Les parcs

Dix-sept grands parcs font de Montréal une « ville verte » où les citoyens peuvent fuir la vie trépidante de la métropole et se réjouir de retrouver une atmosphère détendue dans ces refuges naturels, s’étendant sur presque 2,000 hectares au total. Les espaces verts sont répartis sur toute la ville – on les trouve au centre-ville tout comme à la périphérie, entourés par des bâtiments urbains ou au bord de l’eau.1

 

montreal (c) Hemma Allemann

 

Les premiers grands parcs ont été créés au cours du XIXe siècle après la première phase d’industrialisation et d’urbanisation, qui a peu à peu fait disparaître les espaces verts dans la ville et ainsi rendu l’accès à la nature plus difficile pour les citoyens. La création de parcs n’a pourtant non seulement été une réaction à un manque de verdure dans le paysage urbain, mais aussi la conséquence d’un changement fondamental du mode de vie à l’époque. La révolution industrielle a entraîné une nouvelle mobilité chez les citadins, qui ne travaillaient plus au même endroit où ils habitaient ou passaient leur temps libre.2 Les parcs ont donc représenté – et représentent toujours – un terrain de récréation nécessaire dans la vie des citadins.

Deux parcs montréalais très connus, le Parc du Mont-Royal et le Parc Lafontaine, datent de cette époque où les architectes et les paysagistes se sont grandement inspirés du style des parcs anglais. Cela s’explique par la domination anglo-saxonne dans presque tous les domaines de la vie et surtout dans le secteur public. Cependant, les créations françaises et aussi celles des voisins américains ont également eu une forte influence. Le Parc du Mont-Royal, par exemple, a été conçu par Frederick Law Olmstead, l’architecte qui avait développé le concept pour le New York Central Park quelques années auparavant. Le Parc Lafontaine, par contre, est un reflet de la vie en commun de la culture francophone et anglophone à Montréal, car la partie à l’est ressemble au parcs en France tandis que celle à l’ouest a été visiblement influencée par le style anglais.3 Aujourd’hui les deux parcs, situés au cœur de la ville, offrent une grande variété d’activités et d’attractions.

Les activités sportives ne sont qu’une possibilité parmi beaucoup d’autres pour passer son temps libre dans les espaces verts montréalais. De nombreuses manifestations culturelles, y compris des concerts gratuits de tout genre, sont organisées dans les parcs surtout en été et en hiver. Puis, ils offrent une grande variété d’arbres et de fleurs, parfois très exotiques, à découvrir. Pour ceux qui ne veulent que profiter de l’air frais et de la nature, chaque parc a des espaces de détente pour faire des pique-niques, pour prendre un bain de soleil, etc.4 Les parcs montréalais deviennent ainsi également un lieu de rencontre important.

De plus, la ville de Montréal héberge plusieurs terrains appelés « Parcs nature » sur son territoire, dont l’objectif principal est la préservation de la faune et flore. La plupart d’entre eux sont ouverts toute l’année pour des visiteurs qui peuvent y faire des promenades et randonnées pédestres ou cyclistes en été, et du ski de fond en hiver.5

sources:
1 Cf. http://ville.montreal.qc.ca/portal/page?_pageid=174,4782045&_dad=portal&_schema=PORTAL (consulté le 1 septembre 2010).
2 Cf. Desjardins, Maude : Open-Air Spaces: Montreal's Parks. http://www.mccord-museum.qc.ca/scripts/explore.php?Lang=1&tableid=11&tablename=theme&elementid=115__true&contentlong (consulté le 1 septembre 2010).
3 Cf. ibid.
4 Cf. http://grandquebec.com/index-thematique-quebec/parcs-de-montreal/ (consulté le 1 septembre 2010).
5 Cf. http://grandquebec.com/vie-communautaire/parcs-nature/ (consulté le 1 septembre 2010).

Texte d'introduction: Katharina Pöllmann

 


 

Brault, Jacques - Agonie - Les souvenirs du parc Lafontaine

Brossard, Nicole - Baroque d'aube - Montréal théâtre de souvenirs d'enfance

Jacob, Suzanne - Un port qui ne sent jamais la mer - Les crépuscules au Parc Lafontaine

Maillet, Antonine - Évangéline deusse - Montréal, ville de rencontre

Narrache, Jean - En rôdant dans l’Parc Lafontaine - La vie dure des ouvriers et leurs distractions

Théoret, France - Vue aérienne - Associations urbaines de Montréal nocturne

Tremblay, Michel - La grosse femme d’à côté est enceinte - Le parc Lafontaine, illusion et désillusion

Tremblay, Michel - La grosse femme d’à côté est enceinte - Le parc Lafontaine hier et aujourd’hui

Urbina, José Leandro - Collect Call - Le parc comme lieu de la mort

 


 

Jacques Brault, Agonie.

Québec, Boréal, 1993.

 

Les souvenirs du parc Lafontaine

 

En 1984 paraît le roman Agonie, la seule prose narrative de Jacques Brault, inspiré par un poème éponyme de Giuseppe Ungaretti dont chaque vers constitue le titre d’un chapitre. Ce roman parle de la transmission ainsi que de l’application du savoir en tant que sagesse pratique.

Au commencement du roman, le protagoniste, un ancien étudiant, entraperçoit au cours d’une séance d’un film sur le Népal un professeur de l’époque porté disparu depuis dix ans. Étant donné que le vieil homme a immédiatement quitté la salle à la fin de la séance, l’ancien étudiant le cherche dans le parc voisin, le lieu préféré du vieil homme où il méditait souvent lorsqu’il travaillait encore à l’université en tant que professeur de philosophie scolastique. L’étudiant le trouve comme d’habitude assis sur un banc, mais cette fois-ci inanimé. Surpris et choqué, le jeune homme prend le journal intime du professeur qui se trouve à côté du mort et s’en va. Aussitôt, il se donne pour objectif de reconstituer la vie du professeur, surtout à partir de ses réflexions sur le poème « Agonie » d’Ungaretti qu’il trouve étonnantes, étrangères et fascinantes. À travers les recherches, il espère mieux comprendre sa propre vie et celle des autres.

