Le temps

Le printemps, l’été, l’automne et l’hiver – les saisons, elles existent toutes les quatre à Montréal. Le climat dans la métropole change beaucoup de sorte qu’on peut observer des variations de température d’environ 40°C au cours de l’année. Tandis que l’été est chaud, l’hiver est sec et très froid. Avec le climat, c’est comme dans la littérature et la culture – Montréal offre beaucoup de diversité et d’alternance.

 

montreal (c) Hemma Allemann

 

Le mois de juillet est le mois le plus chaud avec une température moyenne de 27°C, mais la température la plus élevée a été enregistrée au début d’août 1975, dépassant 37°C. En janvier 1957, par contre, la température avait descendu en dessous de -37°C, la température la plus basse mesurée dans la métropole. Si l’été est marqué par des orages, qui sont assez fréquents à Montréal, il y a également beaucoup de soleil, voire des périodes de canicule.

Il n’est sûrement pas exagéré de constater que Montréal est une ville avec un climat extrême, surtout si l’on considère « la Tempête du siècle de 1971 », « le Déluge de Montréal en 1987 » ou encore « la Crise du verglas de 1998 ». En 1971, un blizzard terrible fait rage sur la métropole et coûte la vie à 17 personnes. Cet événement a paralysé le réseau électrique et le réseau de transport pendant dix jours. Le vent fort, qui soufflait avec une vitesse maximale de 110km/h lors de la tempête, créait, comme un artiste déchaîné, de grands bancs de neige qui arrivaient jusqu’au deuxième étage de quelques maisons. D’autre part, il y a aussi des phénomènes comme en 1987, quand plusieurs orages ont transformé l’autoroute Décarie en une rivière.

Ces extrêmes climatiques qui caractérisent tout climat continental, sont aussi reflétés dans la littérature montréalaise. Dans leurs textes, les auteurs décrivent avant tout leurs impressions de l’hiver montréalais, avec l'image de la chute de la neige évoquant souvent la mélancolie et la nostalgie. La ville couverte de neige devient l'endroit où se cache soit le malheur des personnages soit le bonheur. En moyenne, un peu plus de deux mètres de neige tombent en hiver – deux mètres de neige qui donnent une nouvelle robe à la ville de Montréal, une robe qui change son atmosphère et sa dynamique. Nos auteurs présentent cette ambiance et ce dynamisme dans leur style unique et propre – un style qui reflète encore la vie dans la ville de Montréal.

sources:
http://fr.wikipedia.org/wiki/Montr%C3%A9al#Environnement (consulté le 5 septembre 2010).
http://fr.wikipedia.org/wiki/Temp%C3%AAte_de_neige_du_3_au_5_mars_1971_sur_l%E2%80%99est_du_Canada (consulté le 7 septembre 2010).
http://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9luge_de_Montr%C3%A9al (consulté le 7 septembre 2010).

Texte d'introduction: Jasmin Mohr

 


 

Aquin, Hubert - Blocs erratiques - La solitude de la neige

Aquin, Hubert - Neige noire - L’été montréalais

Beaulieu, Michel - L'octobre - L’amour frêle et le temps qui passe

Daoust, Jean Paul - L'été à Montréal - La ville estivale – entre désir et déception

Godbout, Jacques - Salut Galarneau ! - Retour à Montréal et rêves de l'ailleurs

LaRue, Monique - Les Faux Fuyants - La fuite d’une ville trop étouffante: de Montréal-Est vers le Nord

Latif-Ghattas, Mona - Montréal le lendemain de la rafale - Les souvenirs matérialisés en neige

Mallet, Marilú - How are you? - Mini-impression : le froid

Noël, Francine - Maryse - Amour inassouvi

Noël, Francine - Nous avons tous découvert l’Amérique - Le printemps

Roy, Gabrielle - Bonheur d'occasion - Un printemps pauvre

 


 

Hubert Aquin, Blocs erratiques.

Montréal, Les Quinze, 1977

 

La solitude de la neige

 

Le livre Blocs erratiques est une collection de textes de divers genres, écrits par Hubert Aquin tout au long de sa vie. Dans ce livre, on peut suivre la trajectoire de l’écrivain qui a publié des romans ainsi que des articles journalistiques ou philosophiques. Regroupés en sept chapitres thématiques, les 34 textes décrivent le parcours d’Hubert Aquin et l'évolution de son œuvre. Chaque texte témoigne d’une partie de sa vie littéraire en abordant divers sujets comme la religion, l’identité québécoise ou la littérature. Les textes s'arrêtent en 1976, au moment où l’auteur met fin à sa carrière avec les mots « la fin d’une fuite sans fin ».

Le passage qui suit provient d’un texte datant de 1969, classé dans le chapitre des 'textes de fuite et de poursuite'. Le « je » écrit une lettre à son amante qui est partie pour l’Europe et qui a laissé un vide dans sa vie. Lorsqu’il lui avoue ses sentiments, il fait la comparaison entre son état d'âme et le temps à Montréal. L’hiver qui règne à l’extérieur reflète ses propres sentiments, marqués par la solitude et la tristesse.

sources:
Dorion, Gilles (éd.) : Dictionnaire des œuvres littéraires du Québec 1976 – 1980. Montréal, Fides, 1994.

