La métropole

Métropole québécoise, métropole francophone, métropole commerciale, métropole financière, métropole culturelle, métropole…

Avec ses 1 667 700 habitants, Montréal est la première ville du Québec et la deuxième du Canada après Toronto. Elle est aussi, après Paris, la deuxième ville francophone du monde et donc une métropole de la francophonie.

 

montreal (c) Peter Mertz

 

À cela s’ajoute le fait que Montréal est un important centre d’innovation, de commerce et d’industrie en Amérique du Nord. Parmi les industries représentées à Montréal se trouvent les télécommunications, la pharmaceutique, les études supérieures (avec quatre universités), l’aéronautique, la mode et l’électronique. Ce dernier secteur est particulièrement vibrante dans la métropole qui est devenue - grâce à des entreprises tels que Ubisoft, Electronic Arts et Eidos - un des cinq pôles mondiaux de développement de médias numériques interactifs. De plus, avec ses nombreux festivals et événements, Montréal constitue une métropole culturelle d’envergure internationale. Chaque année, la ville accueille de nombreux événements comme le Festival des Films du Monde de Montréal, le Festival International de Jazz de Montréal, le MMM Festival de Musique des Montagnes du Monde, le Festival Juste pour rire et le Festival Montréal en Lumière. Le caractère métropolitain se reflète aussi dans le fait que Montréal est le siège d’environ 70 organisations internationales comme par exemple l’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI), l’Association internationale du transport aérien (IATA), l’Agence mondiale antidopage (AMA) ou l’Institut de statistique de l’UNESCO (ISU). Finalement, c'est aussi 'visuellement' que Montréal constitue une métropole : les gratte-ciel modernes du centre-ville de Montréal – notamment le 1000 de La Gauchetière, le 1250 René-Lévesque, la tour CIBC, la tour de la Bourse et la Tour Telus – en sont la cause.

sources:
http://fr.wikipedia.org/wiki/Montr%C3%A9al (consulté le 12 septembre 2010).
http://ville.montreal.qc.ca/portal/page?_pageid=5798,40011611&_dad=portal&_schema=PORTAL (consulté le 12 septembre 2010).
http://www.akcanada.com/lic_montreal.cfm (consulté le 12 septembre 2010).

Texte d'introduction: Jeanette Betsch

 


 

 

Aquin, Hubert - Neige noire - Regard sur Montréal

Beausoleil, Claude - Montréal tu t’en vas - De la liaison intime d’un poète à sa ville

Cyr, Gilles - M. - La force du regard « simple » sur les petites choses

Daoust, Jean Paul - Montréal a les yeux gris - Un feu d’artifice verbal décrivant l’« organisme » urbain

Ducharme, Réjean - Le nez qui voque - Des arbres en cage

Fournier, Danielle - Aéroport - Décollages et atterissages

Francœur, Lucien - Des villes en moi - Métropole dans le cœur de ses poètes

Francœur, Lucien - Le mal de Montréal - Le lien à sa ville natale d’un « poète du rock »

Kattan, Naïm - La célébration - Pourquoi Montréal ?

Kokis, Sergio - Le fou de Bosch - Survivre dans la jungle urbain : du Plateau Mont-Royal à la Gare centrale

Noël, Francine - Maryse - Regard sur une métropole cosmopolite

Noël, Francine - Nous avons tous découvert l’Amérique - Le temps des amants

Péan, Stanley - Jazzman - Montréal et le jazz

Péan, Stanley - Jazzman - L’ambiance d’une ville de culture

Renaud, Jacques- Sous des néons cramoisis - Impression diffuse de la métropole

Richler, Mordecai - The Apprenticeship of Duddy Kravitz - Grimper l'échelle sociale

 


 

Hubert Aquin, Neige noire.

Montréal, Pierre Tisseyre, 1974.

 

Regard sur Montréal

 

En 1974 paraît le roman Neige noire qui est considéré non seulement comme le meilleur roman d’Hubert Aquin, mais également comme une œuvre majeure de la littérature québécoise. Rédigé à la manière d’un scénario de film, le texte présente un procédé narratif qui est propre au grand auteur québécois : Aquin y mélange les genres, y fait référence à de nombreuses sources littéraires, y émet des commentaires techniques ainsi que des réflexions d’ordre philosophique et historique. L’histoire tourne autour du comédien Nicolas Vanasse souhaitant écrire et réaliser un film autobiographique, ce qui signale, pour lui, le début d’une nouvelle vie. Il part en voyage de noce en Norvège du Nord au cours duquel le protagoniste tue son épouse Sylvie à cause de ses rapports incestueux.

Dans l’extrait ci-dessous, Aquin offre une vue panoramique de Montréal. Nicolas et Sylvie, qui ont pris l’avion, regardent la métropole par le hublot de l’avion. Le passage suivant montre clairement comment l’auteur réussit à transposer la technique cinématographique au texte littéraire :

sources:
http://www.chronicart.com/livres/chronique.php?id=2657 (consulté le 16 août 2010).

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Iris Wertel

 

Extrait de texte

 

Intérieur de l’avion. Nicolas se trouve près du hublot, Sylvie sur le fauteuil voisin et toute penchée sur Nicolas pour regarder avec lui l’image aplatie de la région montréalaise. Les gratte-ciel forment des taches d’ombre sur cette surface déprimée où coulent les eaux limoneuses de l’Outaouais et du lac Saint-Louis. De plus haut et dans la direction de Verchères, on voit distinctement les terrasses emboîtées de la vallée fluviale du Saint-Laurent. L’avion suit le fleuve et se dirige, fleuve suspendu, vers l’estuaire. Le vaisseau de la SAS est pris en contre-plongée à diverses reprises ; il semble se guider sur les balises marines et les amers de la rive sud. Plans de l’intérieur : Nicolas regarde en bas au loin, Sylvie est tout contre lui, sa chevelure blonde répandue sur le veston de Nicolas. Elle regarde furtivement autour pour savoir si des passagers le regardent, puis elle glisse sa main sous le pantalon de Nicolas. Regard inquisiteur de Sylvie pendant qu’elle le caresse.

Neige noire, p. 38.

 

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Claude Beausoleil, « Montréal tu t’en vas ».

Dans : Beausoleil, Claude (éd.) : Montréal est une ville de poèmes vous savez. Montréal, L’Hexagone, 1992.

 

De la liaison intime d’un poète à sa ville

 

Avec « Montréal tu t’en vas », Claude Beausoleil éternise son rapport intense à la ville qui devient en même temps sujet, condition de bonheur et fond de son expression poétique. Il entre en dialogue avec la ville comme si elle était un être humain qui lui est cher. Dans ce dialogue, l’expression poétique elle-même devient objet de réflexion à plusieurs reprises. Mais au-delà du simple éloge, le texte expose une fine description presque amoureuse qui célèbre les beautés de la ville nommées l’une après l’autre et ajoute ses propres traits au caractère mythique du lieu. Le poète parle à la fois du texte et de sa genèse (également dans le sens plus large de tous les textes concernant la métropole) et donne une caractérisation à facettes originales de cet espace qui façonne sa poésie comme sa poésie aide à façonner le lieu. En fin de compte, c’est autour de ce rapport entre le discours sur la ville et Montréal elle-même que semble graviter le texte.

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Markus Ludescher

 

Extrait de texte

 

Montréal tu t’en vas

pour Monique LaRue

Montréal tu t'en vas et la neige m'emporte
ma ville trouée de temps ma ville de soirs d'hiver
de trou de mémoire de travaux incertains
Montréal tu t'en vas toutes tes rues m'abandonnent
pour un poème en chute pour rien
juste pour voir comme ça à tout hasard
un chagrin l'illusion un détour ou la fin des joies
sans faire la fière dans des vitrines impossibles
des riens qui meurent et renaissent d'hier
Montréal tu me perds Montréal c'est bien toi
dans ces rues dénudées dans des blocs de verre
ces images et des livres te contant des histoires
les faux sans fond d'une ruelle où nul ne va
plus loin c'est encore toi plus avant dans le vide
tu bâtis pauvre : ville pauvre enfance infinie
la mémoire et des textes de forme irrégulière
des avenues naissantes impriment sans raison
les autres dimensions des aurores et des bruits
l'aube : est blanche ton ciel orange tes yeux bleus
je reconnais ton air ta façon de parler
les alliages de ton rêve né du lieu pour durer
Montréal tu ne sais pas si tes bars sont fermés
non plus si tu persistes quand le givre te nomme
si les auvents de glace rappellent des poèmes
la grande sainte-catherine street les néons las le fracas
Montréal tu révèles des trésors dont les marins profanes
jamais ne sauraient dire l'illusion ou l'ampleur
ou la loi sous le joug du gel que nous engouffre
car que dire d'une ville venue d'elle-même
traversant sa légende initiant ses récits
au bord d’un souffle froid dans l'abîme sans trêve
ville de solitude ô ville de mon seul espoir
Montréal de ma vie Montréal de mon âme
les souvenirs m'arrachent au devant des oublis
tes terreurs me foudroient tes manques me séduisent
Montréal annulée Montréal triturée déliée
quel réseau de tempêtes te rendra ta vision
Montréal de mon temps revisitant les suites
et je parle de toi quand la nuit s'est enfuie :
et je parle d'un poème écrit sur ton passage
tu allais ce jour-là dans un matin sans fin
ne donnant la réponse ni au vide ni au temps

Montréal est une ville de poèmes vous savez, p. 291s.

