Quartier latin

Le Quartier latin se trouve dans l’arrondissement Ville-Marie et est délimité au nord par la rue Sherbrooke, au sud par la rue Saint-Antoine, à l’est par la rue Saint-Hubert et à l’ouest par le boulevard Saint-Laurent.

 

montreal (c) Peter Mertz

 

Au cours du XVIIe siècle, les premières familles françaises se sont établies sur le territoire actuel du quartier. Au milieu du XIXe siècle, cette partie de la ville était surnommée « quartier latin » en raison de la succursale de l’Université Laval qui y avait ouvert ses portes. Outre cette succursale, d’autres établissements de formation, comme l’École Polytechnique et l’École des Hautes Études Commerciales, ont été créés au début du XXe siècle, confirmant la vocation universitaire du quartier. À cette époque, on a également construit la Bibliothèque Saint-Sulpice, un centre culturel pour les francophones qui constitue un véritable joyau du patrimoine québécois. Par conséquent, le Quartier latin est devenu un lieu de rendez-vous pour l’intelligentsia francophone et l’un des lieux de résidence préférés de la bourgeoisie canadienne-française de l’époque.

Dans les années 1940, lorsque l’Université de Montréal a déménagé sur le au flanc nord du mont Royal, la situation du quartier a totalement changé. Ce déplacement a marqué le déclin du quartier d’autant plus que les familles bourgeoises ont déménagé à Outremont et sur le Plateau Mont-Royal. C’est également à cette époque que de nombreux immeubles ont été démolis et que les premiers gîtes et plusieurs complexes à bureaux ont été construits.

Le quartier a retrouvé sa vitalité au cours de l’après-guerre : l’Université du Québec à Montréal ainsi que le Cégep du Vieux-Montréal s’y sont établis. En outre, le festival Juste pour rire, qui a lieu depuis les années 80, a contribué à faire revivre l’ancien charme du quartier. La construction du métro, dans les années 60, a permis une meilleure accessibilité du quartier. La station Berri-UQAM, par exemple, est fréquentée annuellement par douze millions d’usagers, ce qui en fait la station la plus la plus fréquentée du réseau.

De nos jours, le Quartier latin offre des activités culturelles très variées : on y trouve de nombreux musées, notamment le Musée d’art contemporain de Montréal, des théâtres, des cinémas, la Cinémathèque québécoise ainsi que l’Office national du film du Canada. Du matin au soir, le quartier étudiant est grouillant d'activités, particulièrement la rue Saint-Denis qui est bordée d’innombrables bars, cafés, bistros, librairies et boutiques de toutes sortes.

Finalement, ajoutons que le Quartier latin, avec son atmosphère trépidante, est considéré comme un centre du « nationalisme » québécois. Ainsi, nous y trouvons des penseurs indépendants, des artistes, des intellectuels et des étudiants. En outre, le kaléidoscope du quartier héberge une croissante scène homosexuelle très vivante dans « Le Village gai ».

sources:
http://ville.montreal.qc.ca/portal/page?_pageid=2497,3090436&_dad=portal&_schema=PORTAL (consulté le 30 avril 2010).
http://www.quartierlatin.ca/ (consulté le 30 avril 2010).
http://www.montreal-guidetouristique.com/Quartier-latin (consulté le 30 avril 2010).
Gallagher, Gregory B. : Montréal & Québec. Dorling Kindersley Top 10. London, Dorling Kindersley Ltd., 2004, p. 64-73.

Texte d'introduction: Karin Jugl-Fröwis

 


 

Aquin, Hubert - Neige noire - Le quartier rouge

Bertrand, Claudine - La rue réclame sa propagande - Poésie et publicité dans la rue Saint-Denis

Bessette, Gérard - La bagarre - Écrire ou travailler ? Entre deux modes de vie

Chen, Ying - Les Lettres Chinoises - Le Festival du rire ou Extrême solitude à Montréal

 


 

Claudine Bertrand, « La rue réclame sa propagande ».