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Elisabeth Grohsmann

 

Extrait de texte

 

Quand j’ai reçu ta lettre, j’étais en train de lire un roman de Mickey Spillane. Comme j’avais dû interrompre ma lecture à deux reprises, j’avais déjà de la difficulté à suivre l’histoire. En prenant ce livre une troisième fois – après avoir lu ta lettre - je ne me souvenais plus si le héros travaillait pour une sous-agence du C.I.A. et qui était ce dénommé Garder dont il était constamment question. Et puis, je peux bien te le dire, je lisais pour tuer le temps. Et ça ne m’intéresse même plus de tuer le temps.

Tu sembles ne rien savoir de ce qui est arrivé au cours de l'hiver. J'aimerais bien, moi aussi, pouvoir nier ce long hiver qui n'en finit plus, par sa froide agonie, de me rappeler les mois neigeux que j'ai vécus sans toi, loin de toi. Quand tu es partie, la première neige venait tout juste de tomber sur Montréal. Elle encombrait encore les trottoirs, le toit des maisons et formait des grandes nappes blêmes au cœur de la ville. Le soir même de ton départ, j’ai roulé sans but dans les rues désertes et j’ai contourné la montagne, qui se tenait comme un fantôme. Toute cette blancheur m’impressionnait beaucoup. Il me souvient d’en avoir ressenti une certaine angoisse. Peut-être, croirais-tu que j’exagère un peu et que je me complais à établir des corrélations, au passé, entre ton départ et mes états d’âme ou à combiner mes souvenirs pour qu’ils paraissent préparer ce qui a suivi cette première tempête et ton départ. Il n’en est rien, crois-moi. Mais cette neige blafarde sur Montréal, il m’est difficile de la dissoudre dans ma mémoire, autant qu’il m’est impossible de n’avoir pas traversé cette longue saison blanche de ne pas me rendre aux approches cruelles du printemps.

Il fallait bien que tu l’apprennes ; je te le dis crûment. Et je prends même la peine de te prouver que j’existe encore, hélas, pour te faire savoir que j’ai tenté de m’enlever la vie !

Oui, c'est cela; et je te le dis sans passion et sans grande émotion. En fait, je suis plutôt déçu d'avoir manqué mon coup et, depuis, je récapitule les erreurs qui m'ont conduit à cet échec. Mais surtout, je m'ennuie, je me laisse couler sous la glace comme le courant d'hiver ...

[…]

Je constate que de t’imaginer ainsi avec d’autres me plonge dans cette neige aveugle qui a recouvert Montréal en novembre dernier. Comme alors, je me sens désemparé ; j’ai beau me répéter que nul événement n’est survenu, nulle rupture entre nous, j’ai conscience que ma tristesse nous submerge et nous confine à la solitude. Je vois encore les rues enneigées de novembre que je parcourais sans raison comme si ce déplacement incessant compenserait ta perte ; mon errance me reconduit au port déserté que nous avons si souvent visité ensemble.

Le soir de ton départ, c’est là que je me suis rendu ; une mince couche de neige crissait sous les pneus, tandis que le fleuve glacé continuait de se mouvoir secrètement. Pendant que j’expérimentais ma solitude discordante, toi, tu volais en DC-8 vers l’Europe, peut-être même ton avion s’était-il posé en douceur sur la piste verglacée de Schiphol après avoir étendues immobiles du Zuiderzee. Moi, pendant ce temps, je dérapais lentement le long des quais ; je suis rentré du port avant de monter à l’appartement. J’ai mis quelques disques et je me suis mis au lit sans conviction, en lisant un Simenon que tu m’avais laissé avant de partir. Si je me souviens bien, ce roman – l’Affaire Nahour – se passe dans un Paris couvert sous la neige (ce qui est rare) et, l’Espace d’un chapitre ou deux, à Amsterdam. J’ai dû m’endormir aux petits heures du matin.

Le lendemain mon hiver commençait ; j’ai fait comme si de rien n’était et, la mort dans l’âme, je me suis acquitté tant bien que mal de mon travail de bureau. Dans le courant de la journée, je me suis rendu à la pharmacie du centre d’achats, je lui ai demandé du phénobar ! « Il faut absolument une ordonnance. » Je ne te dirai pas tout les arguments tactiques que j’ai utilisés pour lui prouver qu’il pouvait me ravitailler en toute sécurité et sans déroger à son éthique professionnelle. En quittant cette pharmacie – plutôt dépité -, je n’avais appris qu’une chose : il me fallait à tout prix une ordonnance et des renseignements plus précis quant au dosage et à la présentation des barbiturates que je voulais me procurer.

Pour ce qui est des renseignements, cela ne fut pas tellement difficile ; je me suis rendu à la Librairie médicale rue McGill et j’ai prospecté les rayons « Pharmacie » et « Pharmacologie » systématiquement.

Blocs erratiques, p. 235 - 237.

 

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Hubert Aquin, Neige noire.

Montréal, Pierre Tisseyre, 1974.

 

L’été montréalais

 

En 1974 paraît le roman Neige noire qui est considéré non seulement comme le meilleur roman d’Hubert Aquin, mais également comme une œuvre majeure de la littérature québécoise. Rédigé à la manière d’un scénario de film, le texte présente un procédé narratif qui est propre au grand auteur québécois : Aquin y mélange les genres, y fait référence à de nombreuses sources littéraires, y émet des commentaires techniques ainsi que des réflexions d’ordre philosophique et historique. L’histoire tourne autour du comédien Nicolas Vanasse souhaitant écrire et réaliser un film autobiographique, ce qui signale, pour lui, le début d’une nouvelle vie. Il part en voyage de noce en Norvège du Nord au cours duquel le protagoniste tue son épouse Sylvie à cause de ses rapports incestueux.