 

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Gilles Cyr, « M. ».

Dans : Beausoleil, Claude (éd.) : Montréal est une ville de poèmes vous savez. Montréal, L’Hexagone, 1992.

 

La force du regard « simple » sur les petites choses

 

En lisant les premières lignes de « M. », on est frappé/e par l’apparente simplicité du texte. Gilles Cyr utilise une langue précise et limpide pour décrire les lieux, ce qui fait la force de sa poésie et ouvre le champ à l’interrogation sur l’acte de voir et son rapport au médium de l’écriture. C’est à travers un regard posé sur des faits qui semblent en soi banals, qu’il réussit à dresser un portrait holistique de la ville. Les infimes morceaux impressionnistes du puzzle font le charme du poème. Le regard discret du poète se promène parmi les Montréalais dans leur quotidien, effleurant les parcs, le port et le fleuve. Il s’arrête à plusieurs reprises sur la vie dans les rues, et cette image est complétée par les bruits et des esquisses de conversations qui contribuent à mieux rendre l’atmosphère urbaine. Celui qui regarde et s’oriente dans la ville a un rôle tout à fait actif. Il ajoute des remarques qui prennent la forme de jugements de valeur sans donner des interprétations définitives à ces commentaires. Le non-dit et le style allusif laissent beaucoup de place à l’imagination du lecteur/de la lectrice qui le suit sur son chemin à travers la ville.

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Markus Ludescher

 

Extrait de texte

 

M.

 

la rue le reste
dans le camion
les objets lourds
celui qui parle
s'en va autrement

il y a une boutique
l'employé
sort un moment
avec une boîte de carton
qu'il jette

la chaussée les crevasses
je ne reste pas
je regarde
les bois attendent
atteints

prenons par cette rue
examinons cette proposition
gare à cette flaque
vous avez raison
si vous voulez
coupons par ici

au parc sur un banc
je lis un livre
l'écureuil vole
d'un arbre à l'autre
le satellite
lit avec moi

j'entends une partie
des voitures en fuite
au mieux je suis dehors
un passant s'arrête
trouve des mots dans le vide

l'appartement
quand même assez grand
je sors dans la rue
au port blé pétrole
rien n'y fait

la montagne
on l'appelle ainsi
on aime ce soulèvement
sur 234 mètres
pas plus

on me refile
un plan de l'agglomération
qui pour l'instant
n'ajoute rien: il faut
sortir de l'agglomération

l'œil
entre dans la montagne
je vous ai fait peur
mais vous prendrez bien quand même
encore un peu de bois?

hier ils ont défoncé la rue
pour enfouir des câbles
aujourd'hui ils remplissent
ils réparent vite ces types
ils répareraient volontiers
le monde

le dessin de Jean Bourdon
nous sommes en 1647
montre un petit fort
le canot est amarré
je le cueille

pour peu que je m'éveille
j'interviens
ou bien l'amas
des façades éclaire?

un fleuve
on ne le voit
des ponts
passent dans l'air
quand le ciel se couvre
nous sommes par là

je nie je vois
ce qui reste de murs
quand le froid a passé
singe une ville

comment pourquoi
des escaliers de fer
attaquant les façades
pourquoi allons-nous là
comment revenir

l'œil
applique une pression
déplace une brique
celle-ci
(la dernière)

les rues longues
je les sectionne et
continue sur d'autres noms
jusqu'à l'immeuble
inséré dans le cillement

la rue se vide
j'ouvre les yeux
oubliant de viser

un peu plus loin
elle est vide

Montréal est une ville de poèmes vous savez, p. 241 - 244.

 

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Jean Paul Daoust, « Montréal a les yeux gris ».

Dans : Benjamin, Franz (éd.) : Montréal vu par ses poètes. Montréal/Québec, Mémoire d’encrier, 2006.

 

Un feu d’artifice verbal décrivant l’« organisme » urbain

 

Avec « Montréal a les yeux gris », Jean Paul Daoust a créé un texte si original qu’il parle par lui-même. En rassemblant des idées très hétérogènes et parfois surprenantes pour décrire Montréal comme un véritable « être anthropomorphe », il propose plusieurs traits définitoires pour la métropole. Il puise non seulement dans l’imaginaire de la ville nocturne qu’il exploite plus largement dans d’autres poèmes, mais intègre encore des thèses qui ont été avancées bien avant lui comme le constat qu’une ville « n’existe que si elle est écrite ». Le poème parvient à rassembler une multitude de remarques judicieuses sur Montréal tout en proposant un traitement très ludique du concept de la ville. Quand les considérations du « narrateur » l’amènent à conclure que Montréal est avant tout mégalomane, le lecteur/la lectrice doit se décider : ou l’on rejette son sens d’humour très particulier, ou il faut l’aimer.

 

Texte d'introduction et choix de l’extrait: Markus Ludescher

 

Extrait de texte

 

Montréal a les yeux gris

 

J'aime les nuits de Montréal
Pour moi ça vaut la place Pigalle
On rit on chante
Tout nous enchante
Il y a partout des refrains d'amour
Je chante encore je chante toujours
Et quand je vois poindre le jour
Vers ma demeure aux petites heures
Je vais heureux
À Montréal c'est merveilleux
Jean Rafa
Jacques Normand

Se tenant bien droite au chevet du soleil, au crépuscule la
ville s'allume. Image postromantique pour un bouquet d'acier.

Au-dessus de ses trottoirs blue-jeans, dans ses miroirs en
écho plus d'un Narcisse nage. La nuit sied bien aux villes. Le
noir les découpe en cascades de lumières. On reste émerveillé
de ces affriolants montages. Les rêves semblent alors palpables.
C'est le moment où les divinités viennent épier les humains pour
savoir ce qui leur a manqué. De l'avion toutes les villes se ressemblent:
des rosées d'étoiles. La nuit de Montréal est rose. Comme
sur Mars.

Chaque ville a ses odeurs. Odeurs d'épices et de marbre
froid. De vents marins et de géraniums. De poussière et de métal.
Et ses parcs qu'elle étale. Cartes postales géantes, écrites par des
citadins aux quotidiens endimanchés. Là, le soir, des corps osent
se réincarner en de purs phantasmes. À ces moments-là la ville
a la cuisse juteuse.

Montréal est la ville aux quatre saisons. Franches. Chacune
ayant son propre éclairage. C'est dans sa lumière qu'on reconnaît
la candeur spécifique d'une ville. Et Montréal est la seule
ville au monde où on sait quand le printemps arrive. À une terrasse,
fin mars. Près d'un drink. Et il arrive qu'il ne reste pas plus
longtemps que le vin blanc froid dans la coupe. S'il repart aussitôt,
c'est pour aller chercher l'été. Il tarde alors à revenir.

Mais la nuit. Où tous les corps sont des maîtres à penser.
Dans la jouissance des vêtements plus d'un œil a trébuché. Le
noir floconne entre les tiges illuminées des buildings. Action painting.
Vous ouvrez la porte de votre appartement et dès que vous
mettez le pied dehors vous savez que le safari commence. Quand
le vent est chaud, l'heure est plus érotique. Serez-vous fauve ou
antilope ? Peut-être les deux.

La cage bruyante, surpeuplée de la ville. Ses oiseaux rares.
Qui chantent des refrains archiconnus. Toujours nouveaux.
Comme la beauté est indécente! Peut-on la supporter tout le
temps ?

Montréal est une ville où on peut circuler jusque dans ses
racines. Translucides. Ville intrigante. Longer ses rues bordées
de vitrines, de mannequins, d'annonces. Arpenter ses trottoirs
criblés de trous, de passants, de mots. La vie ronge le béton. Et
les poteaux badigeonnés de fleurs aux éclats artificiels. Au bout
de certaines rues, on reconnaît une fragrance. Ou le building
habituel qui nous étonne encore. Sentinelle favorite d'un horizon
familier. À l'aube, les villes rêvent. Montréal a alors des yeux
gris qui trempent dans le rouge à lèvres.

