Centre-ville

Dans les années d’après-guerre, le Vieux-Montréal constituait le pôle principal du centre-ville de la métropole. Dès lors, une nouvelle zone centrale s’est créée en dehors de l’ancien centre. Vers la fin des années 1950, cette zone, axée sur la rue Sainte-Catherine, a véritablement repris son élan et est devenue en peu de temps le nouveau centre-ville de Montréal.

 

montreal (c) Markus Dabernig

 

Situé entre le fleuve et la montagne, le Centre-ville est aujourd’hui le cœur de Montréal. Il est le lieu où tout converge et où se concentre la vie des diverses communautés qui y vivent. On y trouve des centaines de commerces, de restaurants, de bureaux et de boutiques, plusieurs gratte-ciel modernes ainsi que des édifices historiques.

La plus célèbre artère commerciale de Montréal est la rue Sainte-Catherine. Longue de quelque quinze kilomètres et comptant près de 1200 magasins, cette rue a toujours été identifiée au centre-ville. Nommons également d’autres rues du Centre-ville, notamment la rue Crescent ou encore la rue Sherbrooke avec ses importantes institutions culturelles telles que le Musée des beaux-arts et le Musée McCord.

Mis à part le Quartier du Musée, le Quartier international, situé entre le Centre des affaires et le Vieux-Montréal, est un attrait important du centre-ville. On y retrouve le Palais des congrès, le siège de l’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI), le Centre de commerce mondial et la Place Jean-Paul-Riopelle où trône, au milieu de l’espace public, une œuvre magnifique de l’artiste : La Joute. Cette place est délimitée par les rues Saint-Urbain, Saint-Antoine, Saint-Jacques (entre McGill et Université), Université et l’avenue Viger.

En outre, il y a la ville souterraine, d’une superficie de 3,6 millions de mètres carrés. Il s’agit d’un vaste réseau piétonnier qui s'étend sous le centre-ville et qui déploie ses 33 kilomètres de corridors en assurant un lien entre les grands magasins, les principaux hôtels, les universités, les édifices à bureaux et plusieurs attraits touristiques. C’est une des plus grandes villes intérieures du monde, fréquentée par plus de 500 000 personnes chaque jour.

Malgré son expansion territoriale, le centre-ville montréalais reste assez concentré, particulièrement en raison de la barrière physique que forme le mont Royal. Par ailleurs, on peut le parcourir assez facilement à pied.

sources:
Linteau, Paul-André: Histoire de Montréal depuis la Confédération. 2e éd. Montréal, Boréal, 2000, p. 500-505.
http://www.destinationcentreville.com/blue/centre.html (consulté le 26 août 2010).
http://www.tourisme-montreal.org/Decouvrez-montreal/Vie-de-quartier (consulté le 26 août 2010).

Texte d'introduction: Stefanie Rudig

 


 

Agnant, Marie-Célie - Alexis, fils de Raphaël - L’espoir ne meurt jamais

Bessette, Gérard - Le libraire - Les lois existent pour être ignorées

Bessette, Gérard - Le libraire - Comment se faire une fortune

Cohen, Leonard - Tramways - Le passé est (im-)parfait

Daoust, Jean Paul - City Life - Montréal du point de vue d’un dandy

Godin, Gérald - Cinq heures du soir - L’évidence d’un moment

Kokis, Sergio - L’amour du lointain - Premières impressions

Kokis, Sergio - Le fou de Bosch - Jouir de la ville : les quartiers chics

Marchand, Clément - Les soirs rouges - Le « je » lyrique à la recherche de soi dans l’espace urbain

Miron, Gaston - L'homme rapaillé - Le poète québécois à la recherche de son identité dans la ville

Péan, Stanley - Zombie Blues - Le Festival de Jazz

Turgeon, Pierre - Le bateau d'Hitler - Gésu

Villemaire, Yolande - Les anges incognito - La ville objet concret et symbolique de la réflexion poétique

 


 

Marie-Célie Agnant, Alexis, fils de Raphaël.

Montréal, Hurtubise HMH, 2004.

 

L'espoir ne meurt jamais

 

Le roman Alexis, fils de Raphaël de Marie-Célie Agnant, la suite du roman Alexis d’Haïti, décrit la vie d'un réfugié, le combat pour la libération des prisonniers politiques ainsi que les efforts pour trouver sa place dans une nouvelle société, un nouveau pays qui ne ressemble pas au pays d’origine.