Bien que le titre Neige noire fasse penser à l’hiver, l’extrait de texte ci-dessous décrit la saison estivale : le protagoniste Nicolas et sa femme Sylvie se trouvent à Montréal où ils doivent supporter une chaleur extrême. Voici la description acquinienne de la ville de Montréal pendant cette période de canicule :

sources:
http://www.chronicart.com/livres/chronique.php?id=2657 (consulté le 16 août 2010).

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Iris Wertel

 

Extrait de texte

 

Tout baigne dans la chaleur ; et cela dure depuis le début de l’été. Montréal ressemble à une vaste fournaise à claire-voie : les fenêtres des appartements sont béantes, offrant ainsi aux voyeurs solitaires d’innombrables contreplongées. Épaules nues, dos exposés au soleil, cuisses ouvertes, visages enduits de lotion de bronzage, ventres blancs, autant de composantes d’images vertigineuses et allusives ! Un goût acide d’épiderme roussi par le soleil imprègne l’image fugace. Tous ces inconnus aux fenêtres sont aveuglés par la lumière, tandis qu’en bas les autres, vêtements collés à la peau, rasent les murs en quête d’ombre et souvent rêvent d’enfin se défaire de toute étoffe si légère soit-elle. La chaleur caniculaire a crée une sorte de fascination à laquelle peu de gens échappent et qui réduit le mouvement de la vie à une stase languissante.

Neige noire, p. 11.

 

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Michel Beaulieu, « L'octobre ».

Dans : Beausoleil, Claude (éd.) : Montréal est une ville de poèmes vous savez. Montréal, L’Hexagone, 1992.

 

L’amour frêle et le temps qui passe

 

Michel Beaulieu s’inspire de la vie quotidienne et de l’intime pour élaborer une poésie qui se distingue par son lyrisme des petites choses. Dans ses poèmes il thématise fréquemment l’amour et son évanescence ainsi que l’impuissance de l’homme face au cours de la vie.1 Le temps qui s’écoule et qui impose des changements à l'homme est un motif que le poète travaille à l’aide d’une langue orientée vers celle de tous les jours, faisant apparaître les subtilités sentimentales cachées sous l’apparence banale des petits faits et gestes. « L’octobre » suggère, en se servant d’un imaginaire du froid, que quelque chose vient de s’achever qui laisse des traces douloureuses d’une saison plus heureuse. Ce qui plane au-dessus du poème, c’est un amour, une amitié ou peut-être une autre expérience dont la terminaison se reflète dans le paysage urbain hivernal.

sources:
1 Cf. Royer, Jean : Introduction à la poésie québécoise. Les poètes et les œuvres des origines à nos jours. Québec, Bibliothèque Québécoise, 1992, p.128.

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Markus Ludescher

 

Extrait de texte

 

L'octobre

 

une rumeur de rien sur l'espace plié
givre dans les yeux tu repasses au matin
ce reste d'allégresse piégé dans les dents
peut-être qu'il n'irait pas au rendez-vous
rue Sainte-Catherine tu gelais dans les ornières
un autre automne commence à s'éprendre
il en coulera des pierres d'amertume des images
aux coins cassés de la mémoire il en jaillira
des néons sur la lumière plane de la saison
murée dans les gencives avec la première pluie
la plaie bridée la cicatrice inachevée
tu lirais quelque part un souci qui t'appelle
avec ses pommes de pin ses feuilles de maïs
il brasillera petit peu sur la nuit des tendresses
calquées désossées dans ce froid qui perdure

Montréal est une ville de poèmes vous savez, p. 152.

 

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Jean Paul Daoust, « L’été à Montréal ».

Dans : Beausoleil, Claude (éd.) : Montréal est une ville de poèmes vous savez. Montréal, L’Hexagone, 1992.

 

La ville estivale – entre désir et déception

 

Commencer un poème intitulé « L’été à Montréal » avec la ligne « Je suis déprimé » est surprenant. Encore plus, si ce vers est suivi de « de façon internationale », ce qui annonce le désir du poète de jouer avec les mots. Cette première ligne esquisse un pôle de l’image ambiguë que Jean Paul Daoust peint de Montréal en été. D’un côté, ce sont l’ennui, la solitude, la déception et même le désespoir de l’individu dans la ville qui trouvent leurs métaphores dans les rues de la métropole et dans les objets qu’on y rencontre. Il se sert donc des passions qui sont un thème préféré de tout son œuvre poétique pour élaborer le premier pôle de tension. De l’autre côté, la soif et le désir, parfois inassouvis, mais de ce fait pas moins intensifs, sont des enfants de la chaleur estivale. L’« équilibre instable » de ces émotions se déploie dans un environnement urbain qui apparaît riche mais répétitif pour les citadins. Enfin, la personnification de l’été qui s’achève, et le sentiment de l’avoir raté préparent la fin mettant l’accent sur l’attente de la saison chaude à venir.