Les taxis pour accélérer le processus de vie. La ville a des
mouvements rapides, saccadés, voire violents et pourtant ce geste
tendre, tout à coup, d'une rue. Et une perspective de conquête.
Le cœur Challenger. Il y a des sourires qui nous guillotinent. Des
gratte-ciel qui nous propulsent au-delà de l'an deux mille. La fin
du millénaire sera cuirassée: à l'attaque de ce ciel-ci. Mais dans
son métro Montréal a toujours les yeux bleus.

Chaque ville a sa chorégraphie. Ses danses où chaque citoyen
est une figuration intéressante. Le ballet du trafic. Humain et
mécanique. Le feu change-t-il? Pas vraiment. Les villes ont décidément
beaucoup d'humour.

On reconnaît le style d'une ville au chic de ses dimanches.
La qualité de son farniente. Les soubresauts langoureux de sa
soirée. Quand les nuages sont des pages blanches à la dérive.
Une ville qui n'est pas écrite n'existe pas.

Il y a des villes dont les vents rendent fou. Entrer dans une
ville, c'est la comparer. L'aimer et la métaphore surgit. Certaines
villes ont plus d'imagination que d'autres. À l'image des artisans
qui la façonnent. Puisque la ville est la création de l'humain.
Souvent elle les inspire. La ville est un joyau précis et précieux
d'une civilisation. En Amérique, c'est plein de villes super-écran.
De villes King-Kong aux dentitions dinosauriennes!

Et Montréal qui s'était barricadée du fleuve. L'île voulait
être d'abord sûre de ne pas partir avec lui. Mais maintenant cette
confiance retrouvée. Des fenêtres s'ouvrent sur le Saint-Laurent.
L'histoire installée, elle lorgne l'avenir. Les villes sont des folies
dont on ne saurait se passer.

Dans les villes on peut jouer: aux oiseaux comme aux fourmis.
Certains jours on voit les nuages, en bas! Et sur les murs de
la ville des graffiti assiègent le conformisme de la cravate. La ville
se défend de tout statu quo. Il y a, par contre, des villes plus
féminines, d'autres plus masculines. Montréal est une ville androgyne.
D'où son côté à la fois rond et pointu. Mais c'est dans la
neige que Montréal apparaît dans toute sa puissance. Et ses
racines sont des serres au cristal atlante. On célèbre alors sa folie
jusque dans les Florides. Mot clef de l'imaginaire québécois.

Il n'est pas rare de voir dans le métro de Montréal des paires
de skis. Où sont les Alpes? Des corps en costumes de bain. Où
est la mer? Montréal est une ville qui fabule. Oui, il faut diagnostiquer:
Montréal est mégalomane. Et c'est tant mieux.

Ce qui fait qu'on l'aime encore plus!

N.B.: Le bonheur de chaque ville est d'avoir un ange qui la protège.

Montréal vu par ses poètes, p. 30 - 32.

 

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Réjean Ducharme, Le nez qui voque.

Paris, Gallimard, 1967.

 

Des arbres en cage

 

Le nez qui voque est le deuxième roman de l’écrivain et dramaturge québécois Réjean Ducharme, pour lequel on lui a décerné le prix littéraire de la province de Québec en 1967. Quatre ans plus tard, ce roman a été adapté pour le cinéma sous le titre « Le grand sabordage ». La publication de cette œuvre par l’éditeur français Gallimard donne lieu à une controverse au moment même où se réveille, à nouveau, le nationalisme québécois.

Le protagoniste du roman, Mille Milles, un garçon de seize ans qui se voudrait enfant de huit ans, rédige son journal. Il vit à Montréal et il hait la société adulte, confondue avec le monde moderne, et, d’origine « fluviale », il préfère la nature. Avec son amie Chateaugué (dont il parle comme étant sa sœur), il a conclu une sorte de pacte de suicide. Les deux vivent un amour chaste qui est basé sur l’amitié. Leur but est de refuser de passer à l’âge adulte.

Dans l’extrait qui suit on voit comment il voit son environnement, qu’il critique si souvent dans son journal. Dans ce livre citadin, un Montréal, décrit avec précision, fascine ses héros, et les images végétales s’imposent, avec l’arbre pour symbole de perfection native et l’impression que le bestiaire semble restreint. Au début du 18e chapitre, on voit comme la municipalité de Montréal s’occupe des arbres. Ducharme a écrit ce passage avec beaucoup d’ironie parce qu’il souligne que des lièvres ou des girafes sont sans abri, mais les arbres sont en cage.

sources:
Lemire, Maurice : Dictionnaire des œuvres littéraires du Québec :Tome IV 1960-1969. Montréal, Éditions Fides, 1984.
http://www.comptoirlitteraire.com/ (consulté le 19 août 2010).

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Jasmin Mohr

 

Extrait de texte

 

La municipalité de Montréal met les arbres en cage. L’été, la municipalité de Montréal les aligne le long des trottoirs et leur accroche des sébiles aux branches. L’hiver, elle les met dans un hangar pour ne pas qu’ils aient froid. C’est la dévirilisation des arbres! Pourquoi met-elle des arbres adolescents dans des boîtes de sable et les poste-t-elle le long des trottoirs? Est-ce pour qu’ils fassent de l’ombre aux gratte-ciel, ou est-ce pour qu’ils aient l’air fou dans leurs habits de roi déteints et éclaboussés? Il paraît que les femmes aiment cela; cela doit les consoler, de voir qu’elles ne sont pas les seules à avoir l’air de grues. Quand les arbres n’ont pas les pieds dans l’herbe, ils font pitié, ils sont horribles d’indignité; ils ont l’air de sardines à l’huile, de ces morues qu’on voit se dessécher sur les étals des harengères. Les arbres sont faits pour être grands, inébranlables; pour embrasser des toits de demeures avec leurs branches, pour que les toits de zinc fassent résonner leurs bracelets d’émeraudes et leurs colliers d’opales; pour que, la nuit, les étoiles se prennent dans leurs branches; pour que l’hiver des serpents de neige dorment le long de leurs branches. La municipalité de Montréal trouve peut-être que des arbres dénaturés s’harmonisent bien avec des hommes dénaturés. Tout ce que je dis est insensé, insignifiant, mal dit, message de haine aux automobiles.

Le nez qui voque, p. 121 - 122.

 

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Danielle Fournier, « Aéroport ».

Dans : Archambault, Gilles (éd.) : Montréal des écrivains. Montréal/Québec, L’Hexagone et al., 1994.

 

Décollages et atterrissages

 

L’aéroport international Pierre-Elliott-Trudeau de Montréal est le lieu où se passent les scènes de rencontre et d’adieu auxquelles Danielle Fournier, écrivaine et directrice littéraire des éditions de l’Hexagone, prête sa langue pour exprimer l’intensité des drames quotidiens. Les sensations intenses de la femme attendant ou congédiant son amant se traduisent par la répétition des mots centraux comme « partir », « loin » ou « dis-moi » et sont renforcées quand elle insiste sur l’éternelle récurrence de la même situation. Il émane de la surexcitation des phrases amorcées et des suites de perceptions rapides un sentiment de désarroi profond. Le centre métropolitain, la demeure de la protagoniste, s’oppose à ce non-lieu qui est l’aéroport où la vie se transforme en suite d’actions stéréotypées marquée par l’apparition symbolique des limites et des interdictions. Le poème porte en lui la question implicite de savoir si une telle situation peut durer et montre en détail les sentiments qu’elle provoque. Les petits gestes mille fois répétés et la séparation, dont l’aéroport devient le symbole, mènent à l’état de lassitude qui s’esquisse vers la fin du poème. Dans un ton très personnel, le poème touche à une difficulté de la vie moderne pour se terminer sur l’idée que cet état ouvre aussi la voie à un questionnement intérieur.