Les deux personnages principaux sont Alexis Jolet, un garçon âgé de 12 ans, et sa mère qui ont clandestinement fui Haïti à la suite de l’emprisonnement du père d’Alexis, Raphaël, par la police. Le roman commence lorsqu’Alexis et sa mère se trouvent à Miami depuis neuf mois, dans un camp de réfugiés du quartier Little Haïti. Pendant ce temps, ils essaient d’obtenir un permis de séjour ainsi que la libération de Raphaël, toutefois sans succès. Par conséquent, Alexis reste exclu de l’école et sa mère doit continuer son travail clandestin où elle est exploitée. Peu après le jour où le Bureau de contrôle refuse à nouveau de leur accorder un permis de séjour temporaire, ils reçoivent une lettre de l’oncle Etienne disant que les deux sont autorisés à vivre à Montréal et qu’il s’occupera d’eux. Une fois à Montréal, l’espoir initial de la mère se transforme en mélancolie, car elle se sent accablée par la sollicitude de son frère et l’emprisonnement de son mari. Alexis, au contraire, garde toujours espoir tout comme ses compagnons. Ensemble, ils créent la SAJMECA, une organisation dont l’objectif est de libérer le père d’Alexis, ce à quoi ils parviennent. Avec le retour de Raphaël, le rêve d’Alexis et de sa mère devient réel. La réalité se distingue du rêve par contre : le père souffre du traumatisme provoqué par l’emprisonnement. Néanmoins, l’espoir ne meurt jamais dans cette famille. Alexis, qui continue à fréquenter l’école, a un nouveau projet. Il aide à améliorer la relation parents-enfants dans la famille de l’initiatrice de la SAJMECA.

Dans le passage suivant, Alexis et sa mère se trouvent dans la voiture de l’oncle Etienne, qui les amène chez lui. C’est la première fois qu’Alexis voit la ville de Montréal ainsi que son oncle, qui lui trace un bref portait de la ville.

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Patricia Burtscher

 

Extrait de texte

 

Une ville nouvelle défile sous ses yeux. « Étrangère une fois de plus », se dit-elle. « Je porte désormais mon pays dans mon cœur et toute ma vie passée dans deux minuscules valises. » Ses paupières battent rapidement à cette pensée, elle se met à pleurer, doucement. Une chance qu’Étienne et Alexis sont engagés dans une conversation très animée sur la construction des hautes tours de verre que l’on voit des deux côtés de l’autoroute. Tous deux croient qu’elle s’est endormie. Leur conversation ne lui parvient que par bribes. Une brume vaporeuse et tiède l’enveloppe.

- C’est encore loin chez toi, oncle Tienne ?
- Pas trop loin. C’est ce qu’il y a de bien avec Montréal. C’est à la fois une grande et une petite ville.
- Qu’est que tu veux dire ?
- Eh bien, il y a ici tout ce qu’on trouve dans une grande ville mais sans la folie des grandes villes. Tôt le matin, il y a quelques bouchons. Ceux qui partent des banlieues pour venir travailler vers le centre doivent s’armer de patience. Mais en général, ce n’est pas trop difficile de circuler. Sauf lors de tempêtes de neige.
- C’est comment une tempête de neige ?
- C’est de la neige qui tombe du ciel, beaucoup de neige.
- Et ça ressemble à quoi ?
- Ça, mon petit, il faudra attendre décembre ou peut-être la fin de novembre pour te faire toi-même une idée. Mon plus grand problème avec la neige, c’est qu’elle tombe et qu’il faut la ramasser. C’est beaucoup de travail. Mais le comble, c’est qu’on ne peut l’utiliser pour quoi que ce soit. La neige, c’est inutile. Certains la trouvent belle.
- Pas toi ?
- Je dirais que cela dépend de mes états d’âme…
- Et cette route, elle mène loin ?
- C’est l’autoroute métropolitaine, l’autoroute qui traverse la ville. Elle peut mener très loin, en effet.
- Une fois sur l’autoroute, on a l’impression que les voitures ne peuvent plus s’arrêter. Ça me fait un peu peur, tu sais…
- Tu as raison. La première fois que j’ai pris le volant dans cette ville, je t’assure, j’étais épouvanté. Je tenais si fort le volant que j’en avais mal aux bras, au dos, partout.

Alexis, fils de Raphaël, p. 128.

 

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Gérard Bessette, Le libraire.

Ottawa, Éd. Pierre Tisseyre, 1968.

 

Les lois existent pour être ignorées

 

Dans Le libraire, Gérard Bessette témoigne, avec plein d’ironie et de cynisme, du Québec des années 1950 et de son passé religieux. Bessette, qui a grandi à Montréal, y dénonce particulièrement la dominance de l’Eglise, notamment au moyen de la mise à l’index de certains livres. Dans ce cadre, Montréal paraît être une ville ouverte où tout est possible.

L’histoire tourne autour d’Hervé Jodoin, un ex-répétiteur du collège Saint-Étienne et chômeur, qui se voit offrir un poste de libraire à la suite d’une visite au bureau de chômage. Jodoin, une personne introvertie et froide, n’hésite pas à déménager de Montréal à Saint-Joachin, le petit village où se trouve la librairie Léon. Le caractère de Jodoin plait à M. Léon qui se sent progressivement de plus en plus en confiance avec son employé. C’est ainsi que M. Léon lui montre son capharnaüm secret, plein de livres prohibés par l’Eglise, et qu’il lui confie la charge de vendre ces livres en faisant attention à ne pas se trahir.

Au début, tout marche bien – Jodoin reconnaît les gens intéressés par ces ouvrages mis à l’index, et il les leur vend. Un jour, par contre, il se trompe. Il vend un livre à un client qui découvre finalement leur secret. En conséquence, Jodoin perd son travail et le libraire Léon est obligé de payer 500 $ pour acheter la complicité de Jodoin. Celui-ci saute aussitôt sur l’occasion : au lieu de placer tous les livres interdits en lieu sûr, il les amène à Montréal pour les vendre à la librairie Sénésac. D’abord, on pourrait croire que Jodoin se trouve de nouveau dans la misère, mais cette fois-ci, il est un chômeur qui a assez d’argent.