Dans l’extrait suivant, l’étudiant, qui est en train de se rendre à la vieille salle du Plateau, se perd dans ses souvenirs lorsque qu’il voit le parc Lafontaine. Ainsi, on apprend que le parc Lafontaine était autrefois l’un des lieux de rencontre du jeune homme et de ses amis où ils passaient d’agréables moments.

sources:
Dion, Robert : « Agonie, roman de Jacques BRAULT ». Dans : Boivin Aurélien (éd.) : Dictionnaire des œuvres littéraires du Québec, 1981 - 1985. Montréal , Fides, 2003, vol. 7, p. 15s.

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Patricia Burtscher

 

Extrait de texte

 

On avait annoncé à mon agence un film sur le Népal. Le réalisateur présenterait et commenterait son film. J’y suis allé, moins par intérêt que par désœuvrement. Pour être franc, je dois ajouter que ce genre de reportages-documentaires correspondait à mes espérances de journaliste avorté. Cette soirée de la mi-octobre était plus que fraîche. Je frissonnais en approchant de la vieille salle du Plateau où j’avais assisté jadis à un concours de chant, je crois ; non, j’avais accompagné l’amie d’une amie, bref, c’était une corvée. D’où venait ma nostalgie ? Je revoyais à la lueur des lampadaires quelques recoins du parc Lafontaine, je savais que plus bas, derrière la salle, dormait dans l’ombre l’étang où, adolescents, nous allions les dimanches après-midi canoter, agacer les filles. Ce n’était pas le temps de l’insouciance ; nous cachions sous nos rires et nos plaisanteries une inquiétude qui pour ma part confinait à l’amertume. Ce passé me semble aujourd’hui une époque presque heureuse ; l’amertume s’est dissoute ; il ne reste plus qu’un vaste ennui. Allons donc au Népal.

Agonie, p. 17s.

 

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Nicole Brossard, Baroque d’aube.

Montréal, L’Hexagone, 1995.

 

Montréal, théâtre de souvenirs d’enfance

 

Dans Baroque d’aube, un hommage à l’exubérance sensuelle et langagière, Nicole Brossard tisse un réseau complexe de séquences narratives. Elle articule des réflexions sur le rapport entre fiction, réalité sensible et perception humaine avec un portrait de la sensualité féminine et de l’érotisme lesbien transcendés. Dans le texte, le rôle clef de la mer s’exprime concrètement dans la description de cette expérience : soit dans un projet de recherche commun de trois femmes qui partent ensemble en haute mer, sur un navire portant le nom révélateur Symbol. Ce même « leitmotiv » se reflète également dans l’expérience mentale du plaisir d’une d’entre elles, la romancière montréalaise Cybil Noland.

Le personnage principal, l’océanographe Occident DesRives, entraîne Cybil et la photographe Irène Mage, les deux originaires de Montréal, au loin de la côte argentine. Occident compte faire une description de la mer, riche des trois perspectives complémentaires, par des expertes de la documentation. Occident DesRives, en tant qu’initiatrice du voyage, exige de Cybil et d’Irène de passer les cinq premiers jours à bord de la bibliothèque du Symbol. Elles s’exécutent à contrecœur et se retrouvent alors face aux livres, dont devant deux volumes de Victor Hugo.

Ce qui semblerait être une expérience scientifique sur la perception du réel où chacune des trois femmes ajoute son angle particulier, donne à Cybil et à Irène dans cette séquence, la possibilité de se rapprocher l’une de l’autre. Elles se racontent des souvenirs d’enfance qu’elles ont passées toutes les deux à Montréal.

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Markus Ludescher

 

Extrait de texte

 

Assises l’une en face de l’autre, elles déballent des noms de rues, de parcs et d’écoles comme de précieux cadeaux qu’elles déposent ensuite au milieu de la table afin qu’ils puissent être comptés et partagés. Dialogue intime.

Irène offre tout d’abord une image floue du parc Belmont. Comme sur les premiers daguerréotypes, il ne reste aucune trace des vivants. Toute la vie et son mouvement de manège ont disparu. Enfin, l’image se précise et cette fois-ci ça rit, ça bouge, ça crie de joie au milieu des kiosques et des jeux. Soudain, la voici la grosse mécanique femme, la ricaneuse du parc Belmont, celle qui rit si fort et si longtemps qu’elle fait réellement peur. Toujours, elle avait fasciné la petite Irène avec son souffle énorme de cascade vive déferlant le long de sa large poitrine avec des ah absolument ahurissants incontrôlables. Un rire énorme secouait le corps plein de plis et de hi ou de ho et de gras autour des bras. Un rire gourmand qui gonflait les joues d un vent mystérieux et lui faisait comme un organe sous la langue, un orgue minuscule dans son visage d’ogresse joyeuse. Un rire rond et gratuit offert aux enfants qui s’éloignaient en disant: «Est folle la madame» ou qui, inquiets, demandaient: «Moman, a rit-tu d’nous autres, la grosse ? »

Au centre de la table, le parc Belmont scintille et les filles font trois tours de montagnes russes. Étourdie, Cybil suspend le temps, affaire de reprendre son souffle, puis elle joue la carte du parc Lafontaine. Une fois l’étang installé dans les pensées, elle invite Irène à monter dans une chaloupe verte. Assises côte à côte, les filles rament lentement à cause du bois lourd des avirons gris, mais aussi parce que le clapotis de l’eau et le soleil éveillent en elles une langueur printanière. Les reflets du soleil sur l’eau intriguent la petite Irène qui demande si on peut arrêter le temps, capter ses reflets et ceux de la lumière en même temps. En même temps que les mots cherchent à se frayer un passage parmi tout ça, lointain et si beau dans le feuillage comme un jour tranquille d’enfance.