 

Texte d'introduction et choix de l’extrait: Markus Ludescher

 

Extrait de texte

 

L'été à Montréal

 

Je suis déprimé
De façon internationale
J'ai le sourire déchiré
Comme un bas de nylon
Coquillage d'asphalte
Je roule sur les trottoirs de la ville
Qui n'a pas de mer
Je surveille le beau temps
Comme une orange
Mais j'éclate comme une grenade
Chaque jour est un week-end
Dans l'horizon platement estival
Le dactylo a beau crépiter comme une cigale
Le béton n'est pas tropical
Les parcs sont verts
Le ciel une piscine panoramique
Où je ne peux pas nager
J'ai soif d'un jet
D'un départ
Comme d'un amour
L'été à Montréal
Et l'écho d'une mer en ruine
On tourne en rond comme des débiles
On a beau se promener dans les mêmes rues
Les mêmes bars
Les mêmes restaurants
On vit suspendu
Entre la torpeur et l'ennui
Le cerveau se brûle sur place
Et tous ces beaux corps
Comme des grappes d'anges
Mais à l'arrière des paupières
Les yeux se cachent comme des ruelles mal famées

C'est le désespoir tranquille
Le désarroi d'un été manqué
Et dans toute cette richesse du climat
On se sent plus pauvre que jamais
Dans le désert de la ville
Les mirages s'effritent dans leurs vitrines poussiéreuses
Et quand l'été hésite
Se met à rire
Et retourne dans ses tropiques
Nous on reste là
Plantés comme des piquets de givre
À attendre
Bêtement
Qu'il revienne

Montréal est une ville de poèmes vous savez, p. 169s.

 

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Jacques Godbout, Salut Galarneau !.

Paris, Ed. du Seuil, 1967.

 

Retour à Montréal et rêves de l'ailleurs

 

Publié en 1967, Salut Galarneau ! est le troisième roman de Jacques Godbout, pour lequel on lui a décerné le prix du Gouverneur général. Il s’agit du journal de François Galarneau, « le Roi du hot dog », un rebelle de la classe ouvrière et propriétaire d’une roulotte à hot-dogs à l’Île Perrot. François évoque en deux cahiers, par le biais de l’écriture, ses souvenirs, depuis l’instruction qu’il a suivie et qui « ne valait même pas le déplacement à bicyclette », jusqu’à la VÉCRITURE qu’il pratique dans « sa petite prison ». Deux équipées amoureuses qui se soldent par des échecs, et le retour sur lui-même d’un François qui réfléchit et tente de vivre tout ce que peut renfermer l’écriture, tels sont pour l’essentiel les éléments retenus par le narrateur des deux cahiers.

Dans ce passage du roman, le narrateur François Galarneau parle de son retour à Montréal. Auparavant, il a passé son temps à Lévis mais il a décidé de quitter cet endroit à cause d’un amour brisé. Il se rend en train à Montréal où il débarque dans la gare centrale. Dans l'extrait qui suit, le narrateur décrit ses premières impressions de la ville de Montréal. Il a besoin de temps pour réaliser que la vie dans la grande ville est différente de celle à la campagne. Tout est plus impersonnel et il faut s’adapter à cela.

sources:
Lemire, Maurice : Dictionnaire des œuvres littéraires du Québec :Tome IV 1960-1969. Montréal, Éditions Fides, 1984.

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Jasmin Mohr

 

Extrait de texte

 

J’ai quitté Lévis comme j’étais venu, sur un flat-car triste. Le train passait par Montréal bien sûr, j’ai laissé les bagages rouler tout seuls, je suis descendu, je les rejoindrais bien. J’ai traversé la gare centrale comme un enfant de chœur dans une église bondée, sur la pointe des pieds, l’âme blanche, le surplis empesé : j’en avais gros à oublier. Entre l’aller et le retour, toute une année s’était faufilée sous la clôture. C’était déjà février. Montréal en avance sur la province laissait fondre sa neige au chaud des rues et les murs humides étaient tachés de dessins comme les pages d’écoliers de taches d’encre. J’ai marché la rue Sainte-Catherine de long en large, sur les deux trottoirs ; les lumières me faisaient du bien qui clignotaient comme mon cœur, les restaurants me faisaient de l’œil. Un jour, Louise, je me vengerais, j’aurais autant d’enfants que de passants au coin de Peel. Je me suis glissé chez Mme veuve Chaput prendre un verre, qui connaissait bien Aldéric ; elle n’était pas là. C’est pénible un peu, être seul dans une vraie grande ville, je veux dire… avec des millions de gens autour de soi qui se sentent peut-être seuls eux aussi, mais comment savoir ? Au United Cigar Store, j’ai acheté un paquet de Buckingham et le Star je pense, pas pour le lire, pour entendre la voix de la vendeuse. J’ai dit : « C’est combien ? » deux fois. Les mots me réchauffaient la bouche ; la fille m’a répondu « fifty-seven », rien de plus, elle ne pouvait savoir. C’est le ciment aussi qui me rendait triste ou bien le tête-à-tête forcé avec les mannequins de chez Simpson, avec leur sourire de plâtre, leurs cheveux épais, filasses, leurs épingles dans le dos pour accentuer le cintré, l’élégance des vêtements, leurs souliers mal lacés.