Dans le premier extrait, on apprend que M. Léon, le libraire du village Saint-Joachin, prend la ville de Montréal pour norme dont sa librairie semble être loin. Selon lui, les libraires montréalais, contrairement à ceux des villages, ne manquent pas de satisfaire les désirs de leurs clients. Les apparences sont toutefois trompeuses.

sources:
Vanasse, André: « Le libraire, roman de Gérard Bessette ». Dans : Lemire, Maurice (éd.): Dictionnaire des œuvres littéraires du Québec, 1960 – 1969. Montréal, Fides, 1984, vol. 4, p. 512s.

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Patricia Burtscher

 

Extrait de texte

 

- Mais ne remarquez-vous pas l’absence de certains ouvrages, de certains auteurs…importants, Monsieur Jodoin ?

La question à vrai dire me surprit. Léon Chicoine n’est pas le type à vous retenir dans son bureau pour causer littérature. J’opinai néanmoins que, sauf erreur, certaines librairies montréalaises où j’avais bouquiné autrefois possédaient un stock plus considérable que le sien. M. Chicoine parut fort satisfait de cette réponse. Après un signe de tête approbateur, il tira un trousseau de clefs de sa poche, ouvrit un tiroir et déposa sur le bureau un flacon de scotch et deux verres.

- Vous accepterez bien de trinquer avec moi avant de partir ? m’a-t-il demandé.

Je lui ai dit que ce n’était pas de refus.

- Je sais que vous préférez la bière, a-t-il ajouté en versant, mais je ne peux en garder ici. Elle deviendrait tiède et la bière tiède, n’est-ce pas, ça manque de saveur ?

Je corroborai son opinion en affirmant que, en effet, la bière froide avait meilleur goût que la chaude. M. Chicoine approuva du chef et vida son verre d’un trait. Je fis de même. Il versa de nouveau, puis dit :

- Ma collection de livres est sans doute moins complète que celles de certaines librairies de Montréal comme vous dites, mais elle n’est pas si insignifiante qu’on pourrait se l’imaginer …

Je lui précisai que je n’avais jamais affirmé que sa collection fût insignifiante ; que tout était d’ailleurs relatif, et que la seule opinion que je pouvais émettre – puisque je n’avais pas examiné en détail son stock de livres – c’est qu’il était rarement arrivé au cours de mes trois semaines d’emploi qu’un client demandât un volume qui ne fût pas sur les rayons.

- Dans ces cas-là, avez-vous remarqué de quelle sorte de livres il s’agissait ? me demanda-t-il.

Je lui avouai que non, mais j’ajoutai que, s’il voulait bien patienter quelques secondes, j’avais conservé la liste de ces demandes dans mon tiroir-caisse.

D’un geste de la main, il m’indiqua que c’était inutile, pendant que de l’autre il remplissait nos verres pour la troisième fois. Son teint cireux commençait à rosir et son œil prenait de l’éclat.

- Monsieur Jodoin, reprit-il solennellement, même sans consulter cette liste, je parierais deux contre un que, dans la plupart des cas, il s’agissait de livres à ne pas mettre entre toutes les mains.

Je lui répondis que c’était possible. Me rappelant toutefois Jésus-la-Caille, que j’avais passé à Mlle Lessort et dont nous avions encore des exemplaires en magasin, j’en fis la remarque à M. Chicoine, histoire de lui prouver que je savais la conversation.

- Carco, me rétorqua-t-il, n’est pas à l’index. Il n’est mentionné ni dans Sagehomme ni dans Bethléem… Il est vrai que les éditions que j’ai sont plutôt vieilles…

Il s’interrompit pour planter ses regards dans les miens. Il s’attendait sans doute à une réaction révélatrice. Mais comme ce renseignement ne m’intéressait en rien, je me contentai de prendre une nouvelle gorgée de scotch. C’était du bon.

- Un client vous a-t-il adressé des objections au sujet de Jésus-la Caille ?

Je fis signe que non.

- Alors, vous n’avez pas à vous en préoccuper.

Je lui dis qu’il pouvait être tranquille, que c’était là le moindre de mes soucis.

- Aussi longtemps que les clients ne disent rien, renchérit-il, je ne pense pas qu’il soit de mon devoir de surveiller leurs lectures. Le livre est un produit commercial comme les autres

Le libraire, p. 38s.

 

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Gérard Bessette, Le libraire.

Ottawa, Éd. Pierre Tisseyre, 1968.

 

Comment se faire une fortune

 

Comme Jodoin réussit à vendre les livres interdits à une librairie montréalaise, le deuxième extrait donne l’impression que Montréal est une ville ouverte et multicolore où rien n’est impossible.