Être là, encore là et d’un commun accord prendre l’autobus en direction du mont Royal. Là, pique-niquer sur la grande pelouse en pente d’où on aperçoit le lac des Castors, et le chalet entouré de promeneurs qui vont, laisse a la main, au pas de leurs chiens. Sur le lac, colverts et cygnes naviguent au milieu des demoiselles et des gerris. Tout en avalant son sandwich, chacune ajoute de l’eau au souvenir. Bientôt, la table est remplie de petits objets: gommes à mâcher, crayons de cire, pattes de lapin à cause du bonheur dont il faut s’occuper du matin au soir si on veut grandir. En parlant des objets nombreux qui encombrent les vies humaines, les deux femmes en viennent à leurs premières lectures, elles s’enflamment tant et si bien de plaisir qu’elles décident de faire un autre tour de parc, cette fois-ci en marchant comme des adultes.

Baroque d'aube, p. 146 - 148.

 

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Suzanne Jacob, « Un port qui ne sent jamais la mer ».

Dans : Archambault, Gilles (éd.) : Montréal des écrivains. Montréal, L’Hexagone, 1994.

 

Les crépuscules au Parc Lafontaine

 

Dans une caractérisation de Montréal, l’apparition des parcs, petites oasis vertes de la ville où les citadins trouvent un endroit pour leurs divertissements dominicales, est presque inévitable. Ainsi rencontre-t-on l’image du Parc Lafontaine associé à une réflexion sur les changements dus à l’urbanisme contemporain dans « Un port qui ne sent jamais la mer ». Dans le parc le lecteur/la lectrice suivant les pas de la narratrice, fait la rencontre fugitive des promeneurs et de quelques avant-coureurs de la mer. Le pittoresque de cette séquence ne se construit d’abord qu’à travers des perceptions auditives. Quand la vue entre en jeu, l’allusion critique aux changements liés à l’urbanisme récent s’inscrit quasi subrepticement dans le texte. Montréal, privé de ses plus beaux ciels crépusculaires par le progrès de la construction moderne, est une ville qui sait résister à de tels défis et conserver sa grâce, même si celle-ci a changé de visage.

Finalement, l’auteur revient sur l’idée initiale présente en filigrane tout au long du texte qui ressemble à une promenade passant par les endroits plus ou moins resplendissants de la métropole : la mer, on ne la trouve nulle part dans Montréal, même les vents et les goélands y sont continentaux.

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Markus Ludescher

 

Extrait de texte

 

À pied maintenant. Tranquillement. Faire le tour de l’étang du parc Lafontaine. Écouter les goélands se faire appeler des mouettes. Se dire que les mouettes, c’est la mer. Écouter un enfant maigre jouer des airs westerns sur un accordéon trop grand pour lui. Croiser son regard gris. Un char de police passe pour ramasser ceux qui boiraient une bière froissée dans un sac de papier brun. II y a une fille qui dit qu’elle ne lit plus parce que ça lui donne des dépressions. II y a un adolescent tout en blanc qui dit : « Sacrement, je ne veux pas être dans la photo ! – Envoye donc ! », dit sa sœur. Un homme se fait toaster le poitrail à côté d’une dame en bigoudis qui a roulé ses bas de nylon parce qu’il fait trop chaud. II y a un couple qui tète ses noces d’or en faisant un tour de pédalo. Continuer à pied, en prenant son temps. S’acheter un casseau de frites, en lancer la moitié aux goélands. Remonter vers la statue de Dollard. Sortir du parc après avoir salué l’arbre aux quarante écus caché entre trois érables. Là, frapper le changement. Le nouveau poste de police a mangé le ciel qui se trouvait là, juste là où il y avait I’enseigne jaune-orange des taxis LaSalle. Elle tournait toute la nuit en face du Braque. Là, quand le soleil se couchait c’était Montréal à son meilleur. L’enseigne a disparu, le poste de police a mangé le ciel, mais on voit encore la caserne des pompiers, on voit encore l’antenne parabolique, on voit le vent venir. Et ce vent-là ne sent jamais, jamais la mer.

Montréal des écrivains, p. 117s.

 

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Antonine Maillet, Évangéline deusse.

Montréal, vlb Éditeurs, 1994.

 

Montréal, ville de rencontre

 

Évangéline deusse d’Antonine Maillet raconte l’histoire d’Evangéline, une Acadienne qui a quitté son village natal pour s’installer à Montréal. L’œuvre de Maillet fait référence au poème épique « Évangéline » de Henry Wadsworth Longfellow, publié en 1847, qui a beaucoup influencé l’image des Acadiens au Canada et aux États-Unis. Le poème – bien qu’il ne s’agisse pas toujours d’une description exacte du point de vue historique – évoque le Grand dérangement, plus précisément la déportation des Acadiens par les Britanniques après leur victoire sur les Français au milieu du XVIIIe siècle. L’héroïne, Évangéline, est séparée de son mari, Gabriel, et même s’ils se retrouvent à la fin du poème, ce n’est que pour être séparés de nouveau par la mort.1

Maillet a réinventé le personnage principal du poème en faisant d’Évangéline une mère de famille de quatre-vingt ans qui a onze fils, mais qui refuse d’être « vieille ». Elle a un caractère à la fois optimiste et réaliste, voire pragmatique. Ainsi, elle n’a pas épousé son grand amour, un contrebandier, mais le voisin de son père. À travers son héroïne âgée, Maillet dresse l’image de la société acadienne actuelle qui a également 'pris de l'âge' et qui ne correspond plus à l'image d'une communauté sans différences socio-économiques comme nous la décrit Longfellow.

Évangéline arrive donc à Montréal où elle rencontre, dans un parc, Le Stop, Le Breton et Le Rabbin, qui, eux aussi, sont des exilés. Ils se racontent leurs histoires et parlent de leurs souvenirs sans mentionner pourquoi ils ont quitté leurs villages et leurs pays natals. Évangéline commence une liaison amoureuse avec Le Breton qui meurt à la fin de la pièce dans les bras de son amante – un parallèle au poème de Longfellow.

Montréal est une ville hébergeant beaucoup d'exilés, ce qui explique peut-être pourquoi Maillet l’a choisie pour sa pièce. L’extrait qui suit se situe tout au début du livre quand Évangéline rencontre Le Stop. Elle a reçu un petit sapin d’un de ses fils et voudrait le planter dans un parc montréalais. Évangéline est persuadée que si cet arbre arrive à faire des racines dans la ville, elle aussi pourra s’y enraciner.

sources:
1Cf. http://www.hwlongfellow.org/works_evangeline.shtml (consulté le 20 juin 2010).

