Enjeux sociaux et linguistiques

S’étendant sur près de 1,7 million km2, le territoire du Québec compte environ de 7,7 millions d’habitants, dont 700 000 immigrants, ce qui présente près du quart de la population totale du Canada. La « belle province » est majoritairement francophone de par sa langue et sa culture. Néanmoins la population québécoise, et avant tout celle de la ville de Montréal, présente un mélange hétéroclite de cultures diverses, dont ne témoigne pas seulement le fait linguistique.

 

montreal (c) Peter Mertz

 

Environ 11% de la population québécoise parlent l’anglais à la maison et 7,6% parlent une langue autre que le français ou l’anglais, soit l’italien, l’espagnol, l’arabe, le chinois, le grec, le vietnamien ou le portugais. Ce sont les vagues d'immigrations successives qui contribuent au devenir et à la transformation continue de la culture. C’est ainsi que le mélange des cultures a donné au cours des années, un nouveau visage à la société québécoise et plus particulièrement à celle de Montréal.

Les arrondissements de Plateau Mont-Royal et de Westmount enregistrent les taux les plus élevés de personnes bilingues à Montréal. En comparaison, plus de la moitié des Montréalais peuvent tenir une conversation dans les deux langues officielles du Canada. Plus de 50 % de la population des arrondissements Mercier–Hochelaga-Maisonneuve et Montréal-Nord ne peuvent toutefois converser qu’en français, soit un taux largement supérieur à la population de Montréal (29 %). En contrepartie, plus d’un quart des habitants de Côte-Saint-Luc–Hampstead–Montréal-Ouest, de Pointe-Claire et de Côte-des-Neiges–Notre-Dame-de-Grâce ne savent converser qu’en anglais.

Cette diversité entraîne également des dissonances diverses :
Par rapport à la langue, l'appartenance à un groupe linguistique a bien un effet social sur l’individu et influe du coup sur son attitude et son comportement envers ses concitoyens. Du côté des immigrants, il est préférable de connaître l'anglais et le français plutôt qu’une seule des deux langues, quoique, dans une perspective nord-américaine, l'apprentissage de l'anglais soit plus avantageux que l'apprentissage du français. Les Québécois de langue maternelle française, dont le taux de 81% est légèrement en déclin, tâchent de préserver leur mode de vie à la française et d'éviter une assimilation anglaise.

Autrefois, avant la Révolution tranquille, les Québécois francophones ont promu l’idéologie de conservation du XIXe siècle, basée sur les trois composantes suivantes: le messianisme, l'agriculturisme et l'exaltation du passé. Cette idéologie également propagée par des intellectuels québécois tels que François-Xavier Garneau, Abbé Henri-Raymond Casgrain ou bien Philippe Aubert de Gaspé, vise à rester fidèle à la langue, à la religion, qui présente une autre marque distinctive de la nationalité canadienne-française, au pays, ainsi qu’au passé. Il fallait conserver et être fier du patrimoine canadien-français, y compris des vieux mots, des légendes, des chansons, des coutumes, des traditions emportés de France et conservés depuis. Il s’agissait d’un véritable culte du passé et des origines canadiennes-françaises.

C’est dans la deuxième moitié du XXe siècle que le besoin de se définir et de s’affirmer en créant une littérature proprement québécoise fait s'épanouir une vie littéraire autonome. Au cours de cette époque, les intellectuels et littéraires sont à la recherche d'une identité québécoise, tout en ayant conscience des implications sociales et linguistiques existantes. En suivant Gabriel Roy, qui avait dépeint la misère du milieu francophone défavorisé du quartier ouvrier Saint-Henri, on commence à décrire les circonstances sociales de la vie des francophones, souvent marquée par le chômage et par des conditions de vie très dures. En même temps, le joual, un sociolecte « issu de la culture populaire québécoise urbaine de la région de Montréal »1, commence à s’établir dans le paysage littéraire et devient même un marqueur identitaire dans des œuvres littéraires comme « Les belles-sœurs » de Michel Tremblay.

Au cours des années 1980 et 1990 se profile un changement de paradigme :
Les thèmes nationaux perdent de leur importance et sont remplacés par une certaine convivialité. Le Québec devient une société d'accueil et du coup l’intérêt se concentre sur la migration, l’exil, le multiculturalisme, ainsi que l’américanité. Les écrivains immigrés au Québec contribuent au succès d'une littérature québécoise désormais de plus en plus diversifiée, mais c’est à la fin du XXe siècle qu’on peut situer une deuxième grande vague d’immigration. Le processus et le résultat du mélange des cultures sont décrits alors par le terme de « transculturalisme », qui s’intéresse à l’interaction entre les cultures, à l’hybridité culturelle au lieu d'une conception de culture comme entité fermée et homogène. Les «nouveaux arrivants» parlant de la migration écrivent en français et produisent ce qu’on appelle la « littérature migrante » qui traite, entre autres, de l'expérience migratoire.

La diversité linguistique, sociale et culturelle, ainsi que les 'blessures sociales' historiques ont donc formé l'auto-perception de la population de Montréal, cette métropole francophone des Amériques, et sa littérature, qui aujourd'hui fait la fierté de la société québécoise.

sources:
http://fr.wikipedia.org/wiki/Joual (consulté le 5 septembre).

 


 

Beausoleil, Claude - Autobus Saint-Laurent - Les Montréalais/es au retour du travail

Bessette, Gérard - La bagarre - « Que nous parlions mal ou bien »

Desautels, Denise - Dans une ville étrangère - Souvenirs familiers et énigme attirante du présent

Dubé, Marcel - Les Beaux Dimanches - L’atmosphère d’un quartier montréalais

Dubé, Marcel - Les Beaux Dimanches - Blessures de l’identité québécoise

Etcheverry, Jorge - Dreamshaping - École de langues pour les immigrants

Ferron, Jacques - Cotnoir - La métropole grandit : regard sur Montréal depuis Chambly

Francœur, Lucien - Le freak de Montréal (Le batman de l’Underground) - Le Montréal d’un poète rock

Lalonde, Michèle - Speak White - Langue et identité québécoises

LaRue, Monique - De Fil en Aiguille - Démographie linguistique

Lavergne, Alfredo - El retorno del émigré - Montréal – ville de mille langues : le fragnol

Mallet, Marilú - How are you? - Apprentissage d'une langue étrangère

Micone, Marco - Speak What - La réponse d’un immigrant au nationalisme québécois

Mistral, Christian - Vamp - La « génération vamp »

Noël, Francine - Maryse - Riches et pauvres dans une métropole

Soucy, Gaétan - L’Immaculé Conception - Les rues du quartier Hochelaga-Maisonneuve de Montréal

Soucy, Gaétan - L’Immaculé Conception - Scènes de vie à Hochelaga

Théoret, France - Audible et visible - Montréal, un Babel moderne et dynamique

Vigneault, Gilles - Les gens de mon pays - Les voix qui se fraient un chemin à la reconnaissance

Yvon, Josée - Gogo-boy - Récit du quotidien d’une Montréalaise

Yvon, Josée - La chienne de l’hôtel Tropicana - Regard sobre sur un quotidien de femme

 


 

Claude Beausoleil, « Autobus Saint-Laurent ».

Dans : Montréal est une ville de poèmes vous savez. Montréal, L’Hexagone, 1992.

 

Les Montréalais/es au retour du travail

 

Claude Beausoleil, dont le travail littéraire porte avant tout sur la question de l’intégration de l’écriture et de la réalité vécue, développe dans certains de ses poèmes plus tardifs un lyrisme de la ville et du moderne.1 Il décrit les aspects sociaux et leurs implications personnelles lorsqu’il note ses perceptions en tant que poète qui use de sa sensibilité pour saisir les phénomènes dans leur profondeur. En observant la vie urbaine de près, il découvre dans les routines des gens des signes qui parlent de préoccupations plus profondes. Effleurant les thèmes du dépaysement, de l’isolation et de l’orientation vers un ailleurs, Beausoleil dresse au fur et à mesure un tableau des passagers qui restent pourtant sans visages, plongés dans un nuage de signification qui surmonte le destin individuel. L’atmosphère dans le bus, qui naît des précisions sur le véhicule et le froid ainsi que des remarques sur les privations des passagers, transmet la sûreté déprimante de ne pas pouvoir échapper au quotidien qui n’est pas dépourvu de souffrances psychiques. Par le moyen des pleurs de la ville, il résonne une ébauche de critique de la modernité dans la dernière partie du poème.

sources:
1 Cf. Royer, Jean : Introduction à la poésie québécoise. Les poètes et les œuvres des origines à nos jours. Québec, Bibliothèque Québécoise, 1992, p. 118.

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Markus Ludescher

 

Extrait de texte

 

Autobus Saint-Laurent

La ville aujourd'hui a les yeux plus tristes
l'autobus Saint-Laurent est souvent silencieux
on ne sait quelle langue
pourrait bien traverser ces yeux
quel paysage quelle mémoire même ensorcelée
quel projet quelle attente où vont les morsures
quel avenir ou rage ou quelle séquelle du temps
quel silence plus léger si le hasard le permettait
quelle autre vie à refaire se reflète dans les carreaux
tes visages semblent tournés vers un ailleurs
l'avant des choses roule sous la neige
l'autre tu en chacun mime une contenance
les immigrés du jour avalent leurs sursis
leurs paroles déchiquetées se reposent
les yeux vers les fenêtre s'inversent l'horizon
traînent sur les façades entassées vers le nord
leur oubli de Montréal de la langue ou du sort
leur tension leur lourdeur leur coupure
avec parfois un mouvement des lèvres
une lueur du dedans
des raisons d'exister
malgré et en tout
devenus travailleurs d'une vie inventée
ils vont sur les banquettes vers le soir
ils vont en eux au plus profond des songes
leur masque est impassible niant le gel des heures
le frimas sur les vitres chante et crisse
debout assis tous tiennent dans leur main
la beauté d'origine
machinalement ils savent le trajet
une soumission opaque
des arrêts s'empêtrent essoufflés
les feux sont rouges aux épines de sang
plus tard ils dormiront plus tard avant la nuit
bien plus tard après le repas les silences du soir
la fatigue bien rentrée au bercail moderne
dans des immeubles récents étagés dans le vide
leur âme est en exil dans le ventre du ciel
Montréal tu pleures et tes pleurs les absentent
tes pleurs sont inutiles sur les voies de l'ennui
les pleurs sont des lumières pour apaiser l'histoire
ils sont tous des clients aux abîmes d'un rond-point
des ailleurs les habitent dans la carcasse bleue
autobus aux entrailles muettes
et ce n 'est pas par hasard que le travail sans suite
avec ses adaptations ses rumeurs et ses crises
amène les survivants aux étages d 'une maison
peut-être froide peut-être neuve

Montréal est une ville de poèmes vous savez, p. 289s.

 

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Gérard Bessette, La bagarre.

Ottawa, Éd. Tisseyre, 1993.

 

« Que nous parlions mal ou bien »

 

La bagarre, le premier roman de Gérard Bessette, est un roman qui dévoile de manière réaliste le climat intellectuel des années 1960, avec des problèmes qui sont, en partie, encore d’une grande actualité de nos jours. Comme le titre l’indique, une lutte a lieu à Montréal, une lutte sur divers plans, notamment sur les plans linguistique, culturel, intellectuel et syndical. Sur le plan culturel par exemple, la bagarre menée par les personnages principaux illustre 'la bagarre' menée alors entre francophones et anglophones. Dans ce cadre, le roman aborde également les conflits entre les classes sociales et la question linguistique.

Le récit raconte l’histoire de Jules Lebeuf, un jeune montréalais âgé de 29 ans, étudiant le jour et balayeur la nuit. Il est assis entre deux chaises vu que son passé, celui d’un orphelin qui s’était vu obligé de travailler dans une usine à Boston pour survivre, ainsi que ses professions actuelles joignent deux classes sociales très différentes : les intellectuels et les ouvriers. En tant qu’étudiant en lettres modernes dans une université montréalaise, Lebeuf se lie d’amitié avec l’Américain Ken Weston et le bourgeois Augustin Sillery.