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Patricia Burtscher

 

Extrait de texte

 

À la librairie Sénésac, à Montréal, tout s’est bien passé. Je connaissais le propriétaire pour l’avoir rencontré une couple de fois au Cercle des amis du livre, du temps que je frayais encore dans ce milieu. Sur le coup il ne m’a pas reconnu. Je devais avoir l’air plutôt moche. Je l’ai toujours, c’est entendu, mais ce matin-là plus que d’habitude. Il ne faut pas oublier que j’avais passé la nuit blanche, dans une taverne d’abord, à biberonner ; puis dans une camionnette aux ressorts implacables qui ne nous épargnaient aucun cahot de la route. Naturellement, je n’étais pas rasé et j’ai la barbe drue, très noire, en dépit de ma chevelure grisonnante. Bref, je dus m’identifier, citer les noms de quelques connaissances communes avant que Sénésac consentît à parler d’affaires.

Pour attiser son intérêt, je ne manquai pas d’insister sur le caractère urgent de ce voyage, attendu que certains jansénistes joachinois se préparaient à perpétrer incessamment une espèce de raid à la libraire Léon et à la boycotter ensuite sans merci si on découvrait le moindre bouquin suspect. L’urgence, lui précisai-je toutefois, concernait uniquement l’évacuation des bouquins, nullement la nécessité d’en disposer illico. On pouvait toujours, le cas échéant, les mettre en entrepôt. Sénésac consentait alors « pour me rendre service » à « jeter un coup d’œil » à ma cargaison. Après avoir fouillé ici et là dans les boîtes, le libraire, l’air plutôt dédaigneux, s’enquit du prix. Je lui représentai que les livres valaient au bas mot deux mille dollars, mais que, vu les circonstances, mon patron, homme raisonnable et réaliste, se contenterait de mille cinq cents. Nous conclûmes le marché pour sept cent quatre-vingts. C’était en somme un prix raisonnable. Je payai le prognathe qui empocha la somme et partis sans mot dire.

Je me sentis alors soulagé d’un grand poids. En fricotant ma petite transaction, j’avais fait d’une pierre deux coups : mystifié les bonzes de Saint-Joachin et roulé ce foireux de Chicoine. Sans compter que j’avais en poche mille deux cent dix dollars, une petite fortune qui me permettrait de vivre sans souci peut-être une année complète.

Naturellement, je me propose de me rendre de nouveau au bureau de placement afin de retirer l’allocation d’assurance-chômage à laquelle j’ai maintenant droit. Le seul danger, c’est qu’on me trouve du travail. Mais il y a toujours moyen de se faire refuser en jouant les butors ou les idiots. Les idiots de préférence. Ça ne met pas la puce à l’oreille des fonctionnaires. Et les employeurs éventuels restent vagues dans ces cas-là sur les motifs de leur refus. Ils ne poussent pas l’altruisme jusqu’à embaucher un « sous-doué » (on possède maintenant des vocables suaves pour désigner le crétinisme), mais ils se refusent à lui enlever des chances de se caser ailleurs.

Bref, de ce côté, nulle inquiétude. Côté Chicoine non plus en somme. Il doit écumer de rage, c’est entendu. Je l’espère bien : un type qui invoque de grands principes de liberté dont il se fout comme de l’an quarante, uniquement dans le but d’arrondir son magot ! Oui, il doit bramer. Mais il a les mains liées. S’il tentait de me poursuivre en justice, je serais en mesure d’exercer contre lui des représailles « catastrophiques », selon son expression. D’ailleurs je suis tranquille. Il ne lèvera pas le petit doigt. Il fera passer son capharnaüm aux profits et pertes, tout en m’accusant à qui voudra l’entendre d’être le seul responsable de la vente de L’Essai sur les mœurs. Peu importe.

Quant à moi, il va falloir que je me crée de nouvelles habitudes. On pense trop quand on ne suit pas une petite routine bien tracée d’avance, et c’est désagréable. Dans une couple de semaines, je suis sûr que tout va marcher sans anicroche. Je me suis trouvé une chambre convenable. C’est un commencement. Je dis : convenable ; je veux dire qu’elle ne me coûte que dix-huit dollars par mois. Le reste n’a guère d’importance. Je me suis de plus acheté un vieux fauteuil chez un regrattier de la rue Craig. On doit le livrer bientôt. Il va peut-être falloir aussi que je change de matelas. Celui que j’ai contient certaines bosses qui exagèrent. Il est possible aussi que je m’y habitue. En tout cas, je serai bientôt fixé. Une semaine, deux semaines peut-être…

En un sens, je regrette que ce journal soit terminé. Je pourrais, naturellement, en commencer un autre. Mais à quoi bon ? Montréal n’est pas Saint-Joachin. Il y a moyen de s’y distraire d’une autre façon, même le dimanche.

Le libraire, p. 150s.

 

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Leonard Cohen, « Tramways ».

http://www.leonardcohensite.com/poems/fl28.htm (consulté le 17 mai 2010).

 

Le passé est (im-)parfait

 

Leonard Cohen, né à Montréal en 1934, est un compositeur-interprète, musicien, poète et romancier canadien qui est largement acclamé par les critiques aussi bien que par le public depuis plusieurs décennies. Connu comme adepte du bouddhisme zen, Cohen aborde souvent des thèmes tels que la religion, la solitude, la sexualité et la complexité des relations interpersonnelles.