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Markus Ludescher

 

Extrait de texte

 

Aéroport

 

et repartir, me dis-tu, de l'avenue du Parc à Jean-Talon; puis
l'Acadie, jusqu'à l'autoroute Métropolitaine; de là deux possibilités:
Dorval ou Mirabel; oui repartir comme repentir, non,
partir pour rester et revenir; qui suis-je pour ainsi être abandonnée,
pour ainsi tout quitter? qui es-tu, ou as-tu été, pour me
laisser là, plein centre-ville: Mont-Royal; partir, partir, que ce mot;
partir, loin, tellement loin, très loin, afin que sentir quelque
chose ne veuille plus rien dire, partir se glisser entre deux couches
d'asphalte; à l'intersection j'hésite. Je prends toujours la
gauche, sur la 15, vers Dorval, vers l'attente sans départ.

sortie 1 km: viens ici, asphalte verte, prochaine sortie, toi, retour
ou départ; retour ou départ; retour ou départ; autant de fois,
comment y survivre et encore et toujours dis-moi, oui dis-moi
bien ce qu'il faut que je fasse, quelle route dois-je prendre, dis-moi
la seule date, la seule heure, le seul jour, le seul lieu, dis-moi,
le calme de la nuit noire coulée à pic dans ta détresse puis,
être là, arrivée/départ, à côté de moi, parking: tarifs jour, semaine,
mois; le pressentiment que c'est moi qui pars: deux fois juin

une route, un chemin, une voie, un coup de téléphone, puis à
nouveau ce bruit de ciel déchiré, cette peur d'être allée trop
loin, sur la voie interdite aux passagers, d'avoir dépassé la frontière,
le barbelé, et de l'autre côté, passage interdit aux piétons
(encore, me dis-je?) alors cette peur de ne pas le trouver, encore
la route, noire, un chemin, glissant, une autoroute, bondée, une
voix de service... un interurbain, le silence à l'autre bout du fil,
«a long distance call from...», et encore et encore la route, un
cri, le seul cri possible, l'odeur du corps laissé là, le matin, trop
tôt, le matin sans éveil, le matin où ça repart, se sépare, va ailleurs.
Dit-on au revoir au bout de ses larmes?

ne sais plus l'arrivée le départ connais le froid le vide l'odeur de
la sueur les mains salies reconnais le bruit de chaque avion des
visages de femmes d'hommes d'enfants l'angoisse derrière la
peau dans le corps la boule dans la gorge, ne peux plus avaler
ni respirer ni bouger ni parler que voir derrière les larmes sais
le pas le nombre de pas d'une porte à l'autre le mouvement du
regard de la porte au moniteur les heures qui changent et les
aiguilles de l'horloge qui ne changent pas d'heure toujours la
même ici là connais la route la destination et puis rien ne connais
plus rien ne sais plus rien ne reconnais rien que le noir du
retard

et dans la pénombre, cette ombre, ni humaine, ni divine, ni animale;
l'ombre des traces: un corps. Quelle sortie déjà? Combien
de temps encore? Combien de kilomètres? Quelle sortie? Quelle
heure? Ai-je assez d'argent? d'essence? de temps? La distance,
toujours la distance entre ce lieu, toi et moi, entre le centre et
ce lieu, entre toi et moi. Le combler, me dis-je, combler la distance,
me dis-je. Venue de nulle part pour aller te chercher hors
de moi. Et si aller te chercher était me retrouver?

Montréal des écrivains, p. 91 - 93.

 

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Lucien Francœur, « Des villes en moi ».

Dans : Exits pour des nomades. Ottawa, Écrits des Forges, 1991.

 

Métropole dans le cœur de ses poètes

 

Parmi les grandes villes du monde, le poète de la contre-culture Lucien Francœur en a trois auxquelles il se sent particulièrement lié. Los Angeles et Paris, comme des endroits qui disposent d’une force rayonnante grâce à leur activités intellectuelle et culturelle, ainsi que sa ville d’origine Montréal exercent sur lui une énorme fascination qu’il exprime dans le poème « Des villes en moi ». Mais leur statut particulier a aussi des raisons biographiques si bien que son hommage prend une dimension profondément individuelle. Bien qu’il soit plus explicite dans d’autres poèmes, le concept d’américanité est perceptible dans sa manière d’aborder les villes nord-américaines. Pour la description du rapport à Los Angeles, l’anglais s’impose et s’insère naturellement dans le propos jonché d’anglicismes. S’il montre l’indispensabilité de toutes ces villes dans son univers, c’est cependant le lien à Montréal qu’il retrouve finalement « au centre de [son] être ».

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Markus Ludescher

 

Extrait de texte

 

Des villes en moi

 

Sous le soleil de Los Angeles
Il y a une certaine fureur
Qui se traîne et languit
Sur les freeways dans le smog
Et jusque dans la vallée
Où les fast food mexicains
Dégoulinent de fritures
Et où parfois
Je m'ennuie de Paris l'hiver
«Chauds les marrons chauds»
Sur les Champs-Élysées
Ou aux Halles
Et je m'ennuie à L.A.
Des grands crèmes dans les cafés
Où s'achèvent les poèmes de mémoire vive
Les poèmes à l'encre de Chine pressés
Ceux-là que l'on n'écrit que pour soi
Et que l'on ne relit jamais
Puisqu'à Paris la poésie
On la regarde s'ébrouer dans la rue
Et souvent quand je suis de passage
À Paris en transit entre les mots
Je marche dans les rues sans but
Le col relevé et les mains dans les poches
Comme si je partais sans carte et sans compas
Pour un long voyage au centre de moi-même
Et c'est de Los Angeles que je m'ennuie
Jusque tard et loin dans la nuit
C'est de L.A., cité des anges
Que je m'ennuie
Dans Paris ville-lumière
Où les oranges pressées
Me rappellent la Californie
De Los Angeles implacable l'été
Et des plages interminables
«Ice cream soft drink popsicle»
I love L.A.
Sur Sunset Boulevard
Et à Hollywood
Quand les mots collent à la mémoire

Mais jamais je ne m'ennuie
D'aucune autre ville
Sauf parfois un peu bien sûr
À Los Angeles comme à Paris
Sur les plages losangéliennes
Comme sur les boulevards parisiens
C'est de Montréal que je m'ennuie
C'est Montréal que je cherche
Comme ce soir d'ailleurs
Dans cette chambre d'hôtel
Rue Lamartine
Où je devrais rêver
À Los Angeles l'été
Dans Paris l'hiver
Et c'est à n'y rien comprendre
C'est un cercle vicieux
Dans les arrondissements diallèle urbain
Mais ce soir ça ne fait aucun doute
C'est à Montréal que je pense
En noir sur blanc à l'encre indélébile
Et j'éteins la lumière de justesse
Sur ce texte étourdissant
En me recueillant interminablement
Dans la nuit parisienne et sans issue
Jusqu'à Los Angeles ma Californie
Avec cet indicible mal de Montréal
Qui ne me quitte plus même quand j'y suis
Comme une douleur permanente au centre de l'être

Écrits pour nomades, p. 91s.

 

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Lucien Francœur, « Le mal de Montréal ».

Dans : Beausoleil, Claude (éd.) : Montréal est une ville de poèmes vous savez. Montréal, L’Hexagone, 1992.

 

Le lien à sa ville natale d’un « poète du rock »

 

Les grandes villes sont l’espace de prédilection des artistes de la contre-culture parce qu’elles sont ouvertes aux innovations et qu'elles offrent la diversité. Pourtant, l’expérience du lieu est étroitement liée à la perception individuelle qui prête à chaque ville son caractère tout à fait particulier. Lucien Francœur montre la sienne en faisant l’éloge de Montréal : c’est une sublimation qui part d’une définition à partir des traits qui la distinguent des autres villes. Dans un poème à caractère incantatoire par ses répétitions, Francœur décrit son expérience personnelle à l’égard des villes dans lesquelles il a marché pour enfin constater que c’est Montréal qui lui est indispensable. En fait, il dit peu sur la métropole canadienne ; mais c’est par ce qu’il dit à propos de Paris, de New York et de Berlin qu’il exprime sa préférence nette pour sa ville natale. Le mouvement presque frénétique, cette marche qui se poursuit de la première jusqu’à la dernière ligne, donne le rythme au poème et lui aide à retrouver en parlant ce qui est le plus profondément identitaire pour le poète, « tatoué sur sa peau », selon ses mots. Sa ville natale lui est d'autant plus nécessaire dans les moments où il se sent éloigné d’elle. Rien au monde ne pourrait la remplacer dans son cœur – ce qui peut causer du chagrin.