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Katharina Pöllmann

 

Extrait de texte

 

ACTE I

 

Premier tableau en mai

 

Assis sur le dossier d’un banc, face au public, le Stop regarde la rue, l’air hébété. Soudain, il dresse l’œil et l’oreille, descend de son banc, lève son « stop » et s’éloigne vers la rue. Bruits de rue. Le Stop revient, suivi du rabbin. Le rabbin fait le tour du parc, puis choisit son banc dans le fond, dos au public. Le Stop reprend sa position initiale. Nouvel air hébété et heureux. Nouvelle attente. Bruits de la ville. Puis de nouveau il dresse l’œil et l’oreille, descend du banc, etc. Entre Évangéline portant un objet précieux enveloppé dans un journal. Le Stop suit. Évangéline cherche où poser l’objet. Le Stop cherche avec elle. Finalement, elle s’assoit sur un banc face au public et défait lentement le colis, sous l’œil intrigué et pourtant discret du Stop. Elle en sort un plant de sapin.

ÉVANGÉLINE – Un sapin. Oui. Rien qu’un plant

encore, ben un jour ça sera un sapin. Vous en avez point par icitte, par rapport que c’est point un âbre de ville. Ah ! queques-uns, coume ça, que vous transplantez… Non, c’est un âbre des bois… pis des côtes. Oui, de la mer. Voyez-vous, même le sel parvient pas à le tuer, c’te petit chenapan-là. Ça pousse, jour et nuit, autoune coume printemps, droite, croche, les branches sous la neige, les aigrettes dans le nordet, et planté en plein sable, t’as qu’à ouère ! Un jour, y a même venu un étrange par chus nous qui s’était figuré, lui, que les sapins poussiont jusque dans la mer. Parce qu’il avait vu les petits âbres que les officiers plantont dans la baie pour marquer le chenal, et il s’était figuré… Il venait de la ville, le pauvre esclave, pis il avait encore jamais vu de l’eau salée.

…Tant qu’à ça, moi, dans ce temps-là, j’avais encore jamais vu la ville, et je savais point qu’ils arrousiont chaque matin le pavé avec des petites rigoles. La première fois que j’ai vu l’eau regicler le deux peteaux rouges sur le bord des sidewalk, je m’ai empressée de toutes leu farmer, leux grous robinets, pour point les quitter neyer le monde… Ben, i’ m’avont avartie. … Vous êtes point de par icitte. peut-être ben ?

Le STOP – Non.

ÉVANGÉLINE – Ah ! vous non plus. Coume ça je

serons au moins deux. Deux exilés , t’as qu’à ouère ! Ça fait du bien de point être tout seule… Excusez-moi, vous parlez peut-être point français ?

Le STOP – Oui.

ÉVANGÉLINE – Ah ! bon… Et coume ça vous êtes

point de par icitte.

Le STOP – Non.

ÉVANGÉLINE – Ouais-ouais. Vous êtes point de par

icitte ben vous parlez français. Ben ça c’est coume moi, voyez-vous. Je viens de là où c’est que les sapins poussont dans le sable.

Elle se lève et cherche où planter son sapin. Elle finit par s’approcher d’un arbre ; puis elle sort une petite bêche de sa poche.

ÉVANGÉLINE – Juste icitte i’ sera ben. Ça y fera de

la compagnie quand i’ sera grand. Faut penser à ça quand on transplante. Faut se planter les pieds où c’est qu’y a du monde. Un sapin, c’est point accoutumé de vivre tout seul. Par chus nous, ça pousse par bras- sées, y en a tant qu’on en veut. Ben icitte… C’est mon garçon qui me l’a envoyé, le troisième de mes garçons, Robert. Ah ! le Robert ! il était point aisé. Le petit vaurien !... I’m’a dit, coume ça, quand j’suis partie : « Ma mère », qu’i’ m’a dit, « dès que j’arai une chance, je vous envoyerai un sapin ». Un sapin, asteur, pensez ouère ! J’ai dit : « Voyons Robert, m’envoyer un sapin à la ville, asteur, m’envoyer un sapin à Mântréal, voyons ! » Ben i’ m’a dit : « Je vous envoyerai un sapin ou ben les fesses me changeront en citrouille », qu’il a dit. Asteur si ç’avait du bon sens de parler de même ! Hi-hi… « Robert ! » que j’y ai dit, « qui c’est qui t’a élevé ? » « Je vous envoyerai un sapin », qu’il a dit. Ça fait que j’y ai dit : « Ben si tu m’envoyes un sapin, je le planterai et i’ réchappera ».

Le Stop, qui a suivi le récit avec beaucoup d’intérêt et de grimaces, fige soudain et gesticule vers la rue.

ÉVANGÉLINE – Quoi c’est qu’i’se passe ?

Le STOP – La police.

ÉVANGÉLINE – Le verrat, i’ vient pour mon sapin.

Elle se flanque devant le sapin pour le cacher. Les deux sont inquiets un instant, puis ils respirent. Et elle se remet à sa besogne.

ÉVANGÉLINE – Ça serait encore doumage de le

laisser corver. Il a fait le voyage tout fin seul par le C.N.R., là-bas du Fond de la Baie.

Le STOP – Là-bas de delà ?

ÉVANGÉLINE – Oui, Monsieur. Mon garçon, le

darnier, Raymond, s’en a été le qu’ri’ lui-même à la stâtion. Ah ! le pauvre petit ! Il était point drôle à ouère : feluet, jaune, aplati, avec ses aigrettes qui te timbiont dans les mains rien qu’à le regarder… Ça faisait compassion. Ça fait que j’ai dit à mon garçon, Raymond, le darnier. « Faut le planter, i’ va pèrir ». Mon garçon etait ben consentant, lui, ben y a la bru. À’ conte que ça fait ben des déchets, et ben de la senteur de bois dans la maison. Tant qu’à ça, sa maison, elle la tient ben propre, faut y douner ça, et elle la paouèse tous les jours de senteur en can Evergreen. C’est qu’elle est née native en ville, la bru, et les bois, a’counaît point ça… Vous avez dit que vous veniez d’ailleurs, vous itou ?