Dans : Archambault, Gilles (éd.) : Montréal des écrivains. Montréal/Québec, L’Hexagone et al., 1994.

 

Poésie et publicité dans la rue Saint-Denis

 

Claudine Bertrand, une poétesse qui a contribuée à la diffusion de la poésie québécoise à l’étranger grâce à ses activités dans plusieurs coins du monde (Europe, Afrique), montre la rue Saint-Denis sous l’aspect de la modernité. Une ballade – pendant laquelle le « je » lyrique longe la rue Saint-Denis – lui permet de faire le bilan du visage que la société de consommation a donné à cette rue de commerce. L’accumulation des inscriptions sur les affiches et les panneaux de publicité des commerces ne s’arrête qu’un bref moment quand le vers « scandale pourquoi pas ? », qui sert de refrain ou de commentaire sur la nature des slogans accrocheurs, les interrompt. De cette manière le lecteur/la lectrice se voit confronté/e à une suite d’images éparses suivie d’un refrain qui incite à y appliquer un regard critique. L’abondance du matériel langagier de la publicité crée un effet de saturation qui est celui de la rue inondée par les affiches. Dans le même sens, les derniers vers du poème sur la rentabilité ne sont pas sans ambiguïté. Si l’on combine le ton légèrement ironique des ces phrases avec le jeu de mots du titre du poème, le texte se lit comme une réflexion critique, mais dans l’ensemble bienveillante.

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Markus Ludescher

 

Extrait de texte

 

La rue réclame sa propagande

 

l, et cetera
SUSAN SONTAG

Je déambule rue Saint-Denis
les affiches me harcèlent
comme des textes défectueux
scandale pourquoi pas ?
l'express au printemps dix versions
pour un seul lecteur attardé
coin de la Colombie le rideau vert
clinique métropolitaine en usage
tic-tac réparation j'arrive
avec tous les trucs de la modernité
à vendre dépanneur de bonne humeur
scandale pourquoi pas ?
une impression de décousu
le café du cheval volant
soleil bronzage rien de neuf
le petit bar nuage bleu-nuit
institut de beauté délicatessen
intertextualité et néologismes douteux
maison pour touristes l'échange
disques et livres usagés
boutique pistache kaléidoscope voyeur
plaisir d'offrir au lecteur anonyme
les boulamites à la fine pointe
d'une lecture superficielle
cinéma du carré rien de neuf
l'érotisme cette semaine déjà vu
délicatessen plaza sur la sororité
bijoux de mer Gargantua et cætera
apportez votre vin Pantagruel
la bonne santé par les plantes
les meilleurs remèdes
à ma peau pressée
mais il faut continuer
même si on n'apporte rien de neuf
grizzly fourrures usagées
j'attends le feu vert à l'infinitif
la fraîcheur en trois heures
café bar après moi maintenant
scandale pourquoi pas?
Saint-Denis hurle ses affiches
chemin faisant auprès de ma blonde
le funambule un jardin en plus
médecin vétérinaire bienvenue
fourrures neuves et d'occasion
tout est en solde à feu et à sang
galerie d'art vivant
mode androgyne unisexe
salon de thé chez Babou
j'entre me réchauffer à l'ombre
bronzage sans peau blême
Casablanca la papaya
les souvenirs esthétiques
galerie aube 3935
il se fait tard
café blitz et je crie
la photo de la semaine
scandale pourquoi pas?
Orphée ne pas stationner
structure métamorphose
bain de folie après l'éden
décalcomania la rue raison sociale
le cirque buanderette l'entresol
sous zéro bar latin local à louer
club privé de backgammon
studio de la société d'opérette
l'escale bretonne où suis-je
galerie de bouquinerie
je marche toujours
dans le sens des affiches
impérial Esso mise au point
et de l'Art moderne mousse au saumon
monsieur sous-marin location de vidéo
boutique de sexe table d'hôte azimut
au vieux Munich hôtel américain
l'axe la bibliothèque nationale
danseuses nues super spécial
la plantafolie chez Achille
Hubert Aquin tentation du chef
hôpital Saint-Luc attendez le feu vert
scandale pourquoi pas?
the solution is not the solution
je traverse à reculons pour mieux voir
les recherches l'ont prouvé
l'affichage c'est payant
scandale c'est touchant...