Les trois amis – Jules Lebeuf, Ken Weston et Augustin Sillery – issus de différentes classes sociales se voient tous confrontés au même problème : la langue. Se dévouant actuellement à l'écriture, ils se trouvent dans une situation difficile parce qu’ils ne savent pas comment s’exprimer « correctement » à Montréal, une ville où le joual domine la parole. Les paragraphes suivants retracent la situation linguistique à Montréal qui cause des problèmes aux étudiants.

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Patricia Burtscher

 

Extrait de texte

 

- Parfait ! Pour revenir à notre petit problème académique, je me bornerai donc à rappeler que, au point de vue linguistique, nous avons mauvaise conscience, ici, au Canada français, comme tu nous l’as, docte Lebeuf, si souvent expliqué.

J’ai passé ma première nuit d’autonome anonyme fraîchement débarquée à Montréal sur la rue de la Montagne en 1964. Un homme m’a offert un passage en bateau pour le Moyen-Orient. Le billet était dans sa poche. Il voulait me conduire tout de suite au bateau dans le port. J’ai préféré réfléchir.

Augustin fit une pause pour juger de la réaction du colosse. Mais celui-ci restait impassible.

- Que nous parlions mal ou bien, reprit Sillery, ne change rien à ce principe général. Si nous parlons bien, nous nous sentons différents des autres et souffrons de cette originalité de mauvais aloi… D’autre part, messieurs, si nous parlons mal, notre conscience nous avertit que nous devrions parler bien. Dans les deux cas, nous nous trouvons dans un état de « facticité existentielle ».

- Ouais ! dit Lebeuf qui se préparait à rétorquer.

- Mais attention, messieurs, attention ! (Sillery éleva sa main gauche à la hauteur des yeux pour consulter furtivement sa montre. (« 9 heures 30. Il ne viendra pas ».) Dans l’un et l’autre cas, la philologie nous est d’un précieux secours. En nous démontrant la relativité de toutes langues et leur constante évolution, elle nous fait sentir moins singuliers, moins outcasts…

- Ouais, ça c’est des théories, mais…
- Je ne vois vraiment pas pourquoi tu protestes, mon cher, toi moins que quiconque.

Jules lui jeta un regard interrogateur. Sillery parut se détendre un peu :

- La philologie t’offre un oreiller idéal ! « Sur l’oreiller du mal, c’est Satan Trismégiste qui berce longuement… »

- Dis ce que tu as à dire.

- C’est très simple, mon cher… (Augustin éleva son verre, y trempa ses lèvres.) C’est très simple. Je suppose – simple hypothèse d’ailleurs – que tu essaies de t’exprimer en français, par écrit, et que le succès ne couronne pas toujours tes efforts. Or…

- Ouais !

- Or (Sillery leva l’index), quoi de plus commode que d’attribuer la… rareté de tes chefs-d’œuvre au milieu linguistique qui nous entoure - milieu qui obéit aux lois quasi inéluctables de l’évolution philologique et sémantique et qui…

- Minute, fit Lebeuf, minute, ce serait trop commode. Si on raisonnait comme ça, on n’aurait plus qu’à se croiser les bras…

- Moi, je dis, objecta Weston, c’est peut-être une opportunité. Tu as la chance d’appartenir à un milieu différent, qui a une langue un peu différente, tu as ça, comment dis-tu ? within your reach…

- Oui, oui, mais écoute, fit Jules dont le débit s’accéléra. Un milieu « différent », c’est correct.

Mais le milieu que tu veux décrire t’es plongé dedans ; et s’il est désorganisé, inconscient, sans cohésion, tu…

Sillery se leva brusquement en faisant grincer sa chaise sur le plancher :

- Rien, messieurs, ne me réchaufferait davantage le cœur que de poursuivre jusqu’à l’aurore aux doigts de rose ces palabres marécageuses, mais des devoirs impérieux me requièrent en d’autres lieux…

La bagarre, p. 80s.

 

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Denise Desautels, « Dans une ville étrangère ».

Dans : Beausoleil, Claude (éd.) : Montréal est une ville de poèmes vous savez. Montréal, L’Hexagone, 1992.

 

Souvenirs familiers et énigme attirante du présent

 

Denise Desautels, poétesse, écrivaine et ancienne professeure de littérature née à Montréal en 1945, a publié plus de trente recueils de poèmes et de livres d’artistes, tant au Québec qu’à l’étranger. Elle est membre de l’Union des écrivaines et des écrivains québécois et partage sa vie entre Montréal et Paris.

Dans le poème « Dans une ville étrangère », la vie à Montréal ressemble à un acte de funambulisme. Dans une telle ville infiltrée par l’étrange(r), il y a des murs, comme nous informe la narratrice, mais ces murs sont des barrières qui peuvent être surmontées. Si on est prêt à se laisser surprendre par la ville – comme l’enfant trapéziste qui « ne sait rien de la peur » –, l’exotique et l’inconnu perdront leur frayeur : aussi peut-on découvrir « l’attrait soudain d’une ville étrangère ». Par le biais d'images puissantes, Desautels peint le portrait d’un Montréal polyphone et coloré où « tout se confond ».

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Stefanie Rudig

 

Extrait de texte

 

Dans une ville étrangère

 

L'idée d'un ange, pour moi, avant
tout, c'est l'idée d'un regard.
Wim Wenders

Je refais en mémoire le chemin
des ruelles. Y sommes-nous allées?
Pas permises les ruelles
pour les petites filles.

 

I
Montréal n'est pas Berlin. Et pourtant. Un enfant trapéziste suspendu
au lampadaire se découpe, insolent, sur un fond de frayeur.
Ici, il y a des murs et un couloir opaque entre les murs d'où surgissent
des voix, des odeurs, des délits et des gestes impropres
qui pourraient tacher les petites filles. On n'y pénètre pas sans
urgence ni éclat. Ici, tout se confond: la mémoire passe dans les
replis du béton pendant que je regarde l'ange, le trapèze et la
légèreté d'un corps au moment de l'envol. De la contemplation.

II
Elles n'y entreront que par distraction ou par effraction. L'ouverture
de la fenêtre grillagée un matin de juillet. Plein soleil.
L'épreuve du gris, de l'impur et des sens interdits. Elles se demanderont
alors comment poussent les graffiti dans l'obscurité et
ce qu'il advient des rêves quand des surplus d'odeurs les encombrent.
Elles seront effrayées et curieuses. À l'affût de l'événement
qui justifierait la fuite et l'absence. Un son barbare ou une
langue étrangère. Le bout du monde. Il suffit peut-être d'imaginer
des déserts inquiétants où l'on marche en épiant les carrés
d'ombre et de lumière.

III
Elles ne reconnaîtront que les ombres et le bruit de leurs pas la
nuit. L'enfant trapéziste ne sait rien de la peur, rien des gris et
des mauves qui métamorphosent les paysages familiers. Elles le
regarderont, surprises et attendries. Des fils d'acier traversent le
couloir, créant des trajets inédits qui les feront sourire. Enfants,
nous jouions à inventer des frayeurs véritables. Nous habitions
une ville peuplée de lieux sauvages qui ne nous concernaient
pas. Il fallait baisser le regard quand une voix jaillissait des murs
poreux. Une voix de sirène qui vous happe au passage.

IV
Plein soleil. Des dessins dans l'espace. Des draps, des couvertures
et des robes fauves suspendus dans le vide. Il y a du jeu
dans la couleur des lignes. Des reflets incertains, espiègles, qui
séduisent. Entre les murs, un lieu inhabité d'où l'on s'écarte par
habitude parce que l'été, dit-on, le cri surgit de la moiteur de la
nuit. Et des corps passent. Certains traversent les déserts; d'autres
s'en emparent. De là l'équilibre précaire de la couleur sous le
soleil. Enfant, j'avais été attirée par le mot cruelle peint en lettres
noires sur le mur gris. Comme si l'inconnu commençait là.

V
Les certitudes s'effritent au moment où revenir, circuler, traverser,
prennent la forme de l'exotisme. Surplombant la vallée,
l'enfant trapéziste chante. Il y aurait une autre vie dont on nous
aurait caché la vue. Nous aurions été distraites. Nous le pressentions
déjà quand le bruit courait entre les murs. Il existait des
ruelles habitées où le monde circulait sans drame. Il suffisait
peut-être d'en favoriser l'existence. Un gros arbre et quelques
fleurs au milieu du désert. Et le goût de l'infiltration ou de
l'inscription.

VI
Le devant et le derrière. L'endos du monde. Sa face cachée. Les
projets ne naissent pas dans les lieux clos. Ce qui se trame là, en
secret, c'est la chute et la perte. On évite la vie en la considérant
sous l'angle du gris. Là s'accumulent le désir et le doute. Les
pressentiments. Plus tard, il m'arrivera d'y marcher pour éviter
certains soupçons. Je souris en pensant que je me condamne
alors à la clandestinité. Aujourd'hui, j'ai regardé monter le lierre
sur la brique rouge, et l'enfant veilleur m'a surprise en plein vol.

VII
y revenir, les traverser, s'y égarer. L'attrait soudain d'une ville
étrangère sur un corps de mémoire qui ne demande qu'à se perdre
un peu. Quand les murs s'ouvrent sur des parcours imprévus,
je m'y infiltre. J'apprends ainsi que des jardins intérieurs ont
poussé à mon insu et qu'ils recouvrent des images à la fois
insoutenables et dérisoires. Des ruelles aux murs flamboyants
dépaysent les souvenirs, le regard et l'histoire. C'est Montréal.
Ce pourrait être Berlin, je le sais, quand la musique de Nick Cave
arrive jusqu'à moi.

Montréal est une ville de poèmes vous savez, p. 236 - 38.

 

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Marcel Dubé, Les Beaux Dimanches.

Ottawa, Leméac, 1968.

 

L’atmosphère d’un quartier montréalais

 

Dans ses créations littéraires, Marcel Dubé s'intéresse à toutes les couches de la société québécoise, à la bourgeoisie tout comme au prolétariat. Il révolutionne le champ littéraire du Québec par ses œuvres réalistes qui montrent le vrai visage d’une société en évolution culturelle et politique. Sa pièce de théâtre Les Beaux Dimanches trace le portrait d'une petite bourgeoisie décadente qui, malgré sa « richesse », souffre de son incapacité de vivre une vie pleine et entière. Les Beaux Dimanches reste une pièce des plus marquantes de la dramaturgie au Québec, souvent reprise et étudiée dans les écoles.1

La pièce retrace l’histoire d’un couple dans une société en déclin, privée d’espoir et de désir de changer le monde. Dans une maison de banlieue luxueuse, Victor et Hélène mènent une existence de hargne et ne trouvent l’évasion que dans des plaisirs superficiels et dans l’alcool. Ni Victor ni Hélène ne s’accomplissent dans leur vie qui, selon Hélène, manque de liberté et de chaleur, bref, de bonheur. Ils rencontrent donc d'autres couples fêtards afin de fuir la quotidienneté d’un matin comme tous les autres. Leur fille Dominique n’en est pas moins touchée que ses parents puisqu’elle attend un enfant de son amant Etienne et qu’elle veut se faire avorter.

L’extrait suivant fait preuve du quotidien d’Hélène et de Victor ainsi que de l’ambiance dans la maison de banlieue montréalaise : Hélène manifeste sa mauvaise humeur en reprochant à Victor la vie qu’ils mènent. Victor ne comprend ni ses plaintes ni le mépris qu’elle éprouve pour leur style de vie. Étant donné qu’il sait qu'Hélène est dépressive, il essaie de faire de son mieux pour rendre sa femme heureuse.

 

sources:
1Cf. L’île: L’infocentre littéraire des écrivains québécois sur www.litterature.org (consulté le 8 juin 2010).

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Sabrina Öztas

 

Extrait de texte

 

DÉCOR

La maison de Victor dans une banlieue de Montréal. Plusieurs paliers. Meublée d'une façon moderne, style scandinave. Plus d'une pièce peut nous être découverte en même temps puisque les murs et les portes sont suggérés. Il ne reste que les accessoires importants. Au niveau du plancher de la scène, on trouve, à gauche, l'entrée principale de la maison et à droite, une partie du jardin et la seconde entrée. Au premier palier: la cuisine, le bar, le salon et l'escalier qui mène au sous-sol. Au deuxième: le boudoir qui est le prolongement du salon. Au troisième, à gauche: la chambre des, parents. À l'extrême droite, hors de notre vue: la chambre de Dominique.