Dans son poème « Tramways », Cohen contraste le présent avec le passé, mais sans tomber dans une nostalgie plaintive ; il insinue plutôt que le temps avance tout le temps, comme les tramways. En employant un vocabulaire religieux, le poème évoque surtout l’ancienne société québécoise dominée par l’Église. Même si cette époque est révolue (aujourd’hui, le prêtre est « jeune et maigre » et « recueille sa semence dans un kleenex »), il en reste l’héritage et Cohen joue avec cette idée en disant : « le passé revient | sous la forme de tramways dorés ». La bannière que porte le « je » lyrique porte l'inscription « le Passé est Parfait », et l’ironie est évidente puisque sa petite cousine « qui ne croit pas | à notre destinée religieuse », lui marche dessus.

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Stefanie Rudig

 

Extrait de texte

 

Tramways

Avez-vous vu les tramways
passer comme autrefois
dans la rue Ste-Catherine ?
Les tramways dorés
passer sous le Temple
du Cœur éploré
où pendent les béquilles
comme des branches divinatrices et catatoniques.
Un prêtre jeune et maigre
recueille sa semence dans un kleenex
le visage en feu
dans l'or qui passe
alors que le monde fait demi-tour.
Une adorable émeute rassemble les citoyens
dans ses spasmes
alors que le passé revient
sous la forme de tramways dorés.
Je porte une bannière :
"le Passé est Parfait".
Ma petite cousine
qui ne croit pas
à notre destinée religieuse
se promène royalement sur ma nostalgie.
Les tramways tirent leur révérence
au coin de la rue.
Des pétards et des papillons de nuit
tombent de leurs modestes fils.

Tramways

 

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Jean Paul Daoust, « City Life ».

Dans : Beausoleil, Claude (éd.) : Montréal est une ville de poèmes vous savez. Montréal, L’Hexagone, 1992.

 

Montréal du point de vue d’un dandy

 

La vie urbaine, c’est pour Jean Paul Daoust essentiellement la vie nocturne de la ville de Montréal. Dans « City Life », il esquisse une vision de l’activité humaine dans la métropole proche de certaines fantaisies baudelairiennes en opposant l’ennui du réel quotidien à l’imaginaire et aux rêveries associés à la nuit.1 Le milieu des bars et des clubs est la scène pour la vie nocturne. C’est un monde plein de lumières, de néons, d’excitations et de divertissements procurant du plaisir à l’homme qui semble alors proche du dandy du XIXe siècle. Il n’est que logique que la langue pour décrire ce monde de l’excès soit pétulante et débordante de vitalité dans tous les sens. Le mélange du français et de l’anglais, l’intensité due aux mots répétés et l’évocation d’une foule de stéréotypes du glamour font naître un monde bariolé qui est aussitôt doté d’un pendant diurne, triste et gris. Le désespoir n’est pas entièrement absent de ce monde fabuleux non plus : avec le crépuscule, certaines nuits finissent seules, le dandy ayant pour seul compagnon, une bouteille de vin mousseux du nom symbolique de veuve Cliquot. La « City » offre de tout, non seulement du bon temps…

sources:
1 Cf. Royer, Jean : Introduction à la poésie québécoise. Les poètes et les œuvres des origines à nos jours. Québec, Bibliothèque Québécoise, 1992, p. 108.

 

Texte d'introduction et choix de l’extrait: Markus Ludescher

 

Extrait de texte

 

City Life

 

J'aime la ville quand le soleil est parti
La lune comme un spot sur la folie
Les chaînes de néons
Le rire démentiel des bars
La faune des chercheurs de trésors
La ville qui danse et fête
La rue Sainte-Catherine comme un manteau d'ovni
La rue Saint-Denis et ses mots qui clignotent dans la dérive
Le décor prend des nouvelles poses se déhanche mute
L'alcool comme taxi pour le cerveau
Le pot la coke
Et chaque soir cette ville est nouvelle possible
Les stools en chorus lines dans des bars so gay
Et les yeux maquillés comme la ville
Stop
Walk
Walk on the wild side
Be afraid why not
On ne sait jamais ce qui peut arriver
Même un texte
Maman n'est plus là
Et le bonhomme sept heures non plus
Les polices checkent pour rien
Zézette v'Iâ le fun qui commence
Have a drink for the road
Les bars s'enfilent dans des labyrinthes de spirales
Ça peut swinger à mort
The beat goes on
Oh yes oh yes oh yes
Oh yeah oh yeah oh yeah
Les mannequins sont sortis des vitrines
Les comédiens des films
Les personnages des romans
Ça flash flash flash
Le cœur est ébloui
Money money money money money money money money
money money money
que de profils dans le miroir derrière le barman
Les sourires sont plus beaux
Les regards plus lumineux
La vie plus vraie
l'Il drink to that
l'Il drink anyway
La fureur de vivre
La nuit
Les merveilleux vampires au sang intelligent
Give me a kiss quick
Ahan Ahan Ahan
Full of life full of life full of life
Les verres déferlent comme des coquillages fabuleux
Dans le tumulte des liaisons
Les conversations comme les pulsions sont rigoureusement exactes
Take it or leave it
Chacun est une star
Ce cocktail de père Noël de fées des étoiles d'Halloween
And the sound of an ice cube against a glass
Is music to my brain
Et la ville et son épine dorsale de dinosaure
It's a wild ride honey
Un toast à chaque vertèbre rose de la ville

Ces soirées où les visages connus se heurtent. Paquet de bonbons
mélangés. Assez chers d'ailleurs. Ces soirées qu'on dit folles
parce qu'on perd le contrôle; où le tout Montréal-freak se saoule
dans des bars à la musique elle aussi assez mélangée. On promène
ses regards comme des lampes de poche. On se télescope des
éclairs, des sous-entendus, et les cils, comme les anneaux de
Saturne, tombent comme des bombes tamisées. C'est le soir, rien
à faire, à part sortir.