Montréal des écrivains, p. 251 - 253.

 

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Hubert Aquin, Neige noire.

Montréal, Pierre Tisseyre, 1974.

 

Le quartier rouge

 

En 1974 paraît le roman Neige noire qui est considéré non seulement comme le meilleur roman d’Hubert Aquin, mais également comme une œuvre majeure de la littérature québécoise. Rédigé à la manière d’un scénario de film, le texte présente un procédé narratif qui est propre au grand auteur québécois : Aquin y mélange les genres, y fait référence à de nombreuses sources littéraires, y émet des commentaires techniques ainsi que des réflexions d’ordre philosophique et historique. L’histoire tourne autour du comédien Nicolas Vanasse souhaitant écrire et réaliser un film autobiographique, ce qui signale, pour lui, le début d’une nouvelle vie. Il part en voyage de noce en Norvège du Nord au cours duquel le protagoniste tue son épouse Sylvie à cause de ses rapports incestueux.

Dans le passage suivant, Aquin dépeint le quartier rouge de Montréal, une zone où ont lieu de nombreuses activités illicites. En traversant la rue Sainte-Catherine, Nicolas se rend compte de l’endroit où il se trouve :

sources:
http://www.chronicart.com/livres/chronique.php?id=2657 (consulté le 16 août 2010).

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Iris Wertel

 

Extrait de texte

 

Nicolas quitte la salle numéro 5 vers minuit. Fondu enchaîné à la rue Sainte-Catherine à l’angle de Saint-Denis ou de Papineau. Les refileurs de drogue croisent sur le trottoir avec les tapettes. Pas de femmes ou si peu, et elles sont toutes accompagnées. Nicolas longe une série d’établissements plus ou moins apparentés les uns aux autres : boîtes de nuit, discothèques, restaurants, topless, brasseries. Traveling de translation : une rivière d’autos et de taxis, puis, de l’autre côté de la rue, le même genre d’établissements pressés les uns contre les autres.

Neige noire, p. 17.

 

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Gérard Bessette, La bagarre.

Ottawa, Éd. Tisseyre, 1993.

 

Écrire ou travailler ? Entre deux modes de vie

 

La bagarre, le premier roman de Gérard Bessette, est un roman qui dévoile de manière réaliste le climat intellectuel des années 1960, avec des problèmes qui sont, en partie, encore d’une grande actualité de nos jours. Comme le titre l’indique, une lutte a lieu à Montréal, une lutte sur divers plans, notamment sur les plans linguistique, culturel, intellectuel et syndical. Sur le plan culturel par exemple, la bagarre menée par les personnages principaux illustre 'la bagarre' menée alors entre francophones et anglophones. Dans ce cadre, le roman aborde également les conflits entre les classes sociales et la question linguistique.

Le récit raconte l’histoire de Jules Lebeuf, un jeune montréalais âgé de 29 ans, étudiant le jour et balayeur la nuit. Il est assis entre deux chaises vu que son passé, celui d’un orphelin qui s’était vu obligé de travailler dans une usine à Boston pour survivre, ainsi que ses professions actuelles joignent deux classes sociales très différentes : les intellectuels et les ouvriers. En tant qu’étudiant en lettres modernes dans une université montréalaise, Lebeuf se lie d’amitié avec l’Américain Ken Weston et le bourgeois Augustin Sillery. La vraie bagarre éclate lorsque les destins différents – celui des ouvriers représentés par une jeune femme nommée Gisèle et en quelque sorte par Lebeuf, celui des gens riches mais désespérés représentés par Sillery, et celui des étrangers représentés par Weston – s'entrechoquent parce que Lebeuf, devenu contremaître, a l’impression que Sillery tire profit de la situation difficile de Gisèle. Sur un deuxième plan, Lebeuf perd dans la bagarre syndicale et intellectuelle : Après avoir raté son examen de philologie, il se trouve abandonné de ces amis et distant des autres balayeurs.