Le STOP – Oui.

ÉVANGÉLINE – Ah-ha ! C’est coume moi. De la

côte. Quasiment deux jours de chemin, et du bon chemin. Tu suis en premier les dunes pis la mer ; tu passes le petit barachois, le pont couvert, pis le grand barachois ; pis tu prends par le nôrd où c’est que le chemin de terre s’accroche au chemin pavé, pis au chemin du roi. Pour un boute, tu suis encore la mer. Pis tout d’un coup tu vires carré, pis tu r’crochis par le noroît. Tu largues les côtes, et te v’là parti pour Mâtréal. Ça fait que tu te retornes une darniére fois et tu crois que tu vas te bailler un torticolis. Par rapport que le cou te tord et te fait mal, ben tu parviens pas à le redorser. T’as la senteur de sel qui te chatouille les battants du nez ; pis t’as le cri des goèlands dans les oreilles ; pis t’as des lames pus grousses que d’accoutume dans les yeux, par rapport aux marées hautes ; pis sus la peau, ben t’as une maniére de grous picots coume si c’était de la chair de poule. Pis à la fin, t’as le cou cassé, ça fait que tu te retornes. Durant deux jours, tu ouèras pus rien d’autre que du bois, des champs de blé d’Inde, pis du chemin pavé… du chemin pavé… T’en as la gorge sec…
...Ça y prendrait une petite affaire d’eau, au pauvre petit, si je voulons le réchapper.

Le Stop cherche autour, puis disparaît. Le rabbin se retourne vers Évangéline et le sapin.

ÉVANGÉLINE – Il allait pèrir, c’était maniére de

doumage… Maniére de doumage de laisser corver ta part de pays que t’emportes avec toi. Une parsoune peut consentir à s’expatrier, pis s’exiler au loin ; ben faut point qu’i’ y demandiont d’oublier. (Pour elle-même :) Quand c’est que t’as pus droit à la terre, ni à tes biens, ni à ton pays, ben t’as encore droit à ta souvenance, toujou’ ben. Ça, parsoune peut te la louter. I’ pouvont point t’obliger à oublier.

Le Stop revient avec un seau de Shell. Le rabbin se détourne. Évangéline sourit, s’empare du seau et arrose le sapin.

ÉVANGÉLINE – Tiens, avec ça i’pourra se rendre

aux pluies. Les pluies par icitte allont-i’ ben suire les marées ?... Les marées, grand folle ! V’là que tu déparles, Évangéline. Des marées dans une riviére pardue dans les terres, asteur ! Quand c’est qu’une riviére – ç’a beau s’appeler un fleuve – fait cinq-six cents milles entre des montagnes et des champs d’aouène, i’ doit pus y rester grand marées rendue au quai.

Le rabbin se lève, suit des yeux quelqu’un dans la rue, se dérouille la gorge pour attirer l’attention des deux autres. Alors de nouveau Évangéline s’efforce de cacher le sapin pendant que le Stop se sauve avec le seau.

ÉVANGÉLINE – Je peux pas ouère quoi c’est qu'ils

avont contre les sapins. T’es peut-être point un âbre des villes, ben… moi non plus j’suis point une femmes des villes et m’y v’là rendue asteur. Ça fait qu’i’ me r’semble que si i’me recevont icitte, faut ben qu’ils receviont itou un petit brin de la senteur et de la fraîcheur du pays.

Évangéline deusse, p. 17 - 23.

 

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Jean Narrache, « En rôdant dans l’Parc Lafontaine ».

Dans : Beausoleil, Claude (éd.) : Montréal est une ville de poèmes vous savez. Montréal, L’Hexagone, 1992.

 

La vie dure des ouvriers et leurs distractions

 

Le montréalais Émile Coderre, plus connu sous le nom de Jean Narrache, a effectué un grand recueil d’alexandrins inspiré par l’amour et la nature avant de trouver en 1932, avec son œuvre Quand j’parl’ tout seul, un style plus personnel. S’inscrivant à la jeune tradition de la poésie de son époque, à une sorte de « contre culture »,1 Jean Narrache a trouvé une manière de verbaliser ses troubles intérieurs. Ses textes donnent la parole aux gens humbles de son entourage, aux ouvriers et chômeurs issus de milieux défavorisés, et esquissent la misère qui les entoure.

Ainsi le poème « En rôdant dans l’Parc Lafontaine » exprime-t-il la compassion du poète, sa véhémence et sa passion pour la nature (Narrache a une licence en pharmacie de l’Université de Montréal2). De plus, le poète aborde des thèmes philosophiques comme l’évanescence de l’amour ainsi que celle de toute ambition humaine. Par ailleurs, il donne suffisamment de détails pour que le lecteur puisse imaginer faire le tour du parc Lafontaine :

sources:
1 Cf. Royer, Jean: Introduction à la Poésie québécoise. Québec, Lémeac, 1989, p. 199-200.
2 Cf. Mailhot, Laurent /Nepveu, Pierre: La poésie québécoise des origines à nos jours. Anthologie. Québec, Presses de l’Université du Québec, 1981, p. 189.

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Sabrina Öztas

 

Extrait de texte

 

En rôdant dans l’parc Lafontaine

 

À soir, j'suis v'nu tirer un' touche
dans l'parc Lafontain', pour prendr' l'air
à l'heure ousque l'soleil se couche
derrièr' la ch'minée d'chez Joubert.

Ici, on peut rêver tranquille
d'vant l'étang, les fleurs pis l'gazon.
C'est si beau qu'on s'croit loin d'la ville
ousqu'on étouff' dans nos maisons.

Les soirs d'été, c'est l'coin d'ombrage
pour v'nir prendr' la fraîch' pis s'promener,
après qu'on a sué su' l'ouvrage,
qu'l'eau nous pissait au bout du nez.