La rue Prince-Arthur avec la rue Saint-Denis, un boomerang de
fun. Sometimes. Des fois on compte ses 25 cents et on finit avec
la veuve Cliquot (moins veuve que nous autres). Des fois on sort
un cent et on finit, comme le scotch, sur la glace.

Et ces sourires pleins de dents qui brillent comme des hôtels de
luxe sur la plage des lèvres. Ces yeux où j'pourrais faire de l'overtime.
And more and more and more rerun rerun rerun. Où le
réel coincé dans un jack'strap. Hold on your crutch. Fatigué, on
ne veut plus se coucher. Ça sert à rien. Comme des pleines lunes
jammées.

Montréal est une ville de poèmes vous savez, p. 166 - 168.

 

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Gérald Godin, « Cinq heures du soir ».

Dans : Beausoleil, Claude (éd.) : Montréal est une ville de poèmes vous savez. Montréal, L’Hexagone, 1992.

 

L’évidence d’un moment

 

« En poésie, il faut oser être simple, modeste et familier. Je ne suis pas un poète de laboratoire. Je suis dans la ruelle derrière. Là où passent les piétons. Je fais une poésie de piéton. Et ce qui me plaît le plus dans la poésie des autres, c’est qu’ils me parlent de choses quotidiennes. »1 C'est avec cet idéal de l’écriture poétique que Gérald Godin aborde le réel et qu'il découvre la magie du minuscule. Dans « Cinq heures du soir », il invite les lecteurs/lectrices à une promenade dans le centre-ville de Montréal où le « je » lyrique croise une foule de piétons au coin de la rue Guy. Rien de plus banal, s’il n’y avait pas « l’histoire d’un pays » qui fait irruption dans ce tableau et si le personnage ne se trouvait pas au milieu d’une pensée profonde sur son existence. Godin ficelle habilement un réseau de significations en interposant une scène concrète qui comporte des objets comme le feu vert qui passe au rouge, et les sous-entendus des vers plus abstraits comme le zeugma de l’avant-dernier vers qui ouvrent la voie à des lectures symboliques.

 

sources:
1 Cf. Royer, Jean : Introduction à la poésie québécoise. Les poètes et les œuvres des origines à nos jours. Québec, Bibliothèque Québécoise, 1992, p.131.

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Markus Ludescher

 

Extrait de texte

 

Cinq heures du soir

 

je ne suis qu'une semelle parmi les semelles
de tous ceux qui marchent dans l'ombre
un escalier s'allume une porte claque
et je me noie dans l'illusion du jour
et la semblance du temps jamais repéré
existai-je jamais féru de réel
parce qu'en étant trop dépourvu
fou d'exactitudes et de certitudes
leur courant après des nuits entières
pour ne plus les trouver qu'à jamais contestées
aurai-je déjà vécu se demandait-il
quand l'autobus 150 rue Dorchester
passa devant lui au coin de Guy
chargé de piétons parmi lesquels il se reconnut
rêveur feignant de lire l'histoire d'un pays qui serait
enfin le sien
tournant la page à l'instant où le feu
passa du vert au rouge et que le monde
s'arrêta pour tout de bon au coin de Guy
avant que la page ne fut tournée complètement
un dimanche d'évidences et d'éclairs
il vit clair dans les cris des vendeurs

Montréal est une ville de poèmes vous savez, p. 190.

 

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Sergio Kokis, L'amour du lointain.

Montréal, XYZ Éd., 2004.

 

Premières impressions

 

Sergio Kokis, d’origine brésilienne, a gagné quatre grands prix littéraires en 1994 avec son premier roman, Le pavillon de miroirs. Il est romancier, psychologue et peintre - bref un artiste zélé et très connu. Ses œuvres sont traduites en espagnol, allemand, portugais et anglais. Il est populaire pour sa narration débordante et ses paroles cinglantes. L’art du maquillage (1997) a remporté le Grand Prix des lectrices d’Elle Québec. Il a également rédigé une trilogie: SaltimbanquesKaléidoscope brisé (2001) et Le magicien (2002) qui lui a mérité le prix Mexique-Québec en 2003.