Je me suis dit : Galarneau, t’es encore jeune, t’es instruit, la vie a ses bons moments. À la Provincial Transport, j’ai failli un instant monter dans un autobus, vers maman, vers Boston. J’ai hésité trop longtemps, il est parti pendant que j’avalais un sandwich aux œufs frits-pain toasté. Le jour baissait, mais le soleil de février continuait de tracer des raies entre les édifices. J’ai trotté jusqu’au port la queue entre les jambes. Il n’y a rien comme les vrais voyages pour noyer une peine, ça me paraissait simple tout à coup de monter dans un bateau qui flottait entre les bancs de glace, de dire : « Monsieur le capitaine, où allez-vous ? – En Nouvelle-Calédonie. – J’ai toujours voulu y mettre les pieds, c’est mon désir le plus cher ; je vous paye le tiers du voyage, pour les deux autres je suis prêt à travailler dur sans rechigner, je suis fort et en santé. Le capitaine m’aurait dévisagé lentement, en se disant : - Voilà enfin le marin qui manquait à notre équipage, un jeune homme aux yeux vifs que n’effraient pas les rivages exotiques, qui veut se rendre utile, faire quelque chose de sa vie, baptiser des sauvages, acheter de l’opium, rouler pousse-pousse. Montez, jeune homme, vous serez mon second, j’aime bien discuter philosophie après dîner, quand l’hélice ronronne et que le vent nous pousse. Comment vous nommez-vous ? – Galarneau, mon Capitaine. – Je crois avoir entendu ce nom déjà. – C’était celui du pirate Soleil, mon Capitaine. Je suis son petit-fils. – Merveilleux ! Galarneau, montez à bord, courez sur la passerelle, la cabine n° 11 est à vous, je vous attends au bar, nous y signerons les papiers. Peut-être voulez-vous être mon associé ? Nous ferons le commerce du cacao. »

Salut Galarneau !, p. 103 - 104.

 

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Monique LaRue, Les Faux Fuyants.

Montréal, Éditions Québec/Amérique, 1989.

 

La fuite d’une ville trop étouffante: de Montréal-Est vers le Nord

 

Les Faux Fuyants, le deuxième roman de Monique LaRue, tourne autour d’une famille éclatée de la banlieue montréalaise dans les années 80. Klaus et Élodie, une paire de jumeaux, bisexuels, d’une vingtaine d’années, admirant le punk, quittent la maison familiale pour se diriger vers le Nord. La raison en est simple : Les jumeaux ne sont pas en mesure de s’identifier aux valeurs morales et culturelles de leur entourage. Par ailleurs, ils se sentent contrôlés par un certain nihilisme produit par cette société postindustrielle. Être bisexuel pose trop de problèmes pour les jumeaux au sein de la société en place. C’est pourquoi ils partent à la dérive sur les routes du Québec.

L’extrait reflète l’état d’esprit des protagonistes causé par la société qui les étouffe. En route vers le Nord, Klaus et Élodie traversent la ville de Montréal qui paraît grise, sale, bétonnée et polluée – tout simplement invivable.

sources:
Boivin, Aurélien : Dictionnaire des œuvres littéraires du Québec :Tome VII 1980-1985. Montréal, Éditions Fides, 2003.

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Jasmin Mohr

 

Extrait de texte

 

Montréal s’estompe. Que c’est boueux, Montréal, fin d’hiver. Les garages se mettent à s’aligner, avec les pompes à essence. Des cheminées d’usine quadrillées rouge et blanc. Et ainsi de suite. Ils n’ont jamais rien regardé de différent. Ils ne pensent pas. De grosses vannes les ébranlent. La boue s’est accumulée longtemps sur la rampe d’acier qui borde la route. On peut se perdre dans le nouveau aussi. Ils ne connaissent que des pigeons, des fourmis, quelques moineaux. Des rues tranquilles aux arbres grêles, aux pelouses bien tondues chaque samedi de l’été : mer morte de tranquillité. Mais enfin un paysage. L’extérieur. Ils marchent. Des routes convergent. Des échangeurs immenses. Pas de trottoir prévu. Les vannes lancées à toute vitesse dans la boue glissante les aspirent. Des habitations cubiques. Toujours une lettre manquante sur les affiches de réclame ionisées. Vacancy. No vacancy. Texaco. Spur. Gaz. Ultramar.

Puis une sorte d’apocalypse, au loin, dans l’extrême Montréal-Est. Ils se rapprochent, ouvrent les yeux, clignent les paupières. Des flammes jaillies du pétrole en raffinage, et l’odeur, un autre monde, en vérité, comme soufflé. Réservoirs pleins pour les Dodge, Toyota, Datsun, Lada, qui circulent dans l’odeur soufrée, l’air opaque. Tuyaux et cornues gigantesques, branchés, connectés. Ils se hâtent, dans l’étrange tableau moderne qui se profile comme une esquisse dans l’atmosphère laiteuse.

Ensuite, des bungalows normaux. Ils poursuivent. Ils commencent à goûter le soulèvement cadencé des pieds, le balancement rythmé des corps, le monoxyde de carbone dans leurs narines déjà échauffées par la sniffe, la coke, les poppers. Adrénalisation des tissus, une sorte d’hypnose. Ça les perd. Des restaurants avec parkings. Montréal est maintenant loin derrière. Ils se retournent et voient le profil urbain. Ils commencent à discerner. Une vue sur la ville. Grise sous le ciel bas. Le mont Royal où les buildings s’agrippent. Les lignes fuient. Ils commencent quelque chose de si hasardeux. Ils sont l’arbitraire incarné. L’espace s’agrandit. Ils ne voient pas de fin possible, après tout. Pas encore. Ça se découvre, devant eux. Ils ne pensent pas, ils voient. Très loin, les montagnes pelées, en profil doux. C’est une route vers le Nord. Ils s’y engagent. Ils marchent encore. Où aller, autrement ? La neige commence à tomber.