Faut voir les gens d'la class' moyenne,
c'-t'à dir' d'la class' qu'à pas l'moyen,
tous les soirs que l'bon Yieu amène,
arriver icit' à pleins ch'mins.

Les v'là qui vienn'nt, les pèr's, les mères,
les amoureux pis les enfants
dans l'z'allées d'érabl's-à-giguère
qui tournaill'nt tout autour d'l'étang.

Ça vient chercher un peu d'verdure,
un peu d'air frais, un peu d'été,
un peu d'oubli qu' la vie est dure,
un peu d'musique, un peu d'gaîté !

Les jeun's, les vieux, les pauvr's, les riches,
chacun promèn' son cœur, à soir.
Y'en a mêm', tout seuls, qui pleurnichent
su'l'banc ousqu'i' sont v'nus s'asseoir...

Par là-bas, au pied des gros saules,
v'là un couple assis au ras l'eau ;
la fill' frôl' sa têt' su' l'épaule
d'son cavalier qu'est aux oiseaux.

À l'ombre des tall's d'aubépines,
d'autr's amoureux vienn'nt s'fair' l'amour.
Vous savez ben d'quoi qu'i' jaspinent :
Y s'promett'nt de s'aimer toujours.

Y sav'nt pas c'te chos' surprenante,
qu'l'amour éternel, c'est, des fois,
comm' l'ondulation permanente :
c'est rar' quand ça dur' plus qu'un mois.

Pour le moment, leur vie est belle ;
y jas'nt en mangeant tous les deux
des patat's frit's dans d'la chandelle,
en se r'gardant dans l'blanc des yeux.

Deux mots d'amour, des patat's frites !
Y sont heureux, c'est l'paradis !
Ah ! la jeuness', ça pass' si vite,
pis c'est pas gai quand c'est parti !

...D'autr's pass'nt en poussant su' l'carosse ;
c'est des mariés d'l'été dernier.
Ça porte encor leu ling' de noces,
qu'ça déjà un p'tit à soigner...

Par là-bas, y'en a qui défilent
devant le monument d'Dollard
qu'est mort en s'battant pour la ville.
...D'nos jours, on s'bar pour des dollars...

Tandis que j'pass' su' l'pont rustique
fait avec des arbr's en ciment,
l'orchestr' dans l'kiosque à musique
s'lanc' dans : « Poète et Paysan ».

Oh ! la musiqu', c'est un mystère !
On dirait qu'ça sait nous parler...
on s'sent comme heureux d'nos misères ;
ça parl' si doux qu'on veut pleurer...

D'autr's s'en vont voir les bêt's sauvages,
(deux poul's, un coq pis trois faisans.) —
Y s'arrêt'nt surtout d'vant les cages
des sing's qui s'berc'nt en grimaçant.

Y paraîtrait qu'des savants prouvent
qu'l'homme est un sing' perfectionné.
Mais, p't'êtr' ben qu'les sing's, eux autr's, trouvent
qu'l'homme est un sing' qu'a mal tourné.

...Les yeux grands comm' des piastr's françaises,
la bouche ouverte et l'nez au vent,
Y'a un lot d'gens qui r'garde à l'aise
la fontain' lumineus' d'l'étang.

C'est comme un grand arbr' de lumière,
ça monte en l'air en dorant l'soir.
C'est couleur d'or, d'rose et d'chimère :
ça r'tomb' d'un coup, comm' nos espoirs.

Ah ! c'est ben comm' les espérances
qu'la vie nous fourr' toujours dans l'cœur !
Ça mont', ça r'tomb' pis ça r'commence :
dans l'fond, ça chang' rien qu'de couleur.

Montréal est une ville de poèmes vous savez, p. 94 - 96.

 

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France Théoret, « Vue aérienne ».

Dans : La nuit de la muette. Trois-Rivières (Québec), Écrits des Forges, 2010.

 

Associations urbaines de Montréal nocturne

 

Le poème suivant – « Vue aérienne » - de l’écrivaine féministe France Théoret est rédigé dans un style associatif, typique pour la poétesse qui nous rappelle un monologue intérieur comportant différents éléments métafictionnels. Dans ce texte, écrit en perspective à vol d’oiseau, F. Théoret prend une photo nocturne de la ville de Montréal, plus exactement du Parc Lafontaine et de la lumière ainsi que de l’ombre dans le paysage urbain. Le « je » lyrique, tourmenté d’une pénible insomnie, réfléchit sur sa souffrance déclenchée par l’absence et par la privation.

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait:Karin Jugl-Fröwis

 

Extrait de texte

 

Vue aérienne

 

de grands arbres encore nus
avec leur ombre portée nocturne
des lampadaires alignés
brillante pleine clarté de lune
venue jusqu’à moi

le parc distance
les tours du centre-ville
l’insomnie est ma pause
nuitamment ce qui advient
évanescent à ma fenêtre
entre plusieurs sommeils

 

parc Lafontaine
écrire est un acte immobile
par la solennité du geste
la plongée la mise en retrait
l’attirance et la répulsion
le métissage d’irrépressibles instants
je continue la chute promise
jamais l’erreur première
ne sera mise au jour
l’inquiétude suprême

je suis au bord de l’abîme
l’attraction du vide
la tête est dure très dure
la douleur calcifiée
si ailleurs me tient

 

je cherche les noms
des racines aériennes terrestres
le parc Lafontaine vert clair
le jour m’envoie à l’ombre
vers la léthargie fœtale

l’insomnie vient de loin
une rude privation
m’accable et me blesse
je possède une langue articulée
un solipsisme sans manière

le paysage de l’été grandit en mon absence
surgissent les bosquets de fleurs
des abeilles de grands papillons jaunes
mon incurable mémoire violentée
recouvre le bleu du ciel

La nuit de la muette, p. 59 - 60.

 

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Michel Tremblay, La grosse femme d’à côté est enceinte.

Ottawa, Leméac, 1978.