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Markus Ludescher

 

Extrait de texte

 

Le mal de Montréal

 

Je marchais dans une ville impossible
Je marchais dans Paris et j'étais transi
J'entrais dans des bistros
Et j'esquissais des sourires rétros
Je marchais dans les Halles
Et j'avais mal à Montréal
J'avais mal à Montréal dans les Halles
Et je marchais dans Paris
J'avais le mal des anges
Et sous le crépuscule des idoles
Je vivais la naissance de la tragédie
Dans mon blue-jean et blouson noir

Paris c'est la pluie
Paris c'est la nuit

Je marchais dans une ville infernale
Je marchais dans New York et j'étais perdu
J'errais dans New York toute la nuit
Les yeux fermés sur la réalité blessée
Je marchais dans Brooklyn
Et j'avais mal à Montréal
J'avais mal à Montréal dans Brooklyn
Et parfois j'avais froid dans New York
Avec mes rêves made in USA comme des cicatrices
Et je marchais dans New York toute la nuit
Je cherchais le Splendide-Hôtel dans chaque rue
Je n'avais plus à faire l'éloge de la fuite

New York c'est la pluie
New York c'est la nuit

Et je marchais dans des villes introuvables
Je marchais dans Paris et New York
Je marchais dans Berlin
Et parfois j'avais faim dans Berlin
Je marchais dans des villes incroyables
Et j'avais mal à Montréal dans Paris et New York
Je marchais vers d'autres villes dans d'autres galaxies
Je marchais les yeux fermés vers une gloire sidérale
Et j'avais le mal de Montréal tatoué sur la peau

Paris c'est la pluie
New York c'est la nuit

Je marchais dans City Lights
Paris la pluie New York la nuit
Blow your mind
Je marchais dans City Lights

Montréal est une ville de poèmes vous savez, p. 136s.

 

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Naïm Kattan, La célébration.

Montréal, L’Hexagone, 1997.

 

Pourquoi Montréal ?

 

Naïm Kattan, romancier, essayiste et critique d’origine irakienne, est né en 1928. Il compte aujourd’hui parmi les auteurs majeurs de la littérature québécoise ainsi que les meilleurs défenseurs de la langue française. Il s'adonne à la réflexion sur les problèmes résultant de la vie communautaire ou personnelle et sur l'adaptation de ses personnages à des milieux nouveaux. Dans ses œuvres, l’auteur juif aborde souvent la rencontre de cultures très différentes et, en s’intéressant au destin de ses personnages, il crée un univers quelquefois dramatique et sombre. Le roman La célébration, publié en 1997, est une tentative de cerner deux univers distincts, l’Orient et l’Occident. Les protagonistes Nathan et Tova sont juifs. Ils font connaissance à Montréal et éprouvent une forte sympathie réciproque dès la première rencontre. Tova, une veuve d’origine israélienne, est arrivée à Montréal il y a très peu de temps. Pendant l’un de leurs rendez-vous, Nathan s’interroge sur les vraies raisons qui ont poussé Tova à choisir la ville de Montréal comme lieu d’exil. En discutant avec elle, Nathan lui montre la métropole d’un point de vue qu’elle ne connaissait pas alors :

sources:
http://www.litterature.org/recherche/ecrivains/kattan-naim-266/ (consulté le 16 mai 2010).

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Iris Wertel

 

Extrait de texte

 

- Tu as décidé de partir. Je comprends. Pourquoi Montréal ?
- On me pose toujours cette question. Il m’arrive de répondre : Pourquoi pas Montréal ? À toi, je peux donner un peu plus de détails. J’ai une tante à Toronto. Elle nous envoyait des photos de sa maison, de sa voiture, de son mari et de ses enfants. Tout allait si bien pour elle ! Alors, comme j’étais en plein détresse, j’ai fait ma valise sans réfléchir. Ma tante travaille avec son mari qui a un petit restaurant. Une vie dure, de misère, sans horizon. Au bout d’une semaine j’ai refait ma valise. Je suis venue à Montréal, en visite, avant de reprendre le chemin du retour, et j’ai décidé de rester. Je sais, tu vas penser qu’une rencontre, un homme… Même pas. Je crois que je voulais m’éloigner et, sans oublier, sans nier le passé, continuer en dépit du malheur.

Nathan conduisait sans réfléchir, comme un automate. Il aurait dû prendre la sortie Atwater pour aller chez elle, mais il poursuivit jusqu’à Queen-Mary, comme s’il allait à la pharmacie. Tova se laissait conduire, sans poser de questions. Qui était cet homme ? Le regard doux, candide, un sourire d’attente et, subitement, les lèvres immobiles, fermées et des yeux tristes. Le passé qui remontait à la surface. Au laboratoire, il était toujours seul, silencieux, ne se mêlait jamais aux autres à la cafétéria. Il prenait un sandwich et retournait à son bureau, à ses éprouvettes et ses registres.
- J’ai oublié que je te ramenais chez toi. J’ai pris la direction de la pharmacie où je n’ai pas mis les pieds depuis deux ans. J’espère que tu n’es pas trop pressée. Elle éclata de rire, soudain hésitante, puis enhardie :
- Non. Personne ne m’attend.
- Moi non plus, dit-il, le regard pétillant.
Il s’était engagé dans un jeu inconnu et il gagnait. Il longea la rue Queen-Mary, passa devant sa pharmacie, y jeta un regard furtif, comme s’il craignait un retour, un rappel, et poursuivit son chemin, par la Côte-des-Neiges, se dirigea vers la montagne. Il stationna devant le rempart. La ville s’étendait à perte de vue. Il faisait clair et le fleuve était tout proche, traçant une limite. Tova accueillait le spectacle sans parler. Il sentait un mélange de parfum et de transpiration. Il suffirait de se pencher, d’étendre le bras, mais il ne la toucherait pas, pas encore. Pourtant, cela faisait si longtemps…
- Je ne suis jamais venue ici. Je ne savais pas…
Émue, un moment de grâce, une promesse à la quelle elle ne voulait pas encore croire. Dire sa gratitude à cet homme, un inconnu, si présent, disponible. Elle écartait les images de son mari, d’abord le jeune homme gai, joyeux, amoureux, puis le corps rongé, dégradé de l’homme à l’agonie.
- Tu ne dis rien, Tova.
Elle se sentit bête, malhabile, puis, surmontant son hésitation, elle prononça fermement, en hébreu :
- Nathan, je ne savais pas que Montréal était une si belle ville.
- Tu sais, du haut d’une colline, les panoramas de toutes les villes se ressemblent.
- Oui, il y a la ville et puis le fleuve. Nous sommes sur une colline. Toutes les villes se ressemblent, mais nous sommes à Montréal, et cette beauté me submerge.

La célébration, p. 105 - 106.

 

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Sergio Kokis, Le fou de Bosch.

Montréal, XYZ Éd., 2006.

 

Survivre dans la jungle urbain : du Plateau Mont-Royal à la Gare centrale

 

Sergio Kokis, d’origine brésilienne, a gagné quatre grands prix littéraires en 1994 avec son premier roman, Le pavillon de miroirs. Il est romancier, psychologue et peintre - bref un artiste zélé et très connu. Ses œuvres sont traduites en espagnol, allemand, portugais et anglais. Il est populaire pour sa narration débordante et ses paroles cinglantes. L’art du maquillage (1997) a remporté le Grand Prix des lectrices d’Elle Québec. Il a également rédigé une trilogie - Saltimbanques (2000), Kaléidoscope brisé (2001) et Le magicien (2002) - qui lui a mérité le prix Mexique-Québec en 2003.

Le fou de Bosch (2006) est le quinzième roman de Sergio Kokis où il raconte l'histoire de Lukas Steiner, un commis de bibliothèque paranoïaque et misanthrope. À la suite de la découverte des peintures de Jérôme Bosch, Steiner change sa vie. Il décide de quitter son domicile et s'enfuit en Europe. Personne ne sait où il est. Sa nouvelle vie l’amène à Saint-Jacques-de-Compostelle, une ville qui lui permettrait sa renaissance ardemment décidée. Finalement, Steiner a fait son voyage en vain et disparait à jamais en se suicidant dans l’Atlantique.

Tout au long du récit, le protagoniste Steiner désire passionnément rencontrer Cindy, une jeune prostituée. Un jour, il la rencontre au coin des rues Sainte-Catherine et Sainte-Dominique ; plus tard, il se met de nouveau à la recherche de Cindy, mais il ne la retrouve plus. Après quelque temps, il est convaincu qu’elle est morte. Dans l’extrait suivant, Steiner s’éloigne du centre-ville à la recherche de Cindy.

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Julia Osl

 

Extrait de texte

 

Steiner remonta dans l’axe du Boulevard Saint-Laurent de son pas ferme, en zigzaguant continuellement par les rues latérales, toujours aux aguets, retournant sur ses pas chaque fois qu’il croyait reconnaître des visages dans la foule ou qu’il soupçonnait un passant d’accorder son rythme de marche avec le sien. Mais il avançait vers le nord, sûr de lui et de son aptitude à semer n’importe quel poursuivant. Ne les avait-il pas tous semés jusqu’à présent, depuis son adolescence ?