(…)

VICTOR - La vie qu'on mène ! La vie qu'on mène ! Tu voudrais peut-être déménager dans un monastère ! ... Ça t'amusait avant d'être pauvre ? Tu me reprochais continuellement de pas pouvoir t'acheter ce que tu voulais. Ça t'amusait de vivre en locataire dans un quartier de misère ?

HÉLÈNE - Au moins c'était un vrai quartier.

VICTOR - C'est toi qui as voulu qu'on s'installe en banlieue.

HÉLÈNE - Oui mais je savais pas, je savais pas que je m'ennuierais. Je voyais ça autrement, je voyais ça beau, je voyais ça propre, je voyais ça tranquille. C'est tranquille aussi ! Mais tellement tranquille que ça devient mortel. C'est pas ça un vrai quartier. Dans un vrai quartier, il y a de la vie. Pas seulement des p'tits arbres alignés le long des trottoirs, mais des restaurants, des épiceries, des boutiques, des pharmacies aux coins des rues; on a envie de bouger, de se déplacer, on n'a pas l'impression de vivre en marge des autres. Ici, une fois installés, on bouge plus, on sait plus où aller. Toutes les maisons, tous les parterres se ressemblent, mais c'est vide, vide comme un cimetière bien entretenu.

VICTOR - Viens pas dire que ta maison est pas plus belle que celle du voisin. Je l'ai payée au moins dix mille piastres de plus que lui.

HÉLÈNE, à bout de force - Oui, Victor, oui, Victor ... (Elle s'asseoit dans les marches, la tête entre les mains.) Ça t'a coûté cher, je devrais être contente. Je me le répète chaque jour, j'essaie ... j'essaie de me convaincre que je suis heureuse, que j'ai tout ce qu'il me faut, que c'est ridicule de me plaindre ... (Éclatant en sanglots.) Mais j'y arrive pas ! J'y arriverai jamais ! ... Puis le temps passe, le temps passe, je vieillis, les belles années s'en vont, j'enlaidis, j'ai de plus en plus peur de mourir.

VICTOR, qui s'est assis près d'elle et qui entoure ses épaules de son bras - Pleure pas comme ça, Hélène, pleure pas comme ça ... As-tu pris tes tranquillisants, ce matin ?

HÉLÈNE, relève la tête lentement et le regarde - J'ai pris mes pilules, Victor ... plus ça va, plus je prends de pilules, Victor ... Un jour, je crains même qu'elles fassent plus effet.

Les Beaux Dimanches, p. 20; p. 41 - 43.

 

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Marcel Dubé, Les Beaux Dimanches.

Ottawa, Leméac, 1968.

 

Blessures de l’identité québécoise

 

Les problèmes familiaux, la pauvreté et l’émancipation de la femme sont tous des thèmes fidèlement présentés dans les œuvres de Marcel Dubé. Dans l’extrait qui suit, Olivier s’adresse à Dominique, la fille de Victor et d’Hélène, qui vient juste de se faire avorter. Il aborde, dans ce long monologue, le passé de la Nouvelle-France – la conquête britannique en 1760, le Traité de Paris en 1763 ainsi que la Rébellion des Patriotes de 1837 – et, par ailleurs, la peur et l’ignorance entretenues au sein d’un peuple auquel on « a enlevé le droit de vivre ». Olivier, ami de Victor et médecin, représente un nihiliste morbide qui réfléchit sur la bourgeoisie décadente dont il fait partie. Il s'agit certes d'un regard cinglant sur la bourgeoisie des années 1960 devant la vision du mouvement séparatiste de l’époque, devant les enjeux de la religion, de l'argent, de l'amour et de la liberté.1

 

sources:
1Cf. www.comptoirlitteraire.com (consulté le 8 juin 2010).

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Sabrina Öztas

 

Extrait de texte

 

OLIVIER - Le mal a commencé quand on nous a enlevé le droit de vivre. Ça s'est fait comme un tour de passe-passe, sans que personne ne s'en aperçoive, au nom de la vérité, des monarchies, des lois et de l'ignorance, au niveau des combines, des compromis, des trahisons. Le chloroforme s'est répandu lentement sur tout le pays. Les femmes ont commencé à porter dans leur ventre des enfants qui leur étaient faits sans joie, sans amour, par des hommes coupables et castrés. Les bourgeois, les curés se sont ligués ensemble après avoir vite découvert où se trouvaient leurs profits. Une fois ligués ils ont fait des pactes de loyauté envers l'occupant. Le peuple maté, apeuré, la religion était sauvée, les riches pouvaient continuer à faire du négoce, les curés à bâtir des paroisses et des presbytères. Ensuite, ils ont mis la main sur les écoles, ils ont commencé à raconter des peurs et des mensonges aux enfants, de générations en générations, an nom de la sainte et unique religion catholique, au nom de la loi du profit et « au plus fort la poche ». Pour que ça dure, la recette était toute trouvée: cultiver la peur et l'ignorance tout cil faisant des alliances avec les nouveaux maîtres et leur argent. Le temporel, le spirituel marchaient main dans la main, parfois les deux ensemble dans, la même main. Les masses étaient écrasées, croyant vivre le repos des justes. L'amour, la joie, la liberté, le droit de parole, le droit de penser, on leur avait tout enlevé, les hommes n'étaient plus obligés d'être des hommes, femmes n'avaient plus à chercher le bonheur puisque le seul but qui restait à poursuivre dans la vie était la pauvreté, la souffrance à tout prix, la soumission devant les maîtres et le paradis à la fin de leurs jours. Car il y avait d'abord et avant tout son salut à faire. Mais le salut des pauvres et des petits ne se faisait pas de la même manière que chez les riches et les clercs. C'était comme si le feu de l'enfer était plus vif, plus brûlant, plus éternel pour les uns que pour les autres ... La racine du mal est difficile à atteindre parce que toute cette histoire est obscure. On a jeté dessus tellement de ténèbres et de cendres ... Mais c'est pour ça qu'il y a eu une poignée d'hommes qui se sont soulevés en 1837 et qui sont morts pendus sur la place publique. C'est pour ça que des jeunes gens se sont embrigadés aujourd'hui dans des mouvements terroristes, qu'ils ont fait éclater des bombes et tués des hommes. C'est la clarté, c'est la lumière qu'ils cherchent, c'est leur liberté perdue depuis des siècles. Vous les avez vus en première page des journaux ? Des enfants pour la plupart, qui ont décidé un jour de changer leur condition humaine, de rendre leur pays habitable, d'employer les moyens extrêmes pour retourner aux sources de l'amour et de la dignité. Ça doit être une chose étonnante que de se réveiller à dix-huit ans et de prendre en main son propre destin et celui de ceux qui se font écraser depuis si longtemps ? Ils nous ressemblent quand nous avions leur âge mais ils ont quelque chose qui nous manquait: le courage d'aller jusqu'au bout d'un idéal, d'une logique ou d'un rêve. C'est nous avec la peur en moins. Ils sont pour moi l'inévitable aboutissement de nos longues frustrations, l'envers de notre besoin de compromis, le mépris de nos trahisons. Ils sont maintenant aux pénitenciers, nous pouvons fermer au moins un œil. Mais il serait peut-être plus prudent de tenir l'autre ouvert au cas où la brigade de ceux qui ont décidé de refaire notre histoire ne soit pas complètement décimée. Au cas où il en viendrait d'autres qui s'amèneraient, mal coiffés, les yeux brillants, les lèvres serrées, les poings fermés, aussi déterminés que les premiers, prêts à tout, prêts à mourir pour que l'ordre change, pour que ce qu'on appelle la justice soit vraiment la justice, pour ce qu'on appelle la liberté soit vraiment la liberté, pour que ce qu'on appelle la dignité, pour que ce qu'on appelle l'amour, pour ce qu'on appelle la joie ne soient plus des mots ronflants que l'on retrouve depuis deux siècles dans les sermons des curés, les discours des politiciens, la rhétorique des vieilles barbes qui ont élevé à l'éloquence une pensée bruyante et vide afin de cacher aux yeux du peuple leurs véritables intentions, leurs mensonges et leurs saloperies.

Les Beaux Dimanches, p. 97 - 100.

 

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Jorge Etcheverry, Dreamshaping.

Dans : Etcheverry, Jorge /Viñuela, Francisco /Cancino, Jorge : Exilium Tremens. Montréal, Editions Omelic, 1991.

 

École de langues pour les immigrants

 

Œuvre de l’écrivain canadien-chilien Jorge Etcheverry, « Dreamshaping » est une nouvelle racontant l’histoire de l’inventeur de la méthode de Dreamshaping, François Laffayette. D’origine francophone, le protagoniste vit au sein d’une société anglophone en Alberta jusqu’à la mort de ses parents. Par la suite, il se donne comme objectif de devenir écrivain. Afin de renouer avec ses racines, il déménage à Montréal où il se retrouve progressivement en marge de la société à cause de son incapacité à s’exprimer en français.

Cette situation particulière et le sentiment de honte et de frustration sont décrits dans l’extrait ci-dessous. Un peu plus tard, lorsqu’il qu’il essaie de s’établir dans le domaine de la littérature à Montréal, François développe – par hasard ou par destin, à ce sujet les biographes sont en désaccord – le procès mental du Dreamshaping qui révolutionnera toute l’industrie littéraire et culturelle.

sources:
Hazelton, Hugh: Latinocanadá: a critical study of ten Latin American writers of Canada. Montréal, McGill-Queen’s University Press, 2007, 28-51.

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Karin Jugl-Fröwis

 

Extrait de texte

 

La llegada de François a Montréal, así como su autoproclamado viaje a París, está rodeado de imprecisiones. ¿Cuándo? ¿Cómo? ¿Con qué propósito? ¿Con qué medios? En la época de su viaje a Francia ni hablaba francés ni estaba interesado en la cultura francesa. En cuanto al asunto de Montréal, simplemente cesó de ser visto en Ottawa para reaparecer algunos meses más tarde en Montréal, inscrito en los cursos vespertinos de una escuela secundaria que ofrecía clases gratis de francés como segunda lengua a los inmigrantes, y donde, y esto si que está bien documentado, hizo conocimiento de Janice.

[…] Fue la misma mañana en que, luego de desayunar en la estación del metro Berri (donde estaba también el terminal de los buses interprovinciales) François había ajustado cuentas con la nostalgia de sus antiguos lares y a lo mejor reconocido la inanidad de esas memorias. Porque ese mismo día decidió inscribirse en unas escuelas gratis de francés para inmigrantes que había visto anunciadas en el periódico. La sensación de volver a ser un estudiante, no universitario sino más bien un estudiante de escuela primaria, era extraña y pudo entonces entender mejor ahora la experiencia de sus amigos chilenos refugiados, algunos con pasado político o académico (decían) que le habían contado acerca de cómo se veían conducidos sin querer e inexorablemente a comportarse como niños chicos de guardería. En la clase de François había un surtido de gente de características y edades diferentes; Sikhs con turbantes, expresivas mujeres eslavas, y dulces y amables chinos que producían enormes sonrisas aunque no entendieran una palabra- de Io que le preguntaba el profesor o los demás estudiantes. Los temas de conversación, libre o dirigida, tenían que ver sobre todo con las características, costumbres e incluso alimentación de los países de origen de los estudiantes, lo que hacía que François se sintiera, como de costumbre, un poco como pollo en corral ajeno. Esos temas eran extremadamente aburridores, pero podía darse cuenta que para la mayoría de esa gente, ansiosa y llena de entusiasmo y de novedad, incluso los lugares comunes de la vida cotidiana como hacer las compras o preguntarle una dirección a un policía, eran excitantes. Cuando a él le preguntaban, ya sea los otros estudiantes, o más a menudo el profesor, sus razones para haberse enrolado en esa clase particular, François tenía que explicarles, un poco avergonzado, que él no provenía de ninguno de esos países, exóticos y atractivos, y que producían toda esa variedad de gente interesante, sino que era un tipo común, un canadiense con nombre y apariencia franceses, y obviamente de origen francés, que se había cambiado recientemente a Montréal y no sabía mucho francés. El tono de disculpa que usaba al explicar estas cosas, en su francés imperfecto, lo hacía más consciente y se maldecía silenciosamente a sí mismo, sentía cómo se le ponían las mejillas rojas y calientes, y comenzaba a tartamudear. Algunas risitas contenidas podían escucharse en el trasfondo, mientras la profesora delgada y compuesta, de anteojos y un aire de maestra de escuela primaria le decía con un poco (le parecía a él) de ironía, Io bueno e inusual que era que un canadiense se cambiara hacia el lado francés, a Montréal, desde el lado inglés, cuando, en los tiempos que corrían, el fenómeno era más bien inverso: La gente se iba de la provincia y eso era malo para la economía.