 

Le parc Lafontaine, illusion et désillusion

 

La grosse femme d’à côté est enceinte, la première partie des « Chroniques du Plateau Mont-Royal » comptant six tomes, retrace une journée (le 2 mai 1942) dans la vie d’une famille qui vit dans le quartier montréalais Plateau Mont-Royal. Tremblay nous raconte d’abord l’histoire de Victoire et de ses trois enfants – Albertine et ses filles, le célibataire Éduard et Gabriel avec son épouse, la grosse femme enceinte – qui habitent dans un appartement situé sur la rue Fabre. Parallèlement, l’auteur décrit la vie du quartier. Ainsi on rencontre différents personnages qui vivent au Plateau Mont-Royal, comme par exemple les prostituées Mercedes et Béatrice ou Marie-Sylvia et son chat Duplessis. Le lecteur suit ainsi le déroulement de cette journée du matin au soir, pleine de petites rencontres, de promenades, de discussions, etc. C’est ainsi que Michel Tremblay fait une étude de personnalités qui sont tous liées à ce quartier.

Le passage qui suit décrit le parc Lafontaine lorsque le soleil commence à se coucher. Béatrice se trouve au milieu de cette scène, qui suscite en elle des sentiments mélancoliques.

sources:
http://www.lettres-et-arts.net/litteratures_etrangeres_et_francophones/62-la_grosse_femme_d_a_cote_est_enceinte_de_michel_tremblay (consulté le 14 octobre 2010).
Dorion, Gilles (éd.) : Dictionnaire des œuvres littéraires du Québec 1976 – 1980. Montréal, Fides, 1994.

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Elisabeth Grohsmann

 

Extrait de texte

 

À cette heure où le soleil commençait sa lente descente vers les quartiers riches, le parc Lafontaine prenait des airs de forêt au crépuscule : les ombres s’allongeaient, envahissaient les pelouses où ne trônaient pas encore en ce début de mai les affreux petits panneaux sur lesquels on pouvait lire : « Ne passez pas sur le gazon », les écureuils, moins peureux, sortaient de leurs cachettes et gambadaient un peu partout en caquetant comme des fous, les bouquets d’hydrangers faisaient des taches plus sombres dans l’ombre des arbres, l’air était plus frais, comme humide, et une pesante tranquillité recouvrait tout. On aurait dit que la nature était en attente, comme si une chose importante se préparait. Dans les rayons obliques du soleil presque couchant tout semblait de profil. Béatrice aussi. Elle était accoudée au milieu du pont qui séparait les deux lacs artificiels qu’on n’avait pas encore remplis et qui ressemblaient à deux dépotoirs tant y régnaient papiers gras et bouteilles de bière. C’était la première fois que Béatrice voyait ces deux lacs vides et cela l’attristait. « Le monde sont donc cochons ! Y vont-tu apprendre, un jour, à pas jeter leu’vidanges partout ? » Elle aurait préféré ne pas savoir que les lacs étaient artificiels, des trous qu’on avait creusés, cimentés, des bassins qu’on était obligé de vider de leur eau, à l’automne, et de leurs déchets, au printemps, et que la fontaine, au milieu du plus petit des deux étangs, était crevassée, fendue, au bord de n’être plus utilisable. L’été, dans la splendeur des nuits soyeuses, ce lac couronné de sa fontaine qui changeait de couleur toutes les trente secondes, était magique. Tout y était beau, facile, parfait. Mais en cette fin d’après-midi, dans la lumière dorée du soleil qui achevait sa course, sa laideur était difficile à supporter. « Quand tu regardes de l’autre côté du lac, c’est de toute beauté, tu te croirais en pleine forêt, tu-seule, heureuse, libre, pis quand tu baisses les yeux la dompe te saute dans’face pis tu sais qu’y’a pas d’espoir. »

La grosse femme d’à côté est enceinte, p. 212 - 213.

 

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Michel Tremblay, La grosse femme d’à côté est enceinte.

Ottawa, Leméac, 1978.

 

Le parc Lafontaine hier et aujourd’hui

 

Le passage qui suit présente une rétrospective : Victoire parle à son fils Édouard des changements qu’a subis la ville de Montréal depuis le début du XXème siècle. À cette époque, le parc Lafontaine était une véritable oasis verdoyante. La vieille femme raconte un événement important de sa jeunesse : l'installation de la première gondole au grand lac.

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Elisabeth Grohsmann

 

Extrait de texte

 