À mesure que Steiner empruntait les rues moins fréquentées, son état d’alerte surpassait automatiquement ses émotions et il se sentait de nouveau en pleine possession de ses moyens. Il bifurqua sur l’avenue du Mont-Royal, en direction de la rue Hutchison ; là, juste à coté de la petite rue Bérubé, il savait qu’il trouverait un magasin tenu par des Pakistanais. C’était une échoppe minuscule et peu éclairée, où il acheta deux boites de sardines portugaises, une boîte de sauce tomate mexicaine et du riz indien pour son souper. C’était aussi une autre de ses habitudes exigées par son continuel souci de survivre dans la jungle urbaine : il n’allait jamais dans les supermarchés et cherchait à varier au maximum les endroits où il effectuait ses achats, de manière a ne pas se laisser repérer. Ainsi, personne d’autre que lui ne pouvait connaître ses habitudes alimentaires. […]

Après avoir fait le tour du pâté de maisons et des ruelles voisines pour s’assurer que tout était en ordre, Steiner se dirigea d’abord vers le nord pour passer sous le viaduc ferroviaire franchissant la rue Saint-Denis. Il se disait que cet endroit et le viaduc de la rue Saint-Laurent étaient des endroits convenables pour une embuscade, et que ses ennemis pourraient très bien les avoir choisis pour l’attendre ce matin là. Empressé de les voir face à face, il tenait à y passer d’un air insouciant et avec son rasoir à portée de la main. Mais il ne trouva personne sur son chemin, même pas un clochard endormi, et il se résigna à descendre d’abord le boulevard Saint-Laurent et ensuite l’avenue du Parc jusqu’au centre-ville. La vue du parc du mont Royal encore très sombre lui donna l’idée de s’y installer sur un banc, à l’orée des arbres, pour fumer une cigarette et offrir ainsi l’apparence d’une proie facile. […]

Il longea l’orée des arbres et descendit vers la rue University pour aller acheter du tabac à cigarettes au kiosque à journaux de la Gare centrale. Ce détour lui permettait de surveiller les voyageurs dans la salle des pas perdus comme si lui aussi s’apprêtait à partir. Les fantaisies de départ étaient celles que Steiner affectionnait le plus ; et s’il ne partait jamais, même pas en vacances, il avait de même son vieux sac de marin toujours prêt, avec un minimum de vêtements de rechange, son passeport et une certaine somme d’argent, dans l’éventualité où il lui serait indispensable de fuir. Encore là, il se demanda en vain pourquoi partir et, surtout, quand et où trouver le bon refuge. Heureusement, il se sentait de plus en plus convaincu que ses incertitudes trouveraient toutes un dénouement prochain.

Le fou de Bosch, p. 52 - 57.

 

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Francine Noël, Maryse.

Montréal, VLB éditeur, 1987.

 

Regard sur une métropole cosmopolite

 

Francine Noël raconte dans son roman Maryse l’histoire d’une jeune fille de vingt ans, la dite Maryse, tout en décrivant, dans ce cadre, les mouvements politiques, économiques et sociaux qui ont agité le Québec dans les années 1970. D’origine modeste, Maryse part à la découverte du monde sur lequel elle se fait des illusions. Elle s’inscrit à l’université, où elle est confrontée à une partie jusqu’alors inconnue de la société. La jeune femme, dont les origines se trouvent dans le prolétariat, se trouve en face d’enfants issus de familles aisées qui exercent un immense attrait sur elle. L’héroïne du roman, confrontée aux problèmes socioculturels de l’époque, essaie ainsi de se libérer des contraintes de sa famille et d’échapper à une vie monotone en cherchant l’amour et la passion.

Le récit se termine en 1975. Maryse, alors âgée de vingt-huit ans, a surmonté les nombreux obstacles qu’ont posés son origine, l’image idéalisée du père, le rêve illusoire de liberté ainsi qu’un amour impossible. Libérée de son passé, elle retrouve des amis pour passer la fin de semaine avec eux, c’est, entre autres, ce qui reste de cette époque. Dans l’extrait suivant, ils font leurs courses sur la rue Saint-Laurent, la « Main », où l’on trouve d’innombrables petits commerces, restaurants et bars.

sources:
http://auteurs.contemporain.info/oeuvre.php?oeuvre=Maryse&no=38 (consulté le 3 juin 2010).

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Elisabeth Grohsmann

 

Extrait de texte

 

« Au coin de Rachel et de Lorimier, Marie-Lyre attendait, au bas de son escalier, avec tous ses bagages et Miguel. Ils s’installèrent dans l’auto surchauffée, sous l’œil inquiet de la chatte qui n’aimait pas les déplacements. Mais ses peines n’étaient pas finies car ils devaient prendre la nourriture en passant.

- On va au marché Jean Talon ou sur Saint Laurent ?

- Sur Saint Laurent.

Maryse stationna tout près des magasins de poules vivantes, laissant Mélibée livrée à leur odeur et leurs caquètements troublants : la chatte en frémissait d’envie, elle aurait de quoi s’occuper pendant leur absence. Munis de sacs à provisions, ils s’extirpèrent de l’auto et entreprirent de faire systématiquement la Main.

- Comme des immigrés ! dit MLF. Tu trouves pas que j’ai l’air d’une immigré, Miguel ?

Il sourit.

Ils entrèrent chez Waldmann, à la pâtisserie Lozu, à Old Vienna et, finalement, Miguel et MLF se chargèrent de Warshaw pendant que Maryse allait, seule, à la boutique de fruits où, dans son enfance, les trois Juifs faisaient quotidiennement leur numéro. Ça sentait le cresson frais et la pêche. À l’arrière du magasin, une chatte qui ressemblait à Mélibée somnolait sur un cageot de noix, comme à l’accoutumée. Du plus loin qu’elle se souvenait, il y avait toujours à la caresser, mais en cachette parce que c’était sale, disait Irène. Maryse choisit une grappe de raisins verts et des framboises, elle prit des bleuets, des groseilles, un panier de pêches, des prunes, des citrons, un énorme pied de laitue et un fruit rose, aux formes étranges, qu’elle n’avait jamais goûté. C’était trop, mais pourquoi résister ? Quand elle était petite, traînant son âne-père ou traînant elle-même sur les talons d’Irène, elle n’avait pas le droit de toucher les fruits et ils n’achetaient que des pommes-des bananes-des oranges, des oranges-des pommes-des bananes, et encore, pas toutes les fois! Les autres fruits, qui attiraient Mary, n’étaient pas pour eux : ils faisaient partie des choses sans nom, pas catholiques, trop chères, étranges et certainement pas mangeables, vue seuls les estomacs des immigrés pouvaient tolérer. Les O’Sullivan avaient beau être pauvres, ils n’étaient pas des immigrés, eux autres ! Maintenant, Maryse avait droit à tous ces fruits autrefois interdits.

Elle sortit du magasin les bras chargés et, lentement, remonta la rue jusque chez Warshaw où MLF et Miguel étaient encore en palabres. Appuyée à la devanture, elle les attendit en mangeant placidement une prune.
[…]

Maryse avait les mains collantes et elle se lécha les doigts pour régler son problème. Comme MLF avait faim, ils allèrent à la Vieille Europe manger des saucisses, debout dans la vitrine, leurs sacs entre les jambes. Ils avaient presque terminé lorsqu’ils virent Manolo entrer avec Soledad et les deux enfants. La petite s’appelait Marisol et le garçon, Manuel.

- Comme mon père, dit-il.

Mais c’est tout ce qu’il dit.

Manolo présenta fièrement sa femme. Maryse lui trouva ‘air plus jeune que le jour où elle l’avait suivie dans la rue, mais habituée de voir Manolo dans l’éclairage flatteur de la Luna, elle découvrit qu’il avait vieilli. Il avait des poches sous les yeux.

- Tu travailles pas, aujourd’hui ? Comment ça se fait ?

- C’est ma semaine de vacances.

Elle se mordit les lèvres : Manolo passait sur l’asphalte sa courte période de vacances.

L’an prochain, ils iraient peut-être en camping, dit-il. Mais pas cette année, c’était impossible, ils étaient trop serrés dans leur budget.

Marie-Lyre lui demande s’il allait enfin ouvrir son restaurant. Ils seraient ses premiers clients.

Manolo sourit. Il avait fait des démarches pour s’associer avec un ami, espagnol lui aussi, mais les banques étaient réticentes à leur avancer des fonds : étaient-ils vraiment solvables ? Il racontait cela sur un ton léger mais on sentait qu’il devenait amer et qu’il était sur le point d’abandonner. Maryse voulut parler à Soledad mais celle-ci ne la comprit pas. Elle essaya l’anglais ; Soledad comprenait encore moins.