[…] Porque la verdad sea dicha, François sentía que estar sentado entre toda esa gente que estaba comenzando realmente una nueva vida no era de ninguna manera alentador, sino más bien un recordatorio de lo que sentía más que creía era su fracaso. Se había estado sintiendo triste deprimido, incluso un poco insustancial, desprovisto de entusiasmo, las mismas características que por el contrario parecían emanar de aquellos sentados a su alrededor.

Dreamshaping, p. 94 - 96.

 

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Jacques Ferron, Cotnoir.

Montréal, Éd. d’Orphée, 1962.

 

La métropole grandit : regard sur Montréal depuis Chambly

 

Rédigé en 1960 et publié en 1962, le roman Cotnoir de Jacques Ferron est un véritable chef d’œuvre caractérisé par sa complexité et par son esthétique particulière. C’est surtout en raison de son style que Cotnoir est souvent classifié dans la catégorie des contes et non dans celle des romans.

Dix ans après le décès de Dr Cotnoir, un buveur invétéré, son assistant raconte les événements qui ont précédé sa mort. Un jour, Dr Cotnoir est appelé d’urgence chez les Aubertin. La cause : Emmanuel, un cousin de la famille Aubertin, emprisonné pour exhibitionnisme, puis apparemment guéri, a été confié à M. Aubertin. Ce dernier remarque cependant qu’Emmanuel est loin d’être guéri. Ivre comme d’habitude, Dr Cotnoir est convaincu qu’Emmanuel a besoin d’une thérapie fantasque, autrement dit d’un environnement chaleureux où il sera accepté et intégré. Ainsi, le médecin lui offre la possibilité de travailler en tant que cuisinier au chantier près de Québec. Emmanuel, par contre, se montre guère enthousiaste devant ce défi et s’enfuit. Pour Dr Cotnoir, le fait qu’il ait pris la fuite est comme un arrêt de mort. Par conséquent, il tombe dans une profonde prostration. Entre-temps, Emmanuel se fait à l’idée de suivre une thérapie fantasque et se met en route pour Québec juste au moment où Dr Cotnoir meurt. Le jour des funérailles, on apprend que l’épouse du médecin se soucie du sort d’Emmanuel. Vu qu’elle est atteinte du cancer, l’assistant du médecin la rassure en lui racontant qu’Emmanuel est guéri, ce qui s’avère vrai quelques années plus tard : la thérapie fantasque du Dr Cotnoir était effective étant donné que les chantiers ont vraiment pu contribuer à la guérison d’Emmanuel.

L’extrait suivant permet de se faire une idée du lieu où s’est établie la famille Aubertin. On apprend que son domicile se trouvait à l’écart, dans un faubourg de la ville de Montréal. Peu à peu, la ville de Montréal devient une métropole qui, forcément, englobe l’endroit où résident les Aubertin. M. Aubertin, qui se considère comme « fondateur » de son arrondissement, en n’est pas horrifié, au contraire, il estime que la ville devra sans aucun doute recourir à son aide et qu’il sera élu échevin.

sources:
Jean-Marcel : « Cotnoir, roman de Jacques Ferron ». Dans : Lemire, Maurice (éd.): Dictionnaire des œuvres littéraires du Québec, 1960 – 1969. Montréal, Fides, 1984, vol. 4, 221ss.

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Patricia Burtscher

 

Extrait de texte

 

La femme de charbonnier était une personne assez bien conservée, et, quoique son mari fût le maître céans, qui triomphait dans le ménage, ayant six filles à l’image de sa jeunesse, six filles au teint de lait, riant en sourdine, et point de garçon. D’une telle progéniture l’orignal était-il responsable ? Un ours n’aurait-il pas eu meilleure influence ? A moins, disait-on à Aubertin, pendant qu’il en est encore temps, que ta femme ne remplace sa statue par un portrait d’Olivoude, tout ce qu’il y a de plus guidoune ! Mais le charbonnier haussait les épaules – Un fils ? pourquoi ? Il n’y pensait même pas, tout à ses filles, désarmé, dominé par elles, l’amour plus haut que la tête, la paternité ligneuse, le contentement énorme.

Sa maison avait longtemps été en avance sur le faubourg, seule au bord de la petite swompe, à cinq minutes de marche du chemin de Chambly, une maison qu’il avait bâtie par jalousie, alors toute jeunette, avait la peau blanche, parce qu’il avait pensé, non sans raison, l’avoir mieux à lui loin du monde. Mais quel ennui pour elle ! L’été, les broussailles emprisonnaient la maison qui n’avait alors de vue que sur le marais. L’hiver, au moins, quand les quenouilles brunissaient au-dessus de la neige, la jeune femme pouvait-elle apercevoir, de l’autre côté, au travers des arbustes défeuillés, les maisons du Coteau-Rouge, les fumées de la ville, le Mont Royal ! Encore si elle avait pu s’entourer d’images à son goût, d’actrices et de buildings ! Mais c’était son mari qui les choisissait, ajoutant à la broussaille des forêts, au marais des lacs et des rivières, à sa captivité des montagnes, non content de la laisser seule toute la journée avec un orignal qui ne la quittait pas des yeux !

Puis les années avaient passé, laissant au couple sa progéniture, et le faubourg s’était peu à peu approché ; finalement une rue avait relié la maison au chemin de Chambly. L’attention d’Aubertin, cependant, était passée de sa femme sur ses filles. A chacune il avait acheté une perruche et une grande volière où elles jacassaient, toutes six. Ces oiseaux avaient introduit dans la maison une sorte de joie aérienne, ingénue et cocasse. Le charbonnier n’était plus l’ennemi du monde ni de la société ; bien au contraire, il pensait à devenir échevin. Il y avait encore de la femelle là-dessous, de la femelle grouillante : ses six filles à qui il tenait à en imposer. Il avait oublié le jaloux, le sauvage. Parce qu’il s’était établi le premier dans l’arrondissement, il se prenait pour un pionnier, un fondateur, et entendait laisser son nom à une rue. Il s’était même acheté un chapeau, lui qui n’en avait jamais porté. Or, un jour, il reçut une lettre officielle où il était dit que la société avait besoin de lui. Cette lettre ne le surprit pas : il l’attendait depuis quelque temps déjà. Il mit son chapeau et partit triomphant vers les grands buildings de Montréal.

Cotnoir, p. 38s.

 

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Lucien Francœur, « Le freak de Montréal (Le batman de l’Underground) ».

Dans : Beausoleil, Claude (éd.) : Montréal est une ville de poèmes vous savez. Montréal, L’Hexagone, 1992.

 

Le Montréal d’un poète rock

 

Vers la fin des années 1960, de jeunes artistes comme Lucien Francœur se sont immergés dans un mouvement de renouveau social. Si la question nationale devient pressante pour certains, c’est celle du choix individuel d’un mode de vie qui ne correspond plus à celui de la génération précédente pour d’autres. Francœur fait parti du deuxième groupe. La contre-culture, avec son idéal de l’altérité, l’amène à expérimenter un nouveau mode de vie où la jouissance, la quête de l’extase et la musique rock deviennent des éléments qui permettent la révolte contre les valeurs traditionnelles et l’essor d’une nouvelle façon d’aborder l’existence. Le poète marie l’attitude propre au rock avec son goût pour la poésie et crée ainsi des textes hybrides qui sont à la fois des chansons de par leur structure et des poèmes urbains thématisant la vie dans le milieu des jeunes rockeurs de cette époque. C’est une expérience libérée des contraintes qu’il décrit dans sa dimension quotidienne dans « Le freak de Montréal ». Un enregistrement de la version instrumentalisée du texte par son groupe Aut’chose est disponible sur youtube.

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Markus Ludescher

 

Extrait de texte

 

Le freak de Montréal (Le batman de l’Underground)

 

La tête qui gèle
Le crâne qui craque
C'est moé l'freak
De Montréal
J'ai mis des ailes
À mes bretelles
Un stéréo
Dans mon cerveau
J'ai l'univers
Dans ma cuillère

C'tait dans semaine des trois jeudis
On a sniffé du patchouli
A l'avait une Mustang Skylolo
Pis a l'avait pas d'boutons dans l'dos
On a été voir Pink Floyd
On a mangé des hot-dogs
On s'est rendu au septième ciel
Le Bon Dieu nous a d'mandés en rappel

J'drope des boulamites
Chu rongé par mon mythe
J'boé d'la robine
Pis j'rêve à Joplin
Chu capoté ben raide
Je l'aime parce qu'est laide
C't' une vraie folle
C't' avec elle que j'danse le rock'n'roll

La tête qui gèle
Le crâne qui craque
C'est moé l'freak
De Montréal
J'ai mis des ailes
À mes bretelles
Un stéréo
Dans mon cerveau
J'ai l'univers
Dans ma cuillère

Chu l'top des tops
J'chante pour les moppes
J'chante pour les tapettes
Pis les voleurs de Corvettes
Pour ceux qui mangent leurs crottes de nez
Pis ceux qui sont pas capables de bander
Chu jamais à l'heure
C'est moé l'Bonhomme-sept-heures

J'mange des sardines
Parce que j'fais pas une grosse paye
Chu un sniffeux d'slipines
Pis j'ai droit au soleil
Chu pas la mer à boire
Fait pas si noir à soir
Pis c'pas avec des miroirs
Qu'on va finir par se voir

La tête qui gèle
Le crâne qui craque
C'est moé l'freak
De Montréal
J'ai mis des ailes
À mes bretelles
Un stéréo
Dans mon cerveau
Le volume au boutt'

Montréal est une ville de poèmes vous savez, p. 134s.

 

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Michèle Lalonde, « Speak White ».

Dans : Défense et illustration de la langue québécoise. Suivi de proses et poèmes. Paris, Seghers/Laffont, 1979.

 

Langue et identité québécoises

 

Le poème célèbre « Speak White », récité pour la première fois lors de la nuit de la poésie en 1970 par la poétesse elle-même, est un manifeste de contestation du pouvoir illégitime et répressif. Il accuse non seulement l’hégémonie culturelle et sociale des Anglais, comme elle est ressentie par les intellectuels québécois de l’époque, mais il remet aussi en question toute dominance d’un groupe ethnique qui abuse de sa position prédominante. La réalité sociale des francophones travaillant pour la plupart dans l’industrie pour des salaires modestes et la langue comme instrument de pouvoir sont les thèmes principaux du poème qui devient un des textes phare du mouvement souverainiste au Québec. Pourtant, en faisant appel à la solidarité de tous les opprimés, le texte propose une ouverture et prend une dimension plus globale qui va au-delà des particularités de la problématique que rencontrent les francophones du Québec dans les années 1960. L’interprétation captivante du poème du 27 mars 1970 au théâtre Gesù à Montréal par Michèle Lalonde qui permet d’avoir une impression de la force inhérente à ce texte, est disponible sur YouTube (http://www.youtube.com/watch?v=Iwi2A7k0OLM).