Victoire marchait à petits pas, transformée, rajeunie. « Tu comprends, le parc Lafontaine dans le temps, c'tait ben plus beau. En 1906, les rues étaient pas encore en asphalte, y’avait quasiment pas de chars, à Montréal ! Tou’es dimanches après-midi, on venait s’installer à côté du pavillon des rafraîchissements, ta tante Ozéa pis moé, pis on r’gardait le grand monde défiler en calèche… le monde prenait le temps de se promener, dans c’temps-là, y passaient pas à travers le parc en pètant le feu comme à c’t’heure ! » Édouard l’écoutait, les mains derrière le dos. Il sentait que sa mère n’avait plus besoin de lui pour marcher. Elle le précédait de deux ou trois pas, se tournait parfois pour lui parler, l’attendait puis repartait trop vite. Une autre femme. « Tu te serais pensé en pleine campagne, c’est pas mêlant ! Su’l’bord du lac, là quand tu fermais les yeux… » Victoire s’arrêta, ferma les yeux, prit une grand respiration comme si elle avait cherché une odeur disparue, dissoute, envolée depuis trop longtemps. « Aujourd’hui, t’entends toujours le criard d’un char ou ben donc le sifflette de la machine à patates frites ! » Ils traversèrent la rue Émile-Duployé en direction de l’ouest et pénétrèrent dans cette partie du parc, si calme, réservée aux seuls piétons. Tout semblait flamber dans le coucher du soleil. Victoire posa une main sur le bras de son fils. Son ton se fit confidentiel. « Quand j’vois plus que dix arbres ensemble, mon cœur explose comme si j'tais pour mourir… Ça fait quarante-cinq ans que chus prisonnière d’la grande ville pis j’me sus jamais habituée ! » Bouleversé, Édouard voulut faire un geste vers sa mère mais elle se détourna, reprit son avance. « La ville de Montréal avait organisé une grande fête pour l’inauguration de la première gondole du grand lac. C’tait quequ’chose, j’te prie d’me croire ! Aie, une gondole à Montréal ! Nous autres, on l’avait vue avant tout le monde parce qu’è-tait arrivée la semaine d’avant pris qu’on était venus voir les ouvriers l’installer sur des billots pour qu’a’glisse ben dans l’eau, pendant la cérémonie… On en r’venait pas : faire un tour de gondole en plein cœur de Montréal ! Moé, j’avais tellement gâte que j’avais de la misère à dormir… Tous les journaux avaient annoncé la grande fête, ça fait qu’y’avait tellement de monde que toutes les rues étaient bloquées autour du parc. Ton père pis moé, avec Albertine pis Gabriel qui étaient encore bébés dans c’temps-là, on était arrivés à neuf heures du matin pour avoir des bonnes places pis la fête était annoncée pour deux heures de l’après-midi ! J’avais emporté une grande couvarte de laine pis on s’était étendus là-dessus en pleine nature… Ozéa pis son mari étaient venus nous rejoindre… Eh, que c’était une belle journée ! Y’avait même du monde qui s’étaient cachés dans les bosquets, la veille, pis qui avaient dormi à la belle étoile. Ça me faisait rêver… Quand les calèches des riches avaient commencé à arriver, on s’était toutes levés deboutte, nous autres, les pauvres pour les regarder. « Elle montrait la nie Calixa-Lavallée, au loin. « Y'arrivaient par là, là, par la rue Rachel, y tournaient à drette dans l'allée qui mène au pont, y traversaient le pont, y’avaient eu une permission spéciale, pis y débarquaient devant le pavillon des rafraîchissements. Y’avait des centaines pis des centaines d’invités avec des cartons… Nous autres, on n’avait pas. On avait même pas le droit d’être du même côté du lac qu’eux autres. On était l’aut'bord du lac, juste en face, ça fait qu'on voyait ben en s'il vous plaît! Toute se passait drette devant nous autres comme si ç’avait été un spectacle… La gondole, elle... C'tait pas la même qu’aujourd’hui, è-tait plus belle pis ben plus grosse, aussi. Comme j'tai dit t'à l'heure, y l’avaient montée sus des billots pour la faire rouler dans l’eau… È-tait su'l'gazon, su’a’pente. Ton père disait qu'a'piquait un peu trop du nez à son goût mais y’était tellement critiqueux, tu t’en rappelles… La cérémonie commence toujours, vers deux heures et demie, trois heures… Y’avait une fanfare qui jouait du John Philip Sousa pis toute … Des discours. On entendait rien mais on battait des mains pareil ! De toute façon, l’estrade faisait face aux invités pis nous autres on voyait juste le dos des ceuses qui parlaient. Pis après, la femme du maire s’est approchée de la gondole avec une bouteille de champagne pis a-t’y’en a maudit un cop tellement fort que la bouteille a cassé ! Est restée ben surpris, tu comprends, le champagne chaud, y coulait partout su’es mains !

La grosse femme d’à côté est enceinte, p. 237 - 239.

 

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José Leandro Urbina, Collect Call.

Ottawa, Split Quotation 1999.

 

Le parc comme lieu de la mort

 

L’écrivain chilien José Leandro Urbina, qui s’est enfui avant le coup d’état en 1973, vit au Canada depuis les années 1970. Certes, il n'a publié que deux œuvres majeures jusqu’à ce jour, mais ces deux textes ont été salués par une bonne partie de la critique, surtout dans les pays hispanophones. La première œuvre, une collection de nouvelles appelée Las Malas Juntas (en anglais Lost Causes), traite les incidents politiques dramatiques dans son pays d’origine, le Chili ; la deuxième œuvre, Cobro Revertido (en anglais Collect Call, en français Longues distances), se déroule à Montréal et réfléchit à l’expérience de l’exil.

Dans Collect Call, l’auteur décrit 24 heures de la vie d’un immigrant chilien à Montréal qui, après avoir passé une nuit à picoler, apprend que sa mère est morte au Chili. Bien qu’il ne dispose pas des moyens nécessaires pour payer le billet d’avion, il promet sans hésiter d’assister à l’enterrement. En effet, le protagoniste dont le nom est inconnu (le narrateur l’appelle « le sociologue ») n’a ni une formation professionnelle terminée, ni un poste de travail convenable. Ainsi, il essaie de dénicher ailleurs l’argent dont il a besoin, l’empruntant en fin de compte à son ex-femme Megan. Mais aussitôt que l’affaire est conclue, il dilapide l’argent dans une beuverie avec ses compagnons chiliens. Le roman finit par une scène nocturne absurde dans le Parc Lafontaine : lorsque « le sociologue » vient au secours d’une femme en désarroi, il est gravement blessé par son amant, chilien comme lui-même. La fin reste incertaine.

sources:
Hazelton, Hugh: Latinocanadá: a critical study of ten Latin American writers of Canada. Montréal, McGill-Queen’s University Press, 2007.

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Karin Jugl-Fröwis

 

Extrait de texte

 

There’s a policeman bending over him and asking if he’s all right. He points towards his back. The guy asks how he feels, tells him not to move. He lets out a moan and says that his trousers are wet. They’ve called an ambulance. He thinks it’s rather amusing and that it would be the most unbelievable of jokes if he were to die now in Parc Lafontaine. After everything that’s happened these last few years. Without the consolation of a heroic death imagined a thousand times over like some romantic fantasy: To fall wounded in front of government headquarters in the final uprising, dedicating to Magdalena that final wave of his fingers as they knock at the gates of a proletarian heaven, that final shout which would always be remembered by his fellow combatants and would be repeated forever on the lovely lips of the girls of his homeland. So much epic dreaming, so many tales of heroism come to naught, and then so much trivial bitterness, so much floundering and trying to stay afloat, only to end up dying here, in Parc Lafontaine, accompanied by mediocre out-of-tune calypso music, down among the world’s sweaty feet, in Montreal, like a squashed bug, Megan. It would be too funny for words.

Collect Call, p. 193.

 

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