Le passage suivant se déroule dans le Quartier latin, un lieu d’échanges culturels important. Après avoir rencontré Weston, Sillery et Langevin, Jules Lebeuf erre en pleine nuit dans les rues de ce quartier en envisageant les circonstances de sa vie. Il s’interroge sur ses activités pour en tirer la conclusion que le temps est mûr pour un changement.

 

sources:
Allard, Jacques : « La bagarre, roman de Gérard Bessette ». Dans : Lemire, Maurice (éd.) : Dictionnaire des œuvres littéraires du Québec, 1940 - 1959. Montréal, Fides, 1982, vol. 3, p. 109s.

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Patricia Burtscher

 

Extrait de texte

 

Jules s’arrêta pour faire claquer sa pipe contre son talon. Le tabac tomba dans la neige avec un petit grésillement. L’étudiant reprit sa marche… Cette période de calme n’avait pas duré longtemps. Margot s’était mise à rouspéter. « Tu t’occupes pas assez de moi. C’est comme si j’étais un chien. » Les scènes s’étaient multipliées. Lebeuf cherchait souvent refuge à la bibliothèque Saint-Sulpice. Il y arrivait rageur, les nerfs ébranlés, s’installait dans une alcôve avec la résolution d’écrire. Écrire ! Voilà ce qui lui semblait la vraie, la seule « solution ». Mais à peine était-il assis que la démangeaison de fumer s’emparait de lui et ne le lâchait plus. Il griffonnait rageusement un paragraphe ou deux, puis courait « tirer une touche » dans le vestibule. Il revenait transis, tourmenté par la pensée de sa faiblesse. Il relisait ce qu’il venait d’écrire : des « pensées », des scènes de roman, quelquefois même, « pour s’exercer la main », des petits poèmes en prose. Tout cela lui semblait uniformément insipide, sans consistance, des improvisations d’amateur. « Si seulement on avait le droit de fumer dans cette bibliothèque !... » Il avait recommencé à sortir, s’était lié avec Weston et maintenant il hantait les cabarets presque tous les soirs. Ensuite, sauf les jours de congé, il courait à son travail, abattait ses huit heures (de minuit à huit), gagnant parfois l’université ou bien rentrait à sa chambre où il sombrait dans le sommeil. Ce n’était pas une vie.

Lebeuf longeait maintenant le Champ-de-Mars. Il inclina le buste pour faire face à la rafale et se frotta les oreilles. Au sommet de la pente, à droite, se dessinait la masse grise de l’hôtel de ville, surmontée de sa lanterne Renaissance. Pour se protéger du vent, Jules traversa la rue et rasa la façade rugueuse du Manège Militaire. Il ruminait encore les mêmes pensées. « C’est Margot qui est responsable de cette situation. » C’était elle qui, par ses constantes récriminations, le forçait à noctambuler. Autrement, il aurait écrit. « J’ai toujours mieux travaillé le soir. » Maintenant toutes ses soirées étaient perdues. Marguerite était là, comme une sangsue, qui lui suçait son énergie, sa tranquillité d’esprit. « Il faut que je la plaque. Ça fait trop longtemps que ça dure. » Il se répétait ça au moins une fois par semaine depuis cinq mois.