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Markus Ludescher

 

Extrait de texte

 

Speak white

 

Speak white
il est si beau de vous entendre parler de Paradise Lost
ou du profil gracieux et anonyme qui tremble

dans les sonnets de Shakespeare

nous sommes un peuple inculte et bègue
mais ne sommes pas sourds au génie d'une langue
parlez avec l'accent de Milton et Byron et Shelley et Keats

speak white
et pardonnez-nous de n'avoir pour réponse
que les chants rauques de nos ancêtres
et le chagrin de Nelligan

speak white
parlez de choses et d'autres
parlez-nous de la Grande Charte
ou du monument à Lincoln
du charme gris de la Tamise
de l'eau rose du Potomac
parlez-nous de vos traditions
nous sommes un peuple peu brillant
mais fort capable d'apprécier
toute l'importance des crumpets
ou du Boston Tea Party
mais quand vous really speak white
quand vous get down to brass tacks

pour parler du gracious living
et parler du standard de vie
et de la Grande Société
un peu plus fort alors speak white
haussez vos voix de contremaîtres
nous sommes un peu durs d'oreille
nous vivons trop près des machines
et n'entendons que notre souffle au-dessus des outils

speak white and loud
qu'on vous entende
de Saint-Henri à Saint-Domingue
oui quelle admirable langue
pour embaucher
donner des ordres
fixer l'heure de la mort à l'ouvrage
et de la pause qui rafraîchit
et ravigote le dollar

speak white
tell us that God is a great big shot
and that we're paid to trust him
speak white
parlez-nous production profits et pourcentages
speak white
c'est une langue riche
pour acheter
mais pour se vendre
mais pour se vendre à perte d'âme
mais pour se vendre

ah!
speak white
big deal
mais pour vous dire
l'éternité d'un jour de grève
pour raconter
une vie de peuple-concierge
mais pour rentrer chez nous le soir
à l'heure où le soleil s'en vient crever au-dessus des ruelles
mais pour vous dire oui que le soleil se couche oui
chaque jour de nos vies à l'est de vos empires
rien ne vaut une langue à jurons
notre parlure pas très propre
tachée de cambouis et d'huile

speak white
soyez à l'aise dans vos mots
nous sommes un peuple rancunier
mais ne reprochons à personne
d'avoir le monopole
de la correction de langage

dans la langue douce de Shakespeare
avec l'accent de Longfellow
parlez un français pur et atrocement blanc
comme au Viet-Nam au Congo
parlez un allemand impeccable
une étoile jaune entre les dents
parlez russe parlez rappel à l'ordre parlez répression
speak white
c'est une langue universelle
nous sommes nés pour la comprendre
avec ses mots lacrymogènes
avec ses mots matraques

speak white
tell us again about Freedom and Democracy
nous savons que liberté est un mot noir
comme la misère est nègre
et comme le sang se mêle à la poussière des rues d'Alger

ou de Little Rock

speak white
de Westminster à Washington relayez-vous
speak white comme à Wall Street
white comme à Watts
be civilized
et comprenez notre parler de circonstance
quand vous nous demandez poliment
how do you do
et nous entendez vous répondre
we're doing all right
we're doing fine
we
are not alone

nous savons
que nous ne sommes pas seuls.

Défense et illustration de la langue québécoise. Suivi de proses et poèmes, p. 37 - 40.

 

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Monique Larue, De Fil en Aiguille.

Montréal, Boréal, 2007.

 

Démographie linguistique

 

Née à Montréal en 1948, Monique LaRue est romancière, essayiste, professeure au cégep Édouard-Montpetit depuis 1974 et membre de l'Union des écrivains et écrivaines du Québec. Elle a publié plusieurs romans, une étude ainsi qu’un recueil d’essai intitulé De fil en aiguille (2007). Grâce à ses créations littéraires, elle a été reçue à l’Académie et a fait partie de plusieurs jurys littéraires.

Dans son ouvrage De fil en aiguille, Monique La Rue décrit le monde réel qui l’entoure et la vie d’un écrivain ou d’une écrivaine, la problématique des mots, des idiomes et de 'la' langue. L’extrait qui suit est tiré du chapitre « La langue, les langues », qui traite des changements linguistiques à Montréal, ville parisiano-centrique et 'pionnière' en ce qui concerne le multilinguisme et les foyers multi-ethniques. Il y est également question des influences française et 'étrangères' qu'a subies la littérature québécoise. Malgré la richesse de cette littérature, la peur des Québécois de langue maternelle française que cette langue soit sérieusement menacée par l’anglais, la lingua franca du monde occidental, subsiste. Les écrivains franco-québécois craignent encore d’être anglicisés. Dans l’essai, Monique LaRue montre le chemin qu'elle a parcouru en tant qu'écrivaine.

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Julia Osl

 

Extrait de texte

 

Pendant longtemps, à Montréal, il y a eu un duel entre la langue, le français, et l’autre langue, l’anglais. Encore maintenant, au Québec, quand on dit « la langue », dans les expressions « la défense de la langue », « la qualité ou la détérioration de la langue », la langue qui commande l’article défini est le français. Or, si ce qui fait l’unité d’une époque c’est, dit Bourdieu, « une problématique commune », celle-là est semble-t-il terminée.
Je l’ai senti clairement à Ottawa où j’ai passé trois mois comme écrivain en résidence. Il m’a semblé que, pour les Franco-Ontariens, l’attachement défensif au français, la peur d’être anglicisé, les rapports de la force usants entre les deux langues officielles du Canada sont restés ce duel que j’ai bien connu à Montréal.
Au Québec, par contre, la loi 101 a produit depuis trente ans des effets parfois paradoxaux. En incitant les immigrants à apprendre le français, en les éloignant de l’anglais, elle a certes fait du français la langue de la vie commune, mais elle a aussi contribué au maintien des langues d’origine, contrairement à ce qui se passe, par exemple, à Toronto, où l’anglais devient en peu de temps la langue de la famille. Ce phénomène existait déjà : Montréal est depuis des lustres un foyer du yiddish. Mais le multilinguisme s’y est amplifié et diversifié. On a estimé récemment à plus de quarante le nombre d’origine ethniques et à plus de trente-cinq le nombre de langues présentes dans une école donnée de Montréal. Les élèves, dit-on, parlent français en classe, anglais à la récréation, leur langue d'origine à la maison.
Les anglophones, par ailleurs, sont en grand nombre devenus bilingues, ce qui a atténué les tensions des années 1960. Mais leur langue continue à augmenter son pouvoir comme lingua franca. Le monde entier apprend l’anglais.
Pour les Franco-Québécois, toutefois, l’anglais continue à être perçue comme une menace, à preuve les articles qui paraissent immédiatement dans Le Devoir dès qu’il est question de l’enseigner plus tôt, ou davantage. Mes élèves sont si peu à l’aise en anglais qu’ils sont incapables de faire la critique de la traduction du Vieil Homme et la mer. Ils voudraient se passer de l’anglais, par paresse peut-être, mais aussi parce qu’ils vivent dans un État unilingue et que, tant qu’ils n’en sortent pas, ils n’ont pas à parler l’autre langue. Ils se comportent tout simplement comme des Américains : les États-Uniens, on le sait, sont largement unilingues. Mais ils sont aussi « américains » au sens continental : en Amérique latine, l’anglais n’est pas du tout reconnu comme la lingua franca.
Tout cela pour dire qu’à Montréal, cette île souvent contradictoire au reste du Québec mais qui n’en est pas moins le laboratoire de son avenir, la vie en français ne consiste plus seulement à défendre la langue, même si la surveillance doit demeurer aussi vigilante que celle des polders aux Pays-Bas ; elle consiste aussi, pour les francophones unilingues, à vivre dans la diversité des langues, dans l’environnement le plus multilingue du Canada. Le Québec français doit « apprivoiser Babel », comme dit Marco Micone. Le français est, au prix d’efforts constants, la langue commune, mais il est aussi une langue parmi les autres langues.

(…)

Montréal est une plaque tournante, un pont. Elle est devenue un microcosme du monde et une des figures de l’équilibre dynamique entre le français, l’anglais et la diversité des langues du monde entier. Il est possible que cela permette actuellement à l’écrivain du Québec de modifier son destin, de se transformer d’ex-écrivain de province, car je crois qu’il ne se perçoit plus tout à fait de cette manière, en écrivain tout court

De Fil en Aiguille, p. 38 - 39; 44 - 45.

 

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Alfredo Lavergne, « El retorno del émigré ».

http://etcheverry.info/hoja/actas/poesia/article_1320.shtml (consulté le 13 janvier 2010).

 

Montréal – ville de mille langues : le fragnol

 

En évoquant les souvenirs qu'un exilé, retourné dans sa patrie, garde de la ville de Montréal, l’écrivain chilien Alfredo Lavergne présente un sujet qui dépasse le cadre des sujets typiques traités dans la littérature des 'écrivains migrants'. Il est particulièrement intéressant que Lavergne insiste sur le fait qu’il ne se souvienne ni de la neige ni du froid, motifs souvent abordés lorsqu'il est question du Canada ou du Québec comme de pays de refuge pour des exilés venant du sud. Au contraire, il parle de sa vision de la ville de Montréal et du Québec comme lieux de la littérature et de la poésie, lieux de l’art, de la multiculturalité, de l’amitié, et de la joie de vivre. La relation intime avec la patrie est symbolisée, dans le poème, par le mélange des deux langues, de l’espagnol et du français ; mais cette existence doublement hybride sera bientôt menacée par l'oubli.

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Karin Jugl-Fröwis

 

Extrait de texte

 

El retorno del émigré

 

Je me souviens beaucoup de sus rues, de los restaurantes,
de los bares de Montreal,
de la capital de la poésie… Trois Rivières,
de los levres poéticos de sus escaliers,
del poeta que dijo: «La libertad es una estatua detrás del Titanic»,
del piano solidaire de Marie Claire Seguin, de las letras de Paul Piché,
del Metro Roussemont, de unas cervezas en Québec,
de los couscous de la calle Mont Royal, del desaparecido Lézard,
de los vernisages de la revue Estuaire en Terrasses Saint-Sulpice,
de los poetas de La presence d´une autre Amerique,
et de mon amigo Claude Beausoleil enamorado de un poème esquivo.

No recuerdo si había neige y non plus si hacia froid.

Je me souviens de la Gran Avenida de Louise Desjardins,
de las metáforas de Jean Marc Desgent, del emigrante Gérard Godin,
que j´ai bien aimé leer Alfred Desrochers, de un curso de Noel Audet,
de la Sombra Amarilla de Yolanda Villemaire, de los haiku de Jean Royer,
de los disfraces de Francois Charron, de la sagesse de Anne Hébert,
de los cuentos de Jacques Ferron, de los vers crípticos de Nicole Brossard,
de la antología de Pierre Nepveu, de la elegancia de André Roy,
de Les nuits armées de Chamberland, del vaisseau de oro de Nelligan,
de ese pays que nos regala lirios populaires,
de ma Sylvie caminando por Avenida Du-parc coin Bernard

Et poco a peux, comienzo a oublier el xyz de mon fragnol.

El retorno del émigré

 

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Marilú Mallet, How are you?.

Dans : Les Compagnons de l’horloge-pointeuse. Nouvelles. Montréal, Éditions Québec/Amérique 1981.

 

Apprentissage d'une langue étrangère

 

L’écrivaine chilienne Marilú Mallet, résidant au Canada depuis plus de trente ans, traite dans sa collection de nouvelles Les Compagnons de l’horloge-pointeuse, les relations humaines ainsi que les problèmes de la vie quotidienne au Chili tout comme au Québec. Une de ces cinq nouvelles, « How are you? », raconte l’histoire de deux immigrants à Montréal, Marcia, originaire du Chili, et Casimir, originaire de la Pologne, qui ont été forcés de fuir de leurs pays d’origine et qui se rencontrent régulièrement dans une école de langues. Ils vivent du minimum vital, en subissant de grandes privations. Dans cette ambiance de misère et de solitude, les deux individus se rapprochent l'un de l'autre à travers leur histoires parallèles, caractérisées par la violence physique et psychique, pour finalement arriver, désillusionnés et lucides, à la 'réalité'. L’extrait suivant décrit cette ambiance, une ambiance multiculturelle à l’école de langues.

sources:
« Marilú Mallet. Filmmaker and Writer » http://www.collectionscanada.gc.ca/femmes/002026-707-e.html (consulté le 12 décembre 2009).