Ils n’avaient pas prévu cette neige, ni rien de ce qui arrive. Que pourraient-ils prévoir d’autre que leur mémoire ? Tout arrivera, tombera comme un cheveu sur la soupe, un flocon sur le sol. Le soleil s’était voilé depuis un moment déjà. Un éclairage ambre, mauve, forçant leurs pupilles à se rétrécir. Les flocons hallucinent de plus belle. Ça plonge sur eux à toute vitesse. Ça pince, ça mouille, ça siffle, sur la bretelle de l’autoroute où ils s’engagent, minuscules. Ce n’est pas un espace pour marcher. Les chauffeurs les frôlent en craignant le coup de frein. Slippery when wet. Des grues statufiées dans les chantiers, en contrebas. Des hommes-fourmis casqués de jaune. Un étrange automate humanoïde les dépasse et vient agiter un stop rouge sous leurs yeux. Ça s’élève, ça aveugle, ça fouette, la neige qui s’amplifie. Ça les encercle et ils ne sont plus que flocons, on dirait. Élodie, du moins, petite fille en suspension. Elle a cessé si tôt de grandir – arrêt de croissance – bloquée dans l’âge, osseux et mental. Miniaturisée. Ils marchent. À travers les virevoltes neigeuses. S’établit avec une lente progression le silence. Blanc.

Les Faux Fuyants, p. 25 - 27.

 

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Mona Latif-Ghattas, « Montréal le lendemain de la rafale ».

Dans : Beausoleil, Claude (éd.) : Montréal est une ville de poèmes vous savez. Montréal, L’Hexagone, 1992.

 

Les souvenirs matérialisés en neige

 

Mona Latif-Ghattas, une écrivaine d’origine égyptienne, vit et travaille à Montréal depuis 1966. Comme dans plusieurs de ses textes, la mémoire qui prend un caractère concret sous la forme d’objets et de gestes, occupe une place centrale dans le poème « Montréal le lendemain de la rafale ». Le texte montre une femme qui écrit dans son atelier lorsque ses souvenirs resurgissent et peuplent son univers. Des observations, qui semblent au premier abord sans grande importance, construisent un réseau épais d’objets sémantiquement surchargés pour rendre cet état d’âme. Le réel, symbole du présent, s’oppose au rêve et à la fiction, dans laquelle ressurgit le passé. Pourtant, les deux sphères textuellement bien séparées forment un nœud inextricable dans la vie de la femme si bien que le désordre dans lequel le portrait du père rappelle le passé, se dédouble dans la dernière phrase d’un certain désordre intérieur. La chambre devient tout naturellement le miroir de l’état d’âme dans ce tableau où le surgissement violent des souvenirs se traduit par la métaphore de la tempête.

 

Texte d'introduction et choix de l’extrait: Markus Ludescher

 

Extrait de texte

 

Montréal le lendemain de la rafale

J'ai trouvé les dédicaces.
Sur mon bureau par ce matin de neige.
J'avais ouvert ma fenêtre avant la nuit pour aérer.
Je fume comme un pompier.
Ce matin partout sur mon bureau les cendres éparpillées.
Le chat a renversé mes fleurs.
Mes feuilles volantes se sont incrustées aux quatre coins de
la chambre brune.
Il y en a une qui s'est réfugiée sur le cadre entourant
le portrait de mon père.
Et,
sur mon bureau,
à la place où tous les jours assise invariablement
je dévoile les rêves ou le réel,
cette feuille pâle portant des phrases que je n'ai pas écrites
avant de me coucher.
Hier les cent milles à l'heure du vent retournaient dans mon
jardin la neige des anciennes tempêtes.
Et j'ai laissé avant de me coucher ma fenêtre entrebâillée.
Milaï me dis souvent que je parle la nuit.

Montréal est une ville de poèmes vous savez, p. 226.

 

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Marilú Mallet, How are you?.

Dans : Les Compagnons de l’horloge-pointeuse. Nouvelles. Montréal, Éditions Québec/Amérique, 1981.

 

Mini-impression : le froid

 

L’écrivaine chilienne Marilú Mallet, résidant au Canada depuis plus de trente ans, traite dans sa collection de nouvelles Les Compagnons de l’horloge-pointeuse, les relations humaines ainsi que les problèmes de la vie quotidienne au Chili tout comme au Québec. Une de ces cinq nouvelles, « How are you? », raconte l’histoire de deux immigrants à Montréal, Marcia, originaire du Chili, et Casimir, originaire de la Pologne, qui ont été forcés de fuir de leurs pays d’origine et qui se rencontrent régulièrement dans une école de langues. Ils vivent du minimum vital, en subissant de grandes privations. Dans cette ambiance de misère et de solitude, les deux individus se rapprochent l'un de l'autre à travers leur histoires parallèles, caractérisées par la violence physique et psychique, pour finalement arriver, désillusionnés et lucides, à la 'réalité'.

La thématique de l’hiver canadien et de la neige revient fréquemment dans la littérature migrante au Canada. Mallet décrit, elle aussi, dans le passage qui suit, l'expérience des immigrants qui passent leur premier hiver au Canada :

sources:
« Marilú Mallet. Filmmaker and Writer » http://www.collectionscanada.gc.ca/femmes/002026-707-e.html (consulté le 12 décembre 2009).