- À l’automne, ma femme prendra des cours de français pour les immigrants, dit Manolo. Maintenant que la petite va aller à l’école, ce sera plus facile.
[…]

Il s se séparèrent. La famille Rosabal regagna son logis exigu pendant qu’eux entassaient leurs sacs débordants autour de Mélibée et prenaient la direction des Cantons de l’Est. Maryse pensa que la rue Saint-Laurent était devenue, pour elle qui ne vivait plus collée dessus, un lieu pittoresque.

Maryse, p. 423 - 426.

 

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Francine Noël, Nous avons tous découvert l’Amérique.

Montréal, Leméac/ Actes Sud, 1992.

 

Le temps des amants

 

Dans Nous avons tous découvert l’Amérique de Francine Noël, Fatima, la protagoniste, décrit ses expériences et observations dans les rues de Montréal. Pendant un an elle tient un journal intime, dans lequel elle consigne par écrit ses relations amicales et amoureuses, ses espoirs et ses pensées. Pourtant elle parle aussi de la ville elle-même. Dans le passage qui suit, Fatima, amoureuse de Léonard, passe une nuit à l’hôtel Quatre Saison et nous fait partager sa vision de Montréal.

sources:
Rodgers; Julie : « Redefining Quebec identity: Nous avons tous découvert l’Amérique by Francine Noël ». http://www.canadian-studies.info/lccs/LJCS/Vol_22/Rodgers.pdf (consulté le 25 mai 2010).

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Elisabeth Grohsmann

 

Extrait de texte

 

7 juillet

Soleil éclatant. Je suis heureuse. Je vois Léonard tantôt. Retournerons-nous sur la Côte-Nord ?

Soir. Vertige amoureux. Bonheur de son corps retrouvé ! Cette façon qu'il a de parler en faisant l'amour, de se confier par bribes et d'aller me chercher ! C'est ce qui me séduit le plus. Tout ce que je fais, tout ce que j'ai vécu jusqu'ici l'intéresse. Il n'est surtout pas du genre "parle ou baise".

Délices de sa peau, de sa bouche, de son souffle !

Il avait réservé une chambre au Quatre Saisons. Son rapport à l'argent est très différent du mien, mais peu importe. Il a commandé une bouteille de vin blanc que nous avons bu en regardant le paysage de là-haut. Je ne crains plus les hauteurs, je peux maintenant m'approcher des fenêtres sans avoir la tentation de m'y jeter. Nous étions gais, cet après-midi. J'avais déplacé mes rendez-vous, et le fait de me retrouver dans un tel endroit, à cette heure du jour, donnait à toute la ville un air insolite. Nous avions l'impression que Montréal nous appartenait. Cette ville est bâtarde mais j'aime sa bâtardise ; cela évoque Babel et son effervescence. Léonard a le même sentiment : il dit que Montréal a toujours été un magma où la splendeur côtoie le sordide, un immense chantier dont le maître d'œuvre serait distrait, brouillon et toqué. Cela donne d'étranges résultats, séduisants malgré tout.

Je lui ai parlé de mes errances dans le Mile End et de mes insomnies. Il n'a pas dit que cela est psychosomatique. C'est un bon point pour lui ! J'ai donc continué :

- Je suis fichée par les flics du poste 31. Parce que je me promène seule à trois heures du matin, ils me tchèquent !

- Une nuit, je vous accompagnerai, pour voir…

Toujours ce vouvoiement vieillot -qui continue !

Nous étions debout devant la fenêtre, il s'est penché pour m'embrasser sur le ventre, puis à l'aine, descendant lentement jusqu'aux chevilles et remontant, semblant soudainement préférer cette géographie intime à celle de la ville. Je voyais la masse luisante de ses cheveux qui lui retombent sur le front. Il grisonne. Il a une tête absolument admirable.

Nous avons tous découvert l’Amérique, p. 122 - 123.

 

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Stanley Péan, Jazzman.

Montréal, Mémoire d’Encrier, 2006.

 

Montréal et le jazz

 

Jazzman est un hommage au jazz, une grande passion de Stanley Péan. « Pourquoi le jazz? Tout simplement parce que de toutes les musiques, c'est celle qui me parle le plus, qui m'émeut le plus. […] je reviens toujours au jazz, parce que je ne peux faire autrement. »¹ Le livre Jazzman a comme sujet le jazz et la vie qu’on mène lorsqu’on est captivé par ce genre de musique. Péan n’a pas écrit un roman classique, mais plutôt le journal d’un mélomane truffé de renvois aux artistes et aux chansons du jazz. Le lecteur rencontre une communauté de jazzophiles qui discutent et qui apprécient la musique, qui jouent des instruments et qui échangent leur savoir. En lisant ce roman, on a l’impression de lire une encyclopédie du jazz et de ses représentants. Le texte ouvre par une ode au jazz et un regard en arrière dans l’histoire du jazz à Montréal.

 

sources:
1Cf. Péan, Stanley. Cité dans: http://www.lenouvelliste.com/article.php?PubID=1&ArticleID=44339 (consulté le 27 mai 2010).
http://www.etonnants-voyageurs.com/spip.php?page=inviteshaiti&id_article=4746 (consulté le 27 mai 2010).

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Elisabeth Grohsmann

 

Extrait de texte

 

- On va devoir monter sur Sherbrooke, s'est excusé le chauffeur de taxi, un Libanais estimais-je à vue de nez, en approchant des barrages ceinturant le quadrilatère de la Place des Arts. Le Festival commence bientôt, je crois.

Je lui ai demandé s’il était amateur de jazz. Ni oui ni non. « J'aime la bonne musique, pas trop bruyante, pas trop stressante. Vous savez, quand on passe ses journées dans le trafic... » Je ne sais pas, j’imagine. Et puis, j'en connais des masses de gens qui affirment ne pas apprécier le jazz, ne pas le comprendre ni le supporter.

Tout jazzomane que je sois, je ne tiens rigueur à personne de ne pas partager ma passion pour la note bleue. Ce décret péremptoire m’étonne néanmoins toujours : « je n'aime pas le jazz ». Ça tombe sec, comme un couperet et ça laisse entendre que la personne sait très exactement ce qu’est le jazz. Pourtant, le terme recouvre tellement de styles distincts, voire antithétiques... Ne pas l'aimer n'est pas un péché, certes. Mais comment peut-on condamner en une seule et même sentence le bruit et la fureur d'un David Murray et la chansonnette swinguante d'une Diana Krall ? D'Armstrong à Zorn, vous avouerez avec moi que la palette est assez vaste.

Oh, le malheur d'être né à la mauvaise époque ! Il fut un temps où le jazz était la musique populaire, qui tournait à la radio, dans les juke-boxes. Dans les clubs montréalais, on dansait au son des grands orchestres de swing et chez Parée, il est arrivé que Charlie Parker et Frank Sinatra se succèdent sur scène... la même journée ! C'était bien sûr avant l'émergence du rock'n'roll (rejeton bâtard du jazz, lui-même pas très pur-sang !), puis du pop, du disco du hip-hop. C'était aussi et surtout avant l'arrivé à la mairie de cet avocat ambitieux (qu'on me pardonne le pléonasme) nommé Jean Drapeau, qui avait juré d'assainir sa ville, de fermer ces boîtes de nuit malfamées qui la déshonoraient.

Tempus fugit, ainsi que l'a retiré Bud Powell par l'une de ses plus célèbres compositions. Tant pis si le jazz n’est plus aussi populaire. Il nous reste cet amer plaisir : se délecter de sa diversité dans ces clubs, moins nombreux que jadis, où l'on célèbre le legs des légendes du passé, où l'on découvre les porteurs du flambeau. Et puis, il nous reste aussi le Festival international de jazz de Montréal, l'un des plus importants du genre au monde, et son rejeton illégitime, l'Off-Festival de jazz, davantage axé sur le talent local.

Pourquoi me plaindre alors, si une semaine et demie par an le centre-ville se métamorphose en New Orleans by the St. Lawrence ? C'est connu: les amateurs de jazz comme moi sont d'éternels insatisfaits. Le jazz est une drogue dont on ne se rassasie pas aisément. Dès ce soir, je m'en envoie une bonne dose.

Avec ce déluge de notes bleues qui submerge les rues de la métropole, quelque chose me dit que feu le maire Drapeau doit se retourner dans sa tombe à une vitesse exponentielle. Alors, qu'on ne vienne pas dire après ça qu'il n'a pas appris lui aussi à s'abandonner au swing avec le temps !

jazzman, p. 11 - 13.

 

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Stanley Péan, Jazzman.

Montréal, Mémoire d’Encrier, 2006.