L’amour du lointain est le treizième roman de Sergio Kokis. À la lecture de L’Amour du lointain, on est frappé par les réminiscences de deux auteurs bien connus, Kundera et surtout Sartre, dont il se réfère: « J’ai voulu mettre en forme mes interrogations et mes intuitions, un peu à la manière de Sartre dans ses ouvrages sur Flaubert ou Genet. J’entendais me livrer comme lui à une sorte d’enquête archéologique sur cette source de langage. Evidemment, ce qui me distingue de Sartre, c’est que je n’ai pas eu dans mon enfance de modèles comparables aux siens, mes parents étaient de classe modeste et savaient à peine lire. »1 L’amour du lointain est une réflexion autobiographique sur l’écriture, la création et la lecture. Il s’agit d’un « récit en marge des textes » où Kokis met en relief le contraste entre l’existence et la littérature: « Quand je vis, quand je peins, l’écriture est complètement annihilée, elle s’efface. Il faut comprendre que cette activité est du domaine de la solitude, du domaine spirituel — ce qui l’oppose à l’action, qui est le moteur de la vie selon Cendrars. Je ne crois pas qu’il y ait de place pour la littérature dans l’action. C’est juste quand je ne peux pas agir, quand il me faut panser mes plaies que la littérature s’impose. »

Dans l'extrait qui suit, le 'Je', désespéré, est obligé de quitter la France. Il rencontre un camarade de classe qui revient du Québec et qui lui suggère de solliciter un poste de psychologue à Gaspé. Aussitôt dit, aussitôt fait. Kokis décrit ici ses premières impressions de Montréal, une métropole absolument hallucinante.

sources:
1 Cf. Le libraire. no 24, 2004, p. 33.

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Julia Osl

 

Extrait de texte

 

Une fois à Montréal, je me suis rendu à la gare centrale afin d’acheter un billet pour Gaspé ; j’espérais arriver au plus vite, puisqu’il ne me restait presque plus d’argent. Le guichetier m’a demandé si je voulais une couchette, et je lui ai répondu que non, bien sûr, car j’allais seulement à Gaspé. J’avais oublié de regarder les distances sur la carte. Le train était déjà parti, et il n’y avait pas d’autre départ avant le lendemain. Je déambulais par les rues du centre de Montréal, complètement abasourdi par la taille des automobiles et par l’impression de richesse qui se dégageait de tout. Je n’avais jamais vu rien de pareil, et je m’étonnais d’être ainsi arrivé dans une vraie métropole capitaliste de cette Amérique du Nord pleine de gringos. Dans un bar, on m’a servi une Labatt 50, et j’ai aussitôt aimé ce pays où la bière n’était pas fade comme celles que l’on trouve en France. J’allais l’aimer davantage en sirotant du rye à même la bouteille durant mes longues soirées gaspésiennes.

L'amour du lointain, p. 182.

 

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Sergio Kokis, Le fou de Bosch.

Montréal, XYZ Éd., 2006.

 

Jouir de la ville : les quartiers chics

 

Le fou de Bosch (2006) est le quinzième roman de Sergio Kokis où il raconte l'histoire de Lukas Steiner, un commis de bibliothèque paranoïaque et misanthrope. À la suite de la découverte des peintures de Jérôme Bosch, Steiner change sa vie.

Dans le passage qui suit, Steiner a un rendez-vous chez le notaire pour faire son testament. De bonne humeur, il profite de la belle journée pour se promener dans les quartiers chics de la ville. Il entre dans le café Ferreira, un restaurant portugais qui est très connu, encore aujourd’hui.

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Julia Osl

 

Extrait de texte

 

Steiner sortit de chez le notaire le cœur léger, se sentant particulièrement magnanime après avoir réglé une question si importante. […]

Il allait d’un pas débonnaire, admirant les devantures des magasins chics avec la nette impression que tout cela était à sa portée. Dommage qu’il n’eût vraiment pas besoin d’autres vêtements élégants ni d’une montre de marque, puisqu’il allait bientôt disparaître. Mais il ne pouvait pas laisser passer sans le souligner un événement si important dans la vie d’un homme, la rédaction de son testament, et il décida de le célébrer en s’offrant un souper dans un bon restaurant. Lorsqu’il remonta la rue Peel, la façade du Café Ferreira, qui commençait à se remplir, attira son attention, et il entra pour aller s’attabler au fond de la salle, selon son habitude. Steiner se sentait soudainement de bonne humeur, comme s’il était un simple touriste de passage. Il commenta avec le garçon la décoration des murs et, apprenant qu’il s’agissait d’un restaurant portugais il pensa que c’était de bon augure. […]

Après le restaurant, Steiner s’arrêta chez le marchand de tabacs et de pipes Blatter & Blatter, où il s’offrit quelques cigares cubains. Puis il remonta vers son appartement d’un pas léger, en fumant et en dégustant nonchalamment la beauté du crépuscule de la fin de juillet. Il savait que bientôt tout allait changer radicalement et il se sentait comme faisant un adieu solennel à son ancienne identité. En effet, Lukas Steiner allait mourir, et son testament devenait le symbole de cette mort prochaine qui serait suivie d’une terrible transfiguration.

Le fou de Bosch, p. 130 - 133.

 

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Clément Marchand, Les soirs rouges.

Montréal, Les herbes rouges, 2000.