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Karin Jugl-Fröwis

 

Extrait de texte

 

À midi, Casimir et moi, nous allons marcher dehors. Il raconte qu’il fait plus froid à Montréal qu’en Sibérie. Moi, je n’avais jamais vu de neige et je ne me suis pas encore habituée à voir les stalactites dans la moustache des enrhumés. Lui, il connaît les grands froids de Pologne. Il m‘explique comment mettre mon écharpe, mon bonnet, mes gants ; et qu’il ne faut pas s’écraser le nez sur le métal car il peut rester collé là et on se retrouve alors sans narines, avec une vraie tête de mort. Casimir soutient que l’anesthésie et la congélation, c’est pareil : on ne sent absolument pas que les cartilages durcissent, que les oreilles se détachent et s’enfoncent silencieusement dans la neige. Pour moi, tout est nouveau et je marche bien attentivement sur les trottoirs glissants, surtout avec un manteau si pesant et des bottes si grandes.

How are you?, p. 73.

 

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Francine Noël, Maryse.

Montréal, VLB éditeur, 1987.

 

Amour inassouvi

 

Francine Noël raconte dans son roman Maryse l’histoire d’une jeune fille de vingt ans, la dite Maryse, tout en décrivant, dans ce cadre, les mouvements politiques, économiques et sociaux qui ont agité le Québec dans les années 1970. D’origine modeste, Maryse part à la découverte du monde sur lequel elle se fait des illusions. Elle s’inscrit à l’université, où elle est confrontée à une partie jusqu’alors inconnue de la société. La jeune femme, dont les origines se trouvent dans le prolétariat, se trouve en face d’enfants issus de familles aisées qui exercent un immense attrait sur elle. L’héroïne du roman, confrontée aux problèmes socioculturels de l’époque, essaie ainsi de se libérer des contraintes de sa famille et d’échapper à une vie monotone en cherchant l’amour et la passion.

Maryse flâne dans les rues de Montréal avec son colocataire François, éperdument amoureux d’elle. Bien que ce soit un amour non partagé et que l’idée de faire une tournée des salles de billard ne lui plaise pas vraiment, il avait accepté, ne serait-ce que pour la consoler. En cette belle journée de printemps, les deux donnent presque l’impression d’être un couple.

sources:
http://auteurs.contemporain.info/oeuvre.php?oeuvre=Maryse&no=38 (consulté le 3 juin 2010).

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Elisabeth Grohsmann

 

Extrait de texte

 

L’air recommençait à être doux et chargé d’odeurs. « Les odeurs reviennent, dit elle, ça dégèle. » Ça avait dégelé toute la journée et les rivières du Nord devaient déjà commencer à se gonfler. […] Au dessert, à brûle-pourpoint, elle lui avait proposé d’aller sur la rue Saint-Laurent, dans les salles de billard, pour se changer les idées. Cette tournée des pool rooms n’emballait pas François mais il avait été ému à l’idée qu’elle avait besoin de lui, ne fût-ce que pour être consolée. Il avait dit : « D’accord mais c’est bien parce qu je t’aime. » Et ils s’étaient mis à parler de la Main, de ses clubs de strip tease, de ses pawnships, de sa faune. C’était très beau. En paroles ! Mais maintenant ils avaient peur de ne pas fitter dans le décor.

- Tu sais, dit il, j’vais avoir l’air aussi étranger que toi dans la place.

- Peut-être, mais j’oserais jamais y aller seule ; je me ferais chaleur.

C’était peu flatteur pour François, mais elle avait passé son bras sous le sien en ajoutant :

- Y penseront que je suis ta blonde.

- C’est dommage que ce soit pas vrai !

Elle soupira :

- Recommence pas, François, c’est tannant… On s’en va sur la vraie Main, en bas de Sainte-Catherine. Après, on fera un café d’Italiens, dans le nord de la ville. Oké ?

- Oké.

Ils prirent la rue Sherbrooke jusqu'à Saint Laurent puis Saint Laurent ver le sud. Ils descendirent la côte lentement, sans se presser, regardant de tous leurs yeux : c’était une rue désolée et sordide, mais troublante. Maryse pesait légèrement au bras de François. Les autres passants marchaient plus vite qu’eux, sauf quelques robineux qui semblaient aller nulle part. Ils traversèrent Sainte-Catherine et choisirent le Saint-Lawrence Pool Room, situé quelques portes plus bas. Courageusement, ils pénétrèrent dans l’atmosphère d’aquarium du restaurant et l’odeur d’huile à friture et de vinaigre les submergea aussitôt. Effectivement, ils ne fittaient pas dans le décor… Debout au milieu de la place et légèrement mal à l’aise, ils se laissèrent dévisager par les mangeurs de patates qui mastiquaient lentement, l’œil morne. « Un troupeau de beux », pensa Maryse. Puis comme des bœufs rassurés, les clients remirent la tête dans leur auge. Un seul continua de la reluquer en froissant son casseau de patates.

- Câlisse, y’a des belles pitounes icitte à soir, dit-il.

Maryse, p. 137 - 138.

 

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Francine Noël, Nous avons tous découvert l’Amérique.

Montréal, Leméac/ Actes Sud, 1992.

 

Le printemps

 

Dans Nous avons tous découvert l’Amérique de Francine Noël, Fatima, la protagoniste, décrit ses expériences et observations dans les rues de Montréal. Pendant un an elle tient un journal intime, dans lequel elle consigne par écrit ses relations amicales et amoureuses, ses espoirs et ses pensées. Pourtant elle parle aussi de la ville elle-même. Dans le passage qui suit, elle évoque le printemps lorsque la ville commence à fleurir.

sources:
Rodgers, Julie : « Redefining Quebec identity: Nous avons tous découvert l’Amérique by Francine Noël ». http://www.canadian-studies.info/lccs/LJCS/Vol_22/Rodgers.pdf (consulté le 25 mai 2010).