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Karin Jugl-Fröwis

 

Extrait de texte

 

Station Berri puis direction Longueuil, ensuite un autobus plein de Grecs, d'Arabes, de Portugais, de Pakistanais, etc., tous bleus de froid. Un vrai rêve ! Quarante-cinq dollars par semaine pour apprendre l’anglais. Il était de Lodz; moi, de Valparaiso. Il était parti de Pologne parce qu'il était juif ; moi, c'était les militaires.

La méthode des cours est simple mais efficace. Le professeur dit : « How are you ? » et chacun à notre tour, nous, les écoliers trop grands, barbus, empâtés, l’air déprimé, nous répétons : « How are you ? ». Le premier jour, la tête me tournait après ma centaine de « How are you ? » sans compter ceux des autres. Casimir me faisait signe qu’il devenait fou. Je lui ai souri. Vingt semaines de loyer payées, voyons !»

How are you?, p. 70.

 

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Marco Micone, « Speak What ».

Dans: Speak What/Marco Micone suivi d’une analyse de Lise Gauvin. Montréal, VLB, 2001.

 

La réponse d’un immigrant au nationalisme québécois

 

« Speak What » du poète québécois d’origine italienne Marco Micone réalise un programme précis : c’est une réponse au célèbre texte « Speak White » de Michèle Lalonde, l’un des poèmes emblème du nationalisme québécois émergeant dans les années 1970. Micone propose une vingtaine d’années plus tard, un point de vue élargi sur la même problématique à ses concitoyens québécois. Il étend la réflexion au-delà de l’enjeu national et pose la question du respect envers les cultures minoritaires, plus concrètement envers les populations de langues maternelles autres que le français au Québec. Il suggère que la culture française est entre-temps devenue dominante et que les minorités ethniques souffrent des mêmes conditions et du même déséquilibre social dont les francophones se sont plaints quelques décennies auparavant. En même temps, il esquisse les difficultés que les personnes de culture minoritaire rencontrent dans ce pays où le français est devenu la seule langue officielle. Comme Michèle Lalonde avant lui, il aborde les enjeux liés à la hiérarchie sociale, à l’éducation etc., et fait enfin une proposition qui rend son texte plus conciliant que celui de 1970 qui portait les marques de la colère : « parlez-nous d'autres choses/ des enfants que nous aurons ensemble/ du jardin que nous leur ferons ».

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Markus Ludescher

 

Extrait de texte

 

Il est si beau de vous entendre parler
De La Romance du vin
et de L'Homme rapaillé
d'imaginer vos coureurs des bois
des poèmes dans leur carquois

nous sommes cent peuples venus de loin
partager vos rêves et vos hivers
nous avions les mots
de Montale et de Neruda
le souffle de l'Oural
le rythme des haïkaï

speak what now
nos parents ne comprennent déjà plus nos enfants
nous sommes étrangers
à la colère de Félix
et au spleen de Nelligan
parlez-nous de votre Charte
de la beauté vermeille de vos automnes
du funeste octobre
et aussi du Noblet
nous sommes sensibles
aux pas cadencés
aux esprits cadenassés

speak what
comment parlez-vous
dans vos salons huppés
vous souvenez-vous du vacarme des usines
and of the voice des contremaîtres
you sound like them more and more

speak what now
que personne ne vous comprend
ni à St-Henri ni à Montréal-Nord
nous y parlons
la langue du silence
et de l'impuissance

speak what
« productions, profits et pourcentages »
parlez-nous d'autres choses
des enfants que nous aurons ensemble
du jardin que nous leur ferons

délestez-vous des traîtres et du cilice
imposez-nous votre langue
nous vous raconterons
la guerre, la torture et la misère
nous dirons notre trépas avec vos mots
pour que vous ne mouriez pas
et vous parlerons
avec notre verbe bâtard
et nos accents fêlés
du Cambodge et du Salvador
du Chili et de la Roumanie
de la Molise et du Péloponnèse
jusqu'à notre dernier regard

speak what

nous sommes cent peuples venus de loin
pour vous dire que vous n'êtes pas seuls

Speak What, http://francite.net/education/page469.html.

 

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Christian Mistral, Vamp.

Montréal, Québec/Amérique, 1988.

 

La « génération vamp »

 

Christian Mistral, un écrivain et poète né à Montréal en 1964, a marqué entre autres le courant des « romans de la désespérance ». Son premier roman Vamp, une « chronique urbaine », contient une dimension sociale importante. Il s’intéresse aux difficultés de la jeunesse québécoise de son temps, c’est-à-dire il aborde les problèmes de la « génération vamp » des années 1980. Dans le passage qui suit, voici son portrait :

sources:
http://www.renaud-bray.com/books_product.aspx?id=556531&def=Vamp%2CMISTRAL%2C+CHRISTIAN%2C2764603118 (consulté 11 août 2010).

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Iris Wertel

 

Extrait de texte

 

Montréal vivait le déclin du nationalisme et s’inscrivait chaque jour un peu plus dans le corps de l’Amérique, et ses enfants les plus turbulents, entre l’alcool, la baise et la littérature, dévoilaient la face cachée du continent vertueux, aperçue du fond des ruelles, des poubelles, des bouteilles et des matelas. C’était la génération vamp, née de la haute Technologie, qui dormait sur un futon, cultivait des bonsaïs, n’allait pas à la messe et se torchait une poésie du laid, du bas et du sale parce que sa pauvreté n’entraînait pas qu’elle soit insensible. De la poésie urbaine, les murs des toilettes publiques en étaient pleins.

Des légions de graffiti dégoulinaient sur la brique des immeubles austères. 4 $ L’HEURE : ASSEZ POUR SURVIVRE, PAS ASSEZ POUR S’ENFUIR ! LA TERRE EST RONDE, LE MONDE EST PLAT ! FREUD SUPERSTAR, JUNKIE AND SEX MANIAC ! CLÉMENT LOVE LINDA ! PICASSO IS NOTHING BUT A FUCKING MALE CHAUVINIST PIG ! DON’T COMFORT THE AFFLICTED, AFFLICT THE COMFORTABLE!

Cette génération jet supersonique, en effet, était très pauvre, mais d’une façon ou d’une autre elle trouvait toujours l’argent pour prendre l’avion, sillonnant le globe tel un Achab écumant lancé à la poursuite de Moby Dick ; sa baleine mythique était l’époque elle-même, l’époque hurlante et métallique, saturée de progrès et qu’il faudrait bien soumettre un jour ou l’autre. Les vamps brûlaient secrètement d’appartenir à leur temps, de l’enrichir et le marquer comme les aînés avaient donné le rock, le pot, l’avortement et l’amour libre au leur. Jaillis du dernier soubresaut du baby boom, ils voulaient de la place, ils voulaient du travail et du respect, le bout de l’ombre d’une chance. C’était les vamps qui coifferaient ce millénaire et entameraient le suivant dans la force de l’âge. Il leur fallait de l’espace. Un sens à leur quête effrénée de la vie promise. Ils étaient des pionniers d’un genre nouveau, repoussant les frontières de l’extérieur vers l’intérieur, se ruant tête première sur un huis massif avec la furia de ceux qui ont faim, un incendie dans la bouche.

En ce sens, la ville représentait plus qu’un terrain de jeux. Il fallait qu’elle craque ou qu’elle crève pour tout de bon.

Vamp, p. 25 - 27.

 

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Francine Noël, Maryse.

Montréal, VLB éditeur, 1987.

 

Riches et pauvres dans une métropole

 

Francine Noël raconte dans son roman Maryse l’histoire d’une jeune fille de vingt ans, la dite Maryse, tout en décrivant, dans ce cadre, les mouvements politiques, économiques et sociaux qui ont agité le Québec dans les années 1970. D’origine modeste, Maryse part à la découverte du monde sur lequel elle se fait des illusions. Elle s’inscrit à l’université, où elle est confrontée à une partie jusqu’alors inconnue de la société. La jeune femme, dont les origines se trouvent dans le prolétariat, se trouve en face d’enfants issus de familles aisées qui exercent un immense attrait sur elle. L’héroïne du roman, confrontée aux problèmes socioculturels de l’époque, essaie ainsi de se libérer des contraintes de sa famille et d’échapper à une vie monotone en cherchant l’amour et la passion.

Maryse et François continuent leur promenade. Elle se met à lui raconter des épisodes de son enfance liées à la ville de Montréal : les vagabonds, les, immigrants et les prostituées qui côtoient les riches.

sources:
http://auteurs.contemporain.info/oeuvre.php?oeuvre=Maryse&no=38 (consulté le 3 juin 2010).

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Elisabeth Grohsmann

 

Extrait de texte

 

- Tu sais, François, j’aurais pu virer guidoune, j’ai été élevée tellement près d’ici. Mais on habitait en haut de la côte et je n’avais pas le droit de venir dans le bout. Ma mère nous disait : « Que je vous pogne jamais à aller su’a Main-en-bas, parce que je j’vas vous frotter les oreilles pis les yeux avec du savon Lifebuoy. Va m’acheter une liv’e de steak haché. Mary, pis des petits pois Aylmer, rapporte-moé mon change, parle pas aux Polacks d’à côté, pis prends-moé donc un paquet de Black Cat en même temps, pis grouille-toé, ton frère a faim, là. »

Je me dépêchais. Je courais jusqu’à l’épicerie au coin Prince-Arthur et Hôtel-de-Ville où l’Ukrainien nous faisait crédit. C’était la semaine. Le samedi, on allait sur la rue Saint-Laurent-en-haut de Sherbrooke pour faire la shop et à chaque fois c’était une fête : la rue Saint Laurent-en-haut représentait à mes yeux d’enfant l’exotisme et la profusion des magasins. Mais en bas de la côte, c’était l’enfer, la robine, les trimpes. On n’a descendait jamais. À l’école, la maîtresse nous avait appris que c’était la zone-du-péché… Plus tard, au couvent, j’ai oublié tout ça, comme si j’avais refusé la Main et voulu l’effacer de ma géographie personnelle. C’est pourtant la frontière entre l’est et l’ouest, entre la pauvreté et l’Abondance des beaux quartiers.

- C’est en philo deux seulement que j’ai connu le secteur, dit François. Trois gars de la classe étaient allés faire une virée dans le Red-Light : ça a fait tout un scandale !

Il s’arrêta :
[…]

Et soudain, elle se mit à pleurer silencieusement. L’auto était rendue sur la rue Prince-Arthur au coin de Saint-Laurent et, au travers de ses larmes, elle voyait luire interminablement les feux rouges. À cette hauteur, la Main redevenait la rue maraîchère de son enfance, grouillante d’immigrés. Elle se rappela les samedis d’autrefois, alors qu’elle y traînait son âne-père docile et doux., leurs retours glorieux avec les provisions, les trois Juifs du magasin de fruits et légumes qui s’engueulaient perpétuellement et, surtout, l’odeur fraîche que faire le marché, mais pas Maureen qui se sentait obligée de faire la shop au lieu de continuer à jouer dans la ruelle Hôtel-de-Ville en terre battue, boueuse presque à longueur d’année, mais riche en recoins et en trésor : les gens n’attendaient pas le passage du guénillou pour y jeter leurs vieilles affaires. Maureen était la.fille.la-plus-game-du-boute et Sainte-Monique l’aurait sûrement trouvé garçonnière, mais elle ne fit jamais sa connaissance. À douze ans, Maureen O’Sullivan ne voyait pas quel plaisir on pouvait trouver à courir acheter la grobe dans une rue de Juifs puants. Et Maryse, qui prétendait aimer ça, la niaiseuse ! « Maureen ne m’a jamais aimée, pensa Maryse, elle ne le sait pas, mais elle me déteste. » Le feu passa finalement au vert.

- On peut jamais virer à gauche dans c’te ville-là, dit François.

Maryse, p. 139 - 141.

 

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Gaétan Soucy, L’Immaculé Conception.

Montréal, Éd. Laterna Magica, 1994.

 

Les rues du quartier Hochelaga-Maisonneuve de Montréal

 

Gaétan Soucy, un écrivain et philosophe québécois, est né en 1958 dans un quartier ouvrier à Montréal. Au cours de sa carrière, on lui a décerné plusieurs prix littéraires, entre autres le Prix Ringuet et le Grand prix du livre de Montréal. Ces distinctions l’ont propulsé au rang d’écrivain mondialement reconnu. Soucy figure également parmi les grands noms de la littérature québécoise moderne, particulièrement en raison de son désir d’ouvrir le Québec sur le monde.