Le colosse atteignit la rue Saint-Denis. En face, le carré Viger alignait ses allées bordées de chênes dont les branches dépouillées s’agitaient dans la pénombre. À gauche, du haut de son piédestal, le docteur Chénier exhortait les patriotes au combat. Deux taxis, surmontés de leur losange lumineux, passèrent en un chuintement caoutchouté. Lebeuf dut s’abriter contre un kiosque à journaux pour allumer sa pipe ; puis il reprit sa marche en direction de l’hôpital Saint-Luc. « En tout cas, faut que ça change d’une façon ou d’une autre. » Quoi de plus absurde que la vie qu’il menait ? Depuis si longtemps !... Commencer à trimer dès l’âge de quinze ans comme commissionnaire ; émigrer à Boston chez son oncle pour travailler dans l’industrie textile ; revenir au Canada ; entreprendre son cours classique à vingt ans. Ensuite, la faculté des lettres : des cours qui l’ennuyaient et qu’il payait en besognant comme clean-up man à la Compagnie de transport. Et tout ça, pourquoi ? Quels étaient les résultats ? Il avait vingt-neuf ans. Il était balayeur. Et puis après ? Une fois sa licence obtenue, serait-il plus avancé ? ...

- Vous auriez pas un petit trente sous, mon bon monsieur, pour un pauvre vieux qu’a faim ?
Un vagabond édenté qui sentait l’alcool se tenait devant lui, le chapeau à la main.
Lebeuf fouilla dans sa poche :
- J’ai jamais refusé à boire à personne. Voilà cinquante cents, le père. Amusez-vous.
- Que le bon Dieu….
- Ça va.

Jules hâta le pas. Il traversa la rue Sainte-Catherine, passa devant la façade de l’école polytechnique. À droite, le clocher de Saint-Jacques dardait le ciel obscur de sa pointe avérée. Puis il s’arrêta devant la vitrine d’un libraire. On annonçait un nouveau roman de Simenon. Lebeuf fixa rêveusement la photo du romancier : pipe au bec, feutre à bord, rabattu, regard perçant, assuré…

La bagarre, p. 31s.

 

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Ying Chen, Les Lettres Chinoises.

Montréal, Leméac, 1993.

 

Le Festival du rire ou Extrême solitude à Montréal

 

Ying Chen est une écrivaine d’origine chinoise qui s’est installée au Canada à la fin des années 1980. Depuis, elle a publié de nombreux romans en langue française, entre autres L’ingratitude pour lequel elle s’est vue décerner le prix Québec-Paris. Paru en 1992, son second roman, Les Lettres Chinoises, est un récit épistolaire composé de 57 lettres qui aborde le sujet délicat de l’immigration et du contact entre les cultures à Montréal. Le lecteur suit les correspondances entre différents personnages qui parlent de leurs sentiments, leurs expériences et leurs rêves. Au centre du roman se trouve l’histoire de Sassa et Yuan, un couple amoureux chinois, séparé par une distance de 11.000 km. Yuan, un jeune homme dans la vingtaine, a quitté la Chine pour s’établir à Montréal d’où il échange des lettres avec ses parents et sa financée Sassa. Les lettres témoignent non seulement de l’amour pour sa fiancée, de l’estime pour sa patrie d’origine, mais aussi de son déracinement et du choc culturel qu’il subit. C’est ainsi qu’il se situe dans l’entre-deux, entre ses souvenirs et sa nouvelle vie au Québec.

Da Li, une jeune Chinoise qui fait des études à Montréal, écrit une lettre à Sassa dans laquelle elle exprime sa solitude. Elle parle du Festival du rire où elle avait observé les spectateurs autour d’elle. Elle trouve plus intéressant de regarder les gens, qui rient à cause d’une blague et qui peuvent ainsi refouler des problèmes quotidiens, que d’écouter les artistes. Est-on vraiment heureux quand on rit ? À quoi sert un tel festival lorsqu’on est accablé de soucis ?

sources:
http://www.lettres-et-arts.net/litteratures_etrangeres_et_francophones/61-les_lettres_chinoises_de_ying_chen (consulté le 24 août 2010).
http://www.biblioblog.fr/post/2008/10/06/Les-lettres-chinoises-Ying-Chen (consulté le 24 août 2010).