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Elisabeth Grohsmann

 

Extrait de texte

 

28 mai

Tous les pommiers de la ville sont en fleur. J'ai fait ma tournée annuelle. Dix minutes d'arrêt devant celui de la rue Saint-Urbain. Marche sous les frondaisons

du square Albert-Duquesne. Tout ce rose !

Odeurs tendres et fortes, à la montagne.

Le calme revient.

Nous avons tous découvert l’Amérique, p. 89.

 

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Gabrielle Roy, Bonheur d'occasion.

Montréal, Stanké, 1977.

 

Un printemps pauvre

 

Bonheur d’occasion est un roman de Gabrielle Roy, une écrivaine canadienne née en 1909 à Saint-Boniface. Publié en 1945, le roman a connu un succès énorme dès son apparition: en mai de l’année même, cette œuvre est choisie comme livre du mois par le Literary Guild of America, deux années plus tard, Bonheur d’occasion reçoit le prestigieux prix Femina. En intégrant la ville, la publication de Bonheur d’occasion modifie le système littéraire. C'est le premier exemple de réalisme urbain dans la littérature canadienne-française.

Le livre Bonheur d’occasion raconte l’histoire de la famille Lacasse, pauvre et nombreuse, qui demeure dans le quartier Saint-Henri de février à mai 1940. Le père est un rêveur qui ne garde jamais un poste de travail. La mère, Rose-Anna, un des personnages principaux, fait tout ce qu’elle peut pour améliorer le sort de sa famille. Malgré tous ses efforts, elle essuie quelques échecs cuisants : l’aîné s’enrôle dans l’armée, le cadet meurt de leucémie et finalement son époux meurt à la guerre. Grâce au solde, la famille est en mesure de mener une meilleure vie, mais le prix à payer est élevé car, peu à peu, la famille Lacasse se décompose.

L’autre protagoniste est Florentine, la fille aînée de la famille. C’est une jeune femme de dix-neuf ans, fragile, superficielle, passionnée et décidée. Elle travaille comme serveuse afin de soutenir sa famille financièrement. La protagoniste rêve de quitter la pauvreté de son quartier et d’habiter dans le quartier aisé de Westmount. Un jour, elle rencontre Jean Lévesque, un garçon très ambitieux qui ne pense qu’à sa réussite et qui n’a pas l’intention de s’embarrasser d’une petite serveuse rêvant d’améliorer son statut social. Florentine, par contre, est convaincue qu’il lui permettra de forger un meilleur avenir et tombe amoureuse du jeune homme. Après une brève aventure amoureuse, il la quitte et Florentine se retrouve enceinte. C’est ainsi qu’elle décide d’épouser Emmanuel Létourneau, un jeune soldat et ami de Jean, qui est très amoureux d’elle. Avec Emmanuel, il est enfin possible pour Florentine de mener la belle vie dont elle a toujours rêvée, mais elle n’aime pas vraiment son mari et ce sera toujours un bonheur emprunté, un bonheur d’occasion.

Dans le passage qui suit, c’est le printemps. Jean se promène dans la ville et tente de verbaliser ses sentiments pour Florentine. Il estime qu’une liaison avec Florentine ne serait pas favorable à ses ambitions parce qu’elle est issue d’un milieu défavorisé. Par la suite, il compare leur relation avec un printemps pauvre.

sources:
http://fr.wikipedia.org/wiki/Bonheur_d'occasion_(roman) (consulté le 19 juin 2010).
http://www.thecanadianencyclopedia.com (consulté le 19 juin 2010).

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Iris Wertel

 

Extrait de texte

 

Il imagina la fin d'avril. Ce serait un grand exode vers la rue. De tous les logis, des sous-sols humides, des soupentes sous le zinc, des taudis de la rue Workman, des grandes maisons de pierre de la place Sir-Georges-Etienne-Cartier, des ruelles inquiétantes en bas contre le canal, des squares paisibles, de loin, de près, de partout, la foule sortirait, et sa rumeur, contenue par le flanc de la montagne, contenue par le ceinturon des usines, monterait vers les étoiles lointaines. Ainsi, elles assisteraient, seules, à l'inconcevable propension à la joie qui soutient les hommes.
Il y aurait partout dans les ruelles sombres, au fond des impasses obscures, dans la grande tache mouvante des arbres, des silhouettes réunies. Deux par deux, elles iraient dans la pénétrante odeur de la mélasse chaude, du tabac, dans les effluves des fruiteries, dans la vibration des trains, elles iraient couvertes de suie, ombres tenaces et pitoyables; et certaines nuits de printemps, parce que le vent souffle mollement et qu'il y a dans l'air une folie d'espoir, elles recommenceraient ces gestes qui assurent à l'humanité sa perpétuité de douleurs. Et Jean osa se réjouir de cette passivité des hommes qui permet aux audacieux une si facile ascension. Il porta son regard sur la masse sombre des toits qui cachaient chacun sa part de rêve et de misère, et il lui sembla qu'entre lui et Florentine, un printemps pauvre soufflait son plein, son atroce désenchantement.

Bonheur d'occasion, p. 215 - 216.

 

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