En 1994 paraît L’Immaculée Conception, le premier roman de Soucy, dont l’intrigue complexe, sombre et tourmentée se déroule dans le quartier pauvre de Hochelaga-Maisonneuve au début du XXe siècle. L’histoire tourne autour de Remouald Tremblay, un homme doué, mais victime de son propre destin. Son père, Séraphon, est un vieillard faible qui passe son temps dans un fauteuil roulant. La trame du roman se tisse également autour de Clémentine Clément, l’émouvante institutrice, et de Gaston Gandon, directeur d’école sans énergie. Tout au long de l’œuvre l’auteur tourne en ridicule la religion, notamment le dogme de la transsubstantiation en dépeignant des personnages qui participent mécaniquement à l’Eucharistie. C’est ainsi que Soucy offre au lecteur un voyage dans un monde où le miraculeux fait, petit à petit, place à l’épouvante.

Dans le passage qui suit, Remouald Tremblay, âgé de trente-trois ans, fait une promenade avec son père Séraphon, cloué dans un fauteuil roulant. Ce dernier est peu gêné par son incapacité physique. Remouald, par contre, se sent mal à l’aise, abandonné et émouvant de solitude, entre autres parce que Célia, la défunte épouse de Séraphon, n’avait jamais admis qu’il était son fils légitime. Selon les observations de Remouald, son père se rapprocherait de plus en plus de son épouse Célia.

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Julia Osl

 

Extrait de texte

 

La ruse du destin étant de se vêtir sans recherche, tout commença par une promenade en apparence semblable à toutes celles qui avaient précédé.

Ils remontaient la rue Moreau jusqu’à la rue Ontario, ils tournaient à droite jusqu’à la rue Sainte-Catherine, voire jusqu’à la rue Préfontaine, puis descendait jusqu’à la rue Ontario, ils tournaient à droite jusqu’à la rue Préfontaine, puis descendaient jusqu’à la rue Sainte-Catherine, voire jusqu’à la rue Notre-Dame, les soirs d’audace. C’est en refermant le rectangle, en reprenant par le sud la rue Moreau, qu’ils passaient près du Grill aux Alouettes. Remouald rougissait. Il craignait toujours d’y croiser quelque client, et que celui-ci le salue. A l’insu de Séraphon (croyait-il), il arrivait à Remouald, lorsque son père s’était endormi (croyait-il), de venir au Grill aux Alouettes, et d’y boire, attablée jusqu’aux petites heures dans un coin sombre, un mélange de bière brune et de whisky blanc dit castor-qui-tue. Où qu’il fût, parce qu’il était embarrassé de son grand corps, que ses gestes comme ses paroles étaient gauches, Remouald avait l’impression que les regards convergeaient vers lui, qu’on chuchotait dans son dos, qu’on le montrait du doit. Il se trompait. Bien que sa personne fût singulière à plus d’un titre, Remouald était un homme qui, en général, passait inaperçu.

Le retour par la rue Moreau était pour Remouald le moment le plus déprimant de leur excursion ; c’était donc celui que Séraphon préférait. Il fallait longer la gare de marchandises, puis l’usine à cochons, qui dressait sa cheminée énigmatique, séparées par des terrains raboteux. Il y avait aussi l’odeur des silos fondue à celle de la fabrique à mélasse, de quoi donner l’envie de rendre ; enfin les ronchonnements de Séraphon au moment de traverser la voie ferrée, quand sa chaise tanguait à cause du dénivellement des rails. Remouald, toujours appliqué, était pourtant devenu expert dans cette manœuvre.

Il y avait un immeuble, haut de dix étages, de l’autre côté de la rue, presque en face de leur maison. Les fenêtres ressemblaient à des yeux vides, les portes de garages à des bouches, des tombeaux de cris. L’édifice rappelait à Remouald ces totems primitifs qu’il voyait sur certains timbres de sa collection, il y retrouvait la même expression de morne ensorcellement, de transcendance pétrifiée. On aurait dit le témoin révolu de quelque catastrophe cosmique qui aurait engouffré avec elle la signification des choses. Et il ne restait plus qu’un monde momifié, une carcasse sans souvenirs, pareille à celles des animaux échoués dans les sables du désert. L’enseigne rouge portait en jaune les mots : ACE BOX. On fabriquait là des boîtes en carton. Et il était pénible à Remouald de songer à une manufacture où l’on ne fabriquait que des boîtes vides. « Il en faut, pourtant, il en faut », se disait-il ; Il s’ingéniait à imaginer tout ce qu’on pouvait entasser dans des caisses en carton. Mais une boîte vide demeurait une boite vide, et ces pensées raisonnables ne parvenaient pas à dissiper le sentiment qu’un univers jadis plein de messages secrets avait à jamais clos ses paupières, et que cet indéchiffrable édifice, qui bouchait l’horizon au nord, aveugle et muet, en était la pierre tombale.

Revenus devant leur porte, Remouald devait prendre Séraphon dans ses bras, le monter jusqu’au deuxième étage et essuyer les remontrances que ce dernier ne manquait jamais de lui faire sur sa maladresse. Ensuite, il trifouillait sa collection de timbres, ou bricolait de menus objets, et se cachait pour boire un coup, tandis que son père, son journal lu, dodelinait de la tête et finissait par s’endormir.

C’était ainsi depuis des lustres. Et, par une crainte de vieillard pour le changement, qui ne peut être jamais qu’un changement pour le pire, ni l’un ni l’autre n’aurait souhaité que quoi que ce fût vînt déranger cette existence.

L’Immaculé Conception, p. 19 - 21.

 

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Gaétan Soucy, L’Immaculé Conception.

Montréal, Éd. Laterna Magica, 1994.

 

Scènes de vie à Hochelaga

 

Sarah et Remouald se dirigent vers le kiosque à musique. Il la tient par la main, mais les deux se laissent mener par le mouvement de la foule. Dans l’extrait suivant, un orphelin attire l’attention de Sarah en plein milieu de la foule. Puis vers la fin de l’après-midi, Sarah et Remouald montent sur un viaduc où la vue sur le quartier Hochelaga-Maisonneuve n’est pas très claire ce jour-là. Le ciel fait penser Remouald au jour où sa mère est décédée. C’est ainsi que les images de sa mort lui viennent de nouveau à l’esprit.

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Julia Osl

 

Extrait de texte

 

Près de la sortie du marché se trouvait un petit bâtiment en forme de cabane à moineaux. Les tuiles du toit ressemblaient à des pains de sucre, comme dans l'histoire d'Hanse1 et Gretel. Il y avait un trou ovale au milieu de la façade, des volets verts de part et d'autre, mais, à la place du coucou, se tenait un enfant : Maurice Bergeron, le petit pompier orphelin.

Il était coiffé du casque qu'il portait ce matin à l'enterrement de son père. Deux dames de charité se tenaient à ses côtés, qui avaient organisé une loterie destinée à amasser des fonds pour l'enfant. Elles avaient pour mandat de sourire, le plus tristement possible, et Maurice avait celui de tendre les billets aux acheteurs. On le sentait soucieux de ne pas déroger à son rôle, anxieux comme l'assistant d'un lanceur de couteaux. Entraîné par Sarah, Remouald, sans trop réfléchir, prit un billet, puis, ne sachant qu'en faire, l'offrit à la petite, qui n'y porta pas attention. Elle observait Maurice en ayant l'air de se dire : «C'est donc à cela que ressemble un orphelin ?» Le garçon détournait piteusement la tête : il était trop bien dompté pour ne pas avoir le sentiment, devant un autre enfant, de trahir l'enfance. Il finit par esquisser un sourire. Sarah fit une grimace et haussa les épaules. Remouald enfouit le billet de loterie dans sa poche et, l'y oubliant bientôt, ils mirent de nouveau le cap sur nulle part. Il était si négligent quant au contenu de ses poches que ce billet allait l'accompagner jusqu'à la fin de ses jours.

Vers la fin de l'après-midi, ils escaladèrent l'escalier qui menait au viaduc. Remouald remarquait que Sarah ne heurtait pas les marches à coups de pied comme ont l'habitude de le faire les enfants, qui aiment la preuve par le bruit et ne ferment une porte qu'en la claquant. Au contraire, Sarah posait le pied sur chaque marche, y appuyait son poids, donnant ainsi à Remouald l'impression qu'elle avait confiance dans les choses et partageait avec elles un secret qu'il ne fallait pas ébruiter.

Du haut du viaduc, ils pouvaient contempler le quartier qui dévalait jusqu'au fleuve. C'était étrange. Remouald n'avait pas coutume de s'éloigner autant de chez lui. Il cherchait sa maison parmi la masse noire des rues, mais la vue était brouillée par la giboulée. On distinguait à peine l'édifice Ace Box, et l'église de la Nativité d'Hochelaga, dont les formes compliquées, dominées par un trop haut clocher, faisaient songer à un cygne endormi bombant un peu les ailes durant un rêve.

Le ciel était semblable le jour où Célia, sa mère, était décédée. Remouald était alors au début de la vingtaine, et Séraphon avait déjà commencé à ne plus pouvoir bouger ses membres, qui le quittaient l'un après l'autre, comme s'éteignent des lampions. En dépit de son habitude de se lever la première, Célia, ce matin-là, demeurait dans son lit. Remouald et son père étaient assis, silencieux, à la table de la cuisine. Ils attendaient frileusement leur petit déjeuner, comme si le meilleur moyen de parer les coups du sort était encore de se cramponner à cette bonne fée, la Routine. Mais le temps filait, ni l'un ni l'autre n'osait s'aventurer vers le lit pour s'informer de Célia, et le malaise grandissait. La peur aussi, une peur qui n'osait dire son nom. N'y tenant plus, Remouald finit par proposer à son père un tour de chaise à roues.

A cette époque, leur promenade n'avait pas encore trouvé sa trajectoire définitive. Ils avaient poussé une pointe jusqu'à l'église, sous le porche de laquelle, surpris par une neige soudaine, ils avaient cherché refuge. Le bedeau les aperçut, grelottant sous le vent, et s'en fut en aviser le curé. Étonné de les rencontrer là de si bon matin, Cadorette leur demanda ce qui n'allait pas. Ils louvoyèrent. Séraphon dit : « Nous sommes venus chanter les louanges de Notre Seigneur !... » Cadorette s'impatienta : « Cessez de faire les bouffons, il est arrivé quelque chose à Célia, c'est ça ?» Séraphon gémit, mais il fut impossible au curé de leur tirer les vers du nez.

L’Immaculé Conception, p. 81 - 83.

 

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France Théoret, « Audible et visible ».

Dans : La nuit de la muette. Trois-Rivières (Québec), Écrits des Forges, 2010.

 

Montréal, un Babel moderne et dynamique

 

Née à Montréal, France Théoret a publié son premier recueil de poèmes en 1977. Parallèlement à sa création poétique, elle a écrit de nombreux romans, des essais et des pièces de théâtre. Elle est la cofondatrice de plusieurs revues à la fois connues et révolutionnaires comme p.ex. La Barre du jour, Les Têtes de pioche ou encore Spirale.

Récemment publié (2010), La nuit de la muette est son huitième recueil de poèmes. Le dernier poème de ce recueil intitulé « Audible et visible » se consacre à la ville de Montréal qui est le « cœur du Québec ». La montréalaise France Théoret nous y donne une vision vivante de la ville de Montréal, soumise à un changement permanent et dynamique. Elle aborde l’hybridité et l’ambigüité qui dominent la grande ville où l’idéal et la réalité s’affrontent : d’une part, nous trouvons une métropole ouverte au monde, moderne et multiculturelle, d’autre part, la décadence, la pauvreté et les injustices sociales. L’écrivaine traite également les problèmes linguistiques, notamment la position de la langue française à Montréal et au Québec, ainsi que les problèmes de la multi-culturalité et le multilinguisme. Dans un vers, elle va jusqu'à comparer Montréal avec Babel. En outre, elle critique la politique linguistique québécoise, sa position laxiste et hésitante qui fait perdre au français du terrain avec le flot d’influences et de langues étrangères – en tête, évidemment, l’anglais.