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Elisabeth Grohsmann

 

Extrait de texte

 

Accablée par le silence de ma chambre, je n'ai pas pu terminer mon repas. Ça m'arrive maintenant souvent, Sassa. Le soleil couchant se réfléchissait au coin de ma fenêtre. Je l'ai appelé, prenant prétexte de la beauté du ciel. Sa voix hésitait au bout du fil.

- Que pourrions-nous bien risquer avec une promenade? ai-je dit d'un ton de reproche.

Je détestais ce morceau de soleil sur ma fenêtre qui me rendait faible. Mais ce n'était plus important. Il serait bientôt là, sur le trottoir et frappant à ma fenêtre.

Nous sommes allés sur Saint-Denis. Des rubans multicolores flottaient dans l'air. Ces chansons d'amour qui dominaient tout le temps la ville depuis mon arrivée roulaient au-dessus de nous avec la persistance d'un amour impossible. Il s'agissait toujours, dans ces chansons pleines de conditionnels passés, d'un départ involontaire, d'une infidélité qu'on voulait vainement réparer, d'un appel sans réponse, d'une vie morte mais jamais oubliée, d'un exil sans abri, d'un voyage sans but... Mais ceux qui chantaient cette tristesse n'étaient pas ici ce soir. Ils se cachaient derrière les rideaux de leurs voix. Tout ce que nous pouvions voir, c'était des gens qui, sautant et parlant sens dessus dessous, faisaient rire et applaudir le public.

C'était le Festival du rire. Mais ni lui ni moi ne riions beaucoup.

J'admirais les spectateurs plus que les comédiens qui ne riaient pas. Ce n'était pas juste, n'est-ce pas, si ceux qui jouaient n'entraient pas eux-mêmes dans le jeu. Ils gardaient leur sang-froid et se contentaient de ramasser les sous. Quand ils parlaient à une vitesse exagérée, je ne comprenais rien et je les trouvais absurdes. Voilà peut-être l'effet qu'ils désiraient. Les spectateurs, eux, je les comprenais. Ils oubliaient les chansons tristes pour un moment, se jetaient dans les pièges drôles de l'humour et riaient aux éclats. Leurs cheveux de toutes les couleurs dansaient innocemment sous un ciel assombri. Les amoureux s'étreignaient dans le parfum des sueurs. Les parents tenaient leurs enfants par la main ou sur leurs épaules. Je ne voyais en eux ni la fatigue de la journée ni l'angoisse de la nuit. Ils riaient, la bouche grande ouverte, le front trempé dans le rouge du crépuscule et le nez fièrement levé au ciel. Je les admirais mieux ainsi, bien que ma mère les aurait jugés peu sages ou mal élevés.

Il me disait quelque chose, tandis que les autres riaient autour de moi. Ses paroles se mêlaient à celles des comédiens dont je comprenais à peine le sens et qui me paraissaient irréelles. Ce soir, je l'ai trouvé plus comédien que spectateur, à cause de son envie de me parler. D'habitude, je n'aime pas qu'il me parle. «Il faut que je te dise une chose sérieuse », commence-t-il toujours. Et cette « chose sérieuse», c'est sa fiancée à Shanghai. Ses paroles m'attristent souvent. Ce soir, en plus, elles m'ennuyaient. Parler de sa «chose sérieuse » au Festival du rire! Je regardais les gens à côté de moi, je les enviais. Ils étaient heureux à cet instant. Ni leurs mésaventures du passé ni leur souci de l'avenir n'avaient rien à voir avec leur bonheur d'aujourd'hui. Ils se laissaient prendre par le jeu des comédiens. Ils n'avaient pas de sagesse. Libres et heureux comme leurs cheveux qui dansaient dans le vent. Demain, si l'un d'entre eux devait mourir, il se dirait fièrement : «Hier, j'ai bien ri. »

Les Lettres Chinoises, p. 125 - 127.

 

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