 

L’ambiance d’une ville de culture

 

Dans le passage qui suit, Gladys, une jeune femme venue de la Jamaïque et passionnée pour le jazz, rencontre le narrateur qui partage avec elle son amour de la musique. Mais bientôt la guerre éclatera entre les deux spécialistes.

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Elisabeth Grohsmann

 

Extrait de texte

 

Gladys vivait depuis quelques années à Montréal, étudiait le chant jazz à l'université Concordia; c'était d'ailleurs pour cette raison, en partie, que Mylène avait voulu que nous fassions connaissance.

Cela se passait par une soirée fort bruyante chez Izaza, un bar afro-latino de l'avenue du Parc, la plupart du temps bondé. De passage dans la métropole un week-end, j'avais rejoint Mylène à la clôture d'un colloque féministe qui se tenait dans l'un des pavillons de l'université Concordia. J'avais espoir de souper avec mon amie en ville avant de reprendre le bus de nuit pour Québec. Au lieu de ça, je m'étais retrouvé en compagnie de Mylène et d'une dizaine de ses copines, participantes du colloque, une poignée de redoutables amazones, la plupart issues des Caraïbes et de l'Amérique latine – dont cette chère Gladys, qui braquait sur moi un regard de braise, illuminé d'un éclat dont je saisissais mal la nature.

- So, Mylène tells me you’re a jazz fan, m'a lancé Gladys au bout d'un moment, sur un ton de dépit ou de défi, la distinction n'était jamais évidente avec elle. Which musicians do you like?

Trop content de pouvoir échanger avec une connaisseuse sur la passion que nous partagions, j'ai fait fi de son attitude hautaine et j'ai entrepris l'inventaire de mes jazzmen fétiches, découverts pour la plupart grâce aux émissions de Gilles Archambault à la Chaîne culturelle de Radio-Canada: Charlie Parker et ses contemporains, artisans de jazz moderne de l'après-guerre, Dizzy Gillespie, Kenny Dorham, Clifford Brown, Lee Morgan, Stan Getz, John Coltrane, Dexter Gordon, Chet Baker, Bill Evans... Sans oublier mon préféré parmi mes préférés, Miles.

- Oh, all those big guys ! a soupiré mon interlocutrice avec un chouia de mépris en regard du côté manifestement convenu de mes goûts. And what about singers ?

C’était un examen de connaissances générales et particulières, un véritable baptême de feu, qu’elle m’imposait là. Et, à l’évidence, la note de passage était loin, très loin hors de ma portée. Voyons voir, néanmoins, me dis-je : chez les chanteurs de jazz, j’avais toujours eu un faible pour le grand Nat King Cole, crooner adoré de ma mère dont la voix à la fois mielleuse et virile avait bercé mon enfance ; j’aimais aussi Ray Charles, autre favori de Lady I, qui avait littéralement réinventé le rhythm’n’blues dans les années cinquante. Mais à force de flirter ave la variété, ces deux-là n’étaient guère plus considérés comme de véritables chanteurs de jazz aux yeux des puristes au nombre desquels je devinais qu’il fallait classer Gladys.

J’ai donc choisi d’y aller avec des valeurs sûres du jazz vocal classique, la sainte trinité que composaient l’impériale Ella Fitzgerald, la divine et canaille Sarah Vaughan et Billie, Billie Holiday, ma meilleure, celle à propos de qui Alain Gerber avait eu cette formule géniale : « il existe deux types de chanteuses de jazz : Billie Holiday et toutes les autres ! »

- Oh, all those great ladies ! m’a répondu Gladys, guère plus impressionnée par le classicisme de cette sélection. Don’t you ever listen to anyone else, anyone more modern ?

jazzman, p. 11 - 13.

 

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Jacques Renaud, « Sous des néons cramoisis ».

Dans : Beausoleil, Claude (éd.) : Montréal est une ville de poèmes vous savez. Montréal, L’Hexagone, 1992.

 

Impression diffuse de la métropole

 

Jacques Renaud est un des intellectuels qui s’étaient rassemblés autour du magazine révolutionnaire Parti Pris et qui ont fait leurs débuts littéraires au moment de la Révolution tranquille. Son roman Le Cassé (1964) est avec la pièce Les Belles-Sœurs de Michel Tremblay une des premières œuvres littéraires rédigées dans le sociolecte des travailleurs francophones de Montréal. Ce récit est probablement celui qui marque le plus le paysage littéraire du Québec en raison de sa portée politique. Pourtant Renaud s’oriente ensuite vers la poésie et publie de nombreux recueils influencés, entre autres, par l’intérêt qu’il manifeste pour la pensée spirituelle des savants de l’Inde. Le poème « Sous des néons cramoisis » capte l’atmosphère de Montréal en regroupant les mots et les syntagmes de façon éparse. Le jeu avec des allitérations ainsi que les sons du quatrième vers ne révèlent que partiellement le sens des onomatopées qui reste dans le vague. Il est de même pour les bribes de phrases qui forment ce bref poème, créant une atmosphère énigmatique qui laisse de l’espace pour les associations libres. En même temps, derrière les références faites aux traits humains, on devine une présence féminine, le « tu » de la première ligne…

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Markus Ludescher

 

Extrait de texte

 

Sous des néons cramoisis

 

Bizarre que tu sois là
de bleu
d'eau.
Dousol doumi douave.
Havre chanson
miel même amer
refuge Montréal
litière tes mains
rires à creux d'épaules.
Lèvres, morsures, duvet:
suintent les eaux de lune à tes verdures,
chevelures,
les doigts emmaillés dans l'evening
brillant des néons cramoisis.

Montréal est une ville de poèmes vous savez, p. 97.

 

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Mordecai, Richler, The Apprenticeship of Duddy Kravitz.

Toronto, Penguin Books, 1995.

 

Grimper l'échelle sociale

 

Mordecai Richler (1931 – 2001) est un écrivain juif anglo-canadien. La publication de The Apprenticeship of Duddy Kravitz en 1959 a confirmé sa réputation de romancier et son talent d'humoriste.

The Apprenticeship of Duddy Kravitz se déroule à Montréal dans les années 1940 et décrit, de manière satirique, l’initiation de Duddy, l’antihéros du roman, à la vie. Duddy est un jeune Juif obsédé par ce qu’aurait dit son grand-père, notamment à savoir qu’un homme n’est rien sans posséder de la terre. C’est la raison pour laquelle Duddy se lance dans une poursuite frénétique d’argent et de propriété pour devenir quelqu’un, et ceci peu importe les moyens.

Richler fait la satire du passage à l’âge adulte de Duddy dans le milieu de la rue Saint-Urbain tout en critiquant surtout la petite bourgeoisie. L’extrait cité ci-dessous est une scène familiale qui nous montre le milieu juif, la centralité de l’argent et de la réussite, et nous permet ainsi de nous faire une première idée de l’humour richlérien.

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Stefanie Rudig

 

Extrait de texte

 

“Montreal wasn’t what it is now, you know. For kids these days everything’s a breeze. I remember when the snow in winter was often piled higher than a man on the streets. There was a time back there when they had horses to pull the streetcars. (That’s why even today they say horse-power and measure an engine’s strength by it.) Hell, they tell me that a new rabbi in Outremont, Goldstone I think his name is, runs a sort of marriage clinic where he gives sex talks. In my day all you had to do was mention the word sex to a rabbi and you’d get a clap on the ear that would last you a week. Look at you,” he said, his anger rising, “eighteen years old and driving a car of your own already. My father never even bought me a bicycle. O.K., I didn’t pay for your car, but I could have you know.” Max paused, searching Duddy’s face for scepticism. But Duddy merely grinned. “Boy, if I got into half as much trouble at school as you did the zeyda would have taken off his belt to me. Aw, kids these days. Softies.” Max replaced his back scratcher in the kitchen drawer and got up and yawned. “Why don’t we turn in?”

“Tell me more about Maw.”

“Some other night.”

“O.K., I’ll just do the dishes and then–“

“The noise’d wake Lennie. They’ll keep. C’mon to bed. Hey,” Max said, “I almost forgot. The Boy Wonder will see you at eleven-thirty tomorrow.”

“Jeez. No kidding?”

“A promise is a promise.”

Duddy embraced Max. He punched him softly on the shoulder.

“Just be punctual,” Max said, “and don’t make trouble,” and he started for his bedroom.

“One minute. That means I’m ready doesn’t it, Daddy? That means you think I’m like O.K. now.”

“Don’t make trouble. That’s all I ask. This is a special favour the Wonder is doing me.”

“I won’t make trouble, Daddy. You’ll be proud.”

The Apprenticeship of Duddy Kravitz, p. 147 - 148.

 

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