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Karin Jugl-Fröwis et Sabrina Öztas

 

Extrait de texte

 

Audible et visible

 

Montréal entourée de villes et de banlieues, vieilles
et neuves. Des surfaces étendues fondent un rêve
court d’île originelle, semblable à un schéma
livresque, fantasme mercuriel des géométries
variables. Les villes secondaires riches d’autosuffi-
sance entourent la cité centre refaçonnée. Montréal
majeure se peuple et se repeuple sans frémir. Les
uns arrivent, d’autres partent. Parmi eux, certains
reviennent.

Des quartiers, des artères principales périclitent.
rues désertées, en désuétude, espaces vacants pour
des périodes de latence. L’urbanité improvise des
configurations. Une avenue se restructure, des mai-
sons s’élèvent sur les terrains vagues, des lumières
festives font rythme pour une nuit habitable. Tout
d’elle conjugue le flou, l’entremêlé, l’hétéroclite,
l’ambigüité vorace.

La grande ville arrondit les zones florissantes, cache
les peaux de chagrin, ainsi va l’optimisme. Ne pas
perdre la face, ne pas circonscrire des ghettos, ne
pas rompre avec la vision d’ensemble. Telle est la
pérennité. Scruter le détail jusqu’au fragment pour
établir les qualités des lieux et de leurs habitants. À
l’ombre des buildings, des parcs rapprochés des
foyers de misère.

Stressée, en court-circuit, composée d’emprunts,
une modernité pacifiée par la lettre et par l’esprit,
espace permissif pour les nantis et pour les autres.
L’île renaît continûment, atrophiée et périphé-
riques banlieues, grand espace français d’Amérique.
Autant de motifs, autant d’angles, autant d’indéci-
sion piégée, ville de lenteur nordique et de tension
vers le Sud.

N’est jamais assez française la ville aux courants
pluriels ramifiés. Le métissage ressemble à Babel.
que la population croisse ou décroisse, l’expression
française est menacée par la tyrannie des laisser-
faire. Un peuple parle sa langue, l’écrit, la transmet,
l’affiche, en joue, la déjoue, l’invente, la transgres-
se, la codifie, l’emballe – objet précieux – et la
déballe pour un usage quotidien.

Sous les emblèmes et les enseignes, français jugé,
restreint, attaqué par les magistrats, acolytes aigris
des pouvoirs. De l’hostilité ostentatoire des uns à
l’hésitation continue des autres. Souffle, inspira-
tion, respiration, langue vivante pour un visage cos-
mopolite. Pendant ce temps, Montréal, le cœur du
Québec, vous parle. For English, press one. Pour le
service en français, faites les deux.

La nuit de la muette, p. 62 - 67.

 

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Gilles Vigneault, « Les gens de mon pays ».

Dans : Rioux, Lucien : Gilles Vigneault. Paris. Seghers, 1975.

 

Les voix qui se fraient un chemin à la reconnaissance

 

Texte à cheval entre les genres, « Les gens de mon pays » tient du lyrisme du poème et du dynamisme de la chanson. Il est un de ces manifestations artistiques des années 1960 qui incarnent l’ambiance propre à la Révolution tranquille lorsque les revendications indépendantistes planent au-dessus du pays et sont en voie de passer du non-dit à la réalité sociale. L’atmosphère effervescente de la ville, bien qu’évoquée de manière vague et entre les lignes, y a sa place aussi bien que l’ambiance rurale, les deux faces complémentaires de la société québécoise. Les lieux, qui prennent forme par les voix, constituent le fond et en quelque sorte l’essentiel du texte parce que ce sont précisément la langue et la terre qui définissent le pays et ses gens selon les propos de l’auteur. Le poète explore la volonté de changement inhérent aux murmures des gens dont le volume semble augmenter au fur et à mesure. Cette force de transformation et de libération s’exprime aussi dans l’interprétation de Gilles Vigneault qui suit un long crescendo pour conclure avec la revendication de liberté à la fin du poème. Dans ce sens, le texte exprime à sa manière l’éveil national des Québécois de l’époque. Il est possible d’écouter la voix du poète pour se faire une idée de la dynamique du poème accompagné de musique. Une version interprétée par Vigneault lors du dixième anniversaire du Camp Fortune dans l’Outaouais en 1976 est disponible sur le site de Radio Canada.

sources:
http://archives.radio-canada.ca/arts_culture/musique/clips/15851/ (consulté le 24 août 2010).

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Markus Ludescher

 

Extrait de texte

 

Les gens de mon pays

 

Les gens de mon pays
Ce sont gens de paroles
Et gens de causerie
Qui parlent pour s'entendre
Et parlent pour parler
Il faut les écouter
C'est parfois vérité
Et c'est parfois mensonge
Mais la plupart du temps
C'est le bonheur qui dit
Comme il faudrait de temps
Pour saisir le bonheur
À travers la misère
Emmaillée au plaisir
Tant d'en rêver tout haut
Que d'en parler à l'aise

Parlant de mon pays
Je vous entends parler
Et j'en ai danse aux pieds
Et musique aux oreilles
Et du loin au plus loin
De ce neigeux désert
Où vous vous entêtez
À jeter des villages
Je vous répéterai
Vos parlers et vos dires
Vos propos et parlures
Jusqu'à perdre mon nom
Ô voix tant écoutées
Pour qu'il ne reste plus
De moi-même qu'un peu
De votre écho sonore

Je vous entends jaser
Sur les perrons des portes
Et de chaque côté
Des cléons des clôtures
Je vous entends chanter
Dans ma demi-saison
Votre trop court été
Et mon hiver si long
Je vous entends rêver
Dans les soirs de doux temps
Il est question de vents
De vente et de gréments
De labours à finir
D'espoirs et de récolte
D'amour et du voisin
Qui veut marier sa fille

Voix noires et voix durcies
D'écorce et de cordage
Voix des pays plain-chant
Et voix des amoureux
Douces voix attendries
Des amours de village
Voix des beaux airs anciens
Dont on s'ennuie en ville
Piailleries d'écoles
Et palabres et sparages
Magasin général
Et restaurant du coin
Les ponts les quais les gares
Tous vos cris maritimes
Atteignent ma fenêtre
Et m'arrachent l'oreille

Est-ce vous que j'appelle
Ou vous qui m'appelez
Langage de mon père
Et patois dix-septième
Vous me faites voyage
Mal et mélancolie
Vous me faites plaisir
Et sagesse et folie
Il n'est coin de la terre
Où je ne vous entende
Il n'est coin de ma vie
À l'abri de vos bruits
Il n'est chanson de moi
Qui ne soit toute faite
Avec vos mots vos pas
Avec votre musique

Je vous entends rêver
Douce comme rivière
Je vous entends claquer
Comme voile du large
Je vous entends gronder
Comme chute en montagne
Je vous entends rouler
Comme baril de poudre
Je vous entends monter
Comme grain de quatre heures
Je vous entends cogner
Comme mer en falaise
Je vous entends passer
Comme glace en débâcle
Je vous entends demain
Parler de liberté

Gilles Vigneault, p. 74 - 76.

 

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Josée Yvon, « Gogo-boy ».

Dans : Beausoleil, Claude (éd.) : Montréal est une ville de poèmes vous savez. Montréal, L’Hexagone, 1992.

 

Récit du quotidien d’une Montréalaise

 

Josée Yvon, qui consacre une grande partie de son travail littéraire à la condition féminine et aux questions du genre et de la sexualité, compose des textes à cheval entre la prose et la poésie. Dans l’extrait de « Gogo-boy » ci-dessous, le récit flou d’événements quotidiens d’une jeune femme, dans lequel la sexualité surgit de façon récurrente et dans ses formes les plus diverses, engage la réflexion sur les stéréotypes liés à ce domaine. Les mots et les phrases forment un ensemble plus ou moins cohérent dans lequel le sens se construit de façon diffuse. La citation évoquant la féministe britannique Juliet Mitchell, juxtaposée aux objets d’une table de déjeuner et à quelques informations clairsemées sur ce qui est en train de se passer, ne donnent qu’une idée vague du récit : le propos reste polysémique. Montréal est surtout lieu de référence, mais aussi le cadre qui permet le déroulement réglé de la vie moderne, représenté par l’hôpital qui permet l’avortement. Pourtant l’individu y est en butte à l’assaut spontané, de nouveau de nature sexuelle. Souvent hanté par un sentiment de malaise, le monde des textes de Josée Yvon transporte les espoirs, les craintes et les hantises de ses personnages.

 

Texte d'introduction et choix de l’extrait: Markus Ludescher

 

Extrait de texte

 

Gogo-boy

Au YMCA, Montréal, au cours de danse du ventre, sur 20 élèves
un seul gars et il racontait ce soir-là qu'il était menstrué.

Les hommes gagnent de l'argent, les femmes «gagnent l'amour».
Juliette Mitchell

du café brésilien, du salami polonais, Le Devoir, des crevettes
fraîches, des Dalmane, puis le Montreal General Hospital pour
un rendez-vous pour avortement. La voiture suivait et arrivée à
son niveau, il demanda un renseignement, puis il ouvrit son
imperméable et elle vit son organe qu'il caressait les yeux renversés.

et je serai chic-séduisante
pour ce que tu penses des péchés
oui on les aura Marie
donne-moi ce que les autres t'ont donné.

Montréal est une ville de poèmes vous savez, p. 147.

 

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Josée Yvon, « La chienne de l’hôtel Tropicana ».

Dans : Beausoleil, Claude (éd.) : Montréal est une ville de poèmes vous savez. Montréal, L’Hexagone, 1992.

 

Regard sobre sur un quotidien de femme

 

Josée Yvon, poétesse de la contre-culture, pratique une expression littéraire qui se rapproche de l’écriture au féminin sans qu’elle fasse jamais réellement partie du mouvement littéraire des années 1970 parce qu’elle le dépasse à cause sa radicalité dans le choix thématique. Elle adopte certains thèmes comme l’émancipation féminine ou la réhabilitation de l’amour lesbien, mais elle les transforme en les appliquant à un milieu particulier, celui des femmes (ou transsexuels) marginalisées pour des raisons d’orientation sexuelle ou leur travail dans les métiers du sexe. Dans l’univers qu’elle dépeint, les pratiques et orientations sexuelles qui dépassent le sexe « vanille », la drogue, l’humiliation, le désespoir et la violence trouvent leur expression artistique. Elle oppose à la culture majoritaire, celle des marginaux dont le vécu ressemble souvent à l’enfer sur terre. L’hôtel Tropicana, c’est un club situé dans la partie Est de la rue Sainte-Catherine où Ginette, le personnage auquel réfère le titre, travaille comme danseuse érotique. Sa description se fait par le biais d'une langue à la fois allusive et crue, mais ni dépoétisée ni abstraite, une langue qui se sert du joual et oppose les fantasmes de la hyper-réalité à la réalité dure du quotidien de la danseuse. Yvon montre le versant moins glamoureux de la ville d’un point de vue critique qui laisse deviner les difficultés à vivre des marginaux. L’extrait du texte qui appartient au triptyque de récits Danseuses-mamelouk peut être considéré comme récit poétique ou poème en prose, selon le point de vue qu’on adopte.

 

Texte d'introduction et choix de l’extrait: Markus Ludescher

 

Extrait de texte

 

La chienne de l’hôtel Tropicana

des nuits pleines d'un hôpital comme science-fiction
elle parle à travers ses ongles, de la plante des pieds
et se nourrit

de downers plutôt que de fromage

Ginette de la rue Frontenac léchait les miroirs
et l'inconscient ne veut pas libérer toute son hystérie chancelante.
du cutex aux tatouages
des demandes spéciales sur son corps.

la saveur sinistre d'un Noël indélébile
la chair gelée ploguée sur la musique
dans un drive-in, naïf disneyland s'incrustent
des trous de voyeurs pour regarder l'enfer:
la défection du minuscule quotidien.

Montréal est une ville de poèmes vous savez, p. 146.

 

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