit leur relation avec les gens du pays. En plus, il attire l’attention sur la problématique de l’isolement ethnique et social, qui est même propagé par des instances d’autorité comme le professeur d’anglais de l’école polyvalente.

sources:
Bertin, Raymond : « Mauricio Segura. Péril en la demeure ». http://www.voir.ca/publishing/article.aspx?zone=1&section=10&article=2335 (consulté le 4 janvier 2010).
Moreno Herrera, José-Francisco : « Identités fugitives au Canada, en France et aux États-Unis ». http://etd.lib.ttu.edu/theses/available/etd-06272008-31295019381168/unrestricted/31295019381168.pdf (consulté le 4 janvier 2010).

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Karin Jugl-Fröwis

 

Extrait de texte

 

Vous avez pénétré dans le stationnement souterrain de la Plaza Côte-des-Neiges et, au bout de quelques pas, vous avez aperçu deux garçons à la peau de jais, vêtus tout deux de T-shirt délavés et de jeans, qui s’avançaient vers vous en riant à gorge déployée. Au passage, Enrique a fixé sur eux un regard glacial, se mordant la langue, et les Noirs, étonnés, ont cessé tout d’un coup de s’esclaffer. Vous avez vu ? a demandé Enrique. Quoi ? as-tu interrogé de la tête. Tu vois pas que c’est de nous qu’ils riaient, ces gars-là. Vous avez franchi les portes tournantes du centre commercial, et tandis que vous longiez un salon de coiffure, Enrique a raconté : l’autre jour à la polyvalente, quand j’ai dit à un Québécois que j’habitais le quartier Côte-des-Neiges, vous savez ce qu’il m’a répondu ? Hein, vous savez ? Il m’a répondu : Côte-des-Nègres, tu veux dire ? C’est plein d’immigrants ce quartier-là. Vous vous rendez compte ? Enrique a remué énergiquement la tête comme si de la fumée allait lui sortir par les oreilles, et a ajouté : en tout cas, une chose est sûre, le quartier se remplit de nègres à vue d’œil ! Toño s’est détourné : eh que t’es con, t’as tellement de préjugés ! Alors Enrique s’est emporté : toi, on le sait pourquoi tu défends les nègres. À cause de ton chum, Andrew, le Jamaïcain. Laisse-moi te dire qu’ils ont pas besoin de toi pour se défendre, ils sont assez nombreux comme ça. Dans l’escalier mécanique, il se penchait maintenant vers son frère jumeau et lui envoyait de temps en temps son index roide en plein sur la poitrine : tu sais ce qu’il nous a dit le prof d’anglais après la bagarre entre les Italiens et les Latinos ? Tu sais ce qu’il a dit, hein ? Please stick with your own people ! À ça, j’ajouterais pour toi, Toño : défends les tiens avant de défendre les autres !

Côte-des-Nègres, p. 234 - 235.

 

sommaire