 

Le « je » lyrique à la recherche de soi dans l’espace urbain

 

Dans « Soir à Montréal », Clément Marchand reprend sur un ton très personnel le thème de la ville industrialisée où les foules mènent leur existence qui ne va guère au-delà de la satisfaction de leurs besoins essentiels. Dans une description perspicace de ce milieu des années trente, il place le « je » lyrique qui manifestement ne fait pas partie de ce dernier groupe et qui se sent étranger à ce scénario. La distance réflexive qu’il a gagnée par rapport aux événements quotidiens lui permet de contempler la ville et son agitation. En même temps, cette contemplation stimule une quête plus personnelle, celle d’une spiritualité pour se défendre contre le désir charnel faisant vibrer l’air. Le « je » lyrique semble se noyer dans la mégapole moderne et tente de sortir de ce tourbillon asphyxiant. La passion l’entraîne, la volupté l’entoure - dans ce tableau impressionniste de l’atmosphère crépusculaire trempée dans le désir charnel, il réussit finalement, dans un effort libérateur, à se tourner vers Dieu pour demander le repos souhaité. La poésie, qui semble au premier abord préoccupée par les enjeux sociaux, laisse entrevoir sa portée métaphysique dans les derniers vers.

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Markus Ludescher

 

Extrait de texte

 

Soir à Montréal

 

Voici planer le vol de l'ombre sur la ville.
Le soir, au front nimbé d'étincelants joyaux,
Illumine l'amas des foules qui défilent
Dans l'affreux nonchaloir qui succède aux travaux.
Au sommet des buildings meurt le cri des usines
D'où vole lourdement le poussier des cerveaux
Que d'aubes en déclins ont broyé les machines.
Les ateliers enfin ont vomi leurs troupeaux
De filles qui s'en vont, maigres et secouées
Par la toux. L'air s'emplit de clameurs. L'azur fond.
Les enseignes aux phosphorescences enjouées
Arrosent de clartés le vaisseau vagabond
Du peuple ivre qui vogue au son de la musique.
Et tant vibrent à l'oreille d'appels puissants,
Qu'un sourd affolement naît et se communique
Et fait chavirer l'âme et provoque les sens,
D'être en être, de chair en chair, d'âme en âme.
Un fruit éclate au fond des nuits: la volupté.
Et le peuple avivé par des lascives flammes,
Le peuple veut y mordre avec avidité.

Et moi, ce rejeton des sonores villages,
Dont les muscles étaient pétris de l'air des champs,
Moi, cet adolescent d'internat, au cœur sage,
Que la trêve et le songe ont rendu impuissant
A porter le fardeau qui courbait les ancêtres
Et dont les veines bleues ne roulent plus le sang
Qui faisait tressaillir le torse lourd des maîtres
Et sourdre aux flancs rosés des belles la santé,
Moi, cet orphelin gourd qu'absorbent tes misères,
Ô ville, me voici, t'offrant mes royautés,
Me voici dans tes bras roux et tentaculaires.
J'ai tes bruits à l'oreille et tes clartés au front
Et ton âcre piment qui me brûle les lèvres
Et tout le désir fou de tes foules qui vont,
Tourbillonnantes, au fond du soir lourd de fièvre.
Sur ma nuit, j'aperçois tournoyer des splendeurs
D'astres phosphorescents éclatés des étoiles.
Au loin gémit le chœur voilé de mes pudeurs.
Qu'importe, j'ai largué pour cette boue mes voiles
Et, jeune et vain, je cingle à travers ce remous
Qui submerge les forts et corrompt les chairs veules.

Sur ma tête bientôt hululent tes hibous.
Qu'importe, j'ai laissé, là-bas, mon âme seule
Afin que si, dans tes eaux troubles, je sombrais,
Elle dise à ceux-là que les mirages hantent
Toute la perfidie adroite des filets
Que tend l'illusion à l'homme qui la tente.

Montréal, ruche en fièvre où fourmille l'essaim
Des puissances hétérogènes de la vie,
Multiplication des forces asservies,
Antre immense où gravite, en nombre, le destin.

Vaste enclos d'existence où l'or danse une ronde.
Les bruits lourds et massifs s'entrechoquent dans l'air.
Les sifflements aigus, les crissements du fer
Rythment le tournoiement vertigineux des mondes.

Montréal, lumineux réseaux, luisants pavés,
Ruissellement diffus des faisceaux de lumières,
Ville aux cent carrefours, dont les blanches artères
Roulent confusément des peuples énervés.

Le long des somptueux étalages, les foules
Déferlent, et sous l'or aveuglant des halos
Mille couleurs autour des gratte-ciel s'enroulent.
Montréal, lourde nuit, violines, guitares,
Bars béants, reflets roux sommeillant aux vitraux;
Bouges, troubles lueurs, passants, murs, rires faux,
Clameurs des cuivres fous aux feuillages des squares.

Et dressée en l'azur qu'envahit la clarté,
Étreignant de ses bras maternels le tumulte,
La croix du mont, qu'au soir les idoles insultent,
Veille sur le sommeil bruyant de la cité.

La vie éclate au clair de la nuit triomphale.
L'Ange de la cité voile les monuments.
L'animalité croît aux loges bestiales
D'où sourd l'âcre senteur des fruits marqués de dents.
Mon âme sonne faux en sa prison de chair,
Car j'ai senti, du fond de ma moelle, renaître
Le désir qui me bat de ses verges de feu.
Mon corps torturé vibre à l'unisson des êtres.

Je lutte, le sol fuit, le flot qui roule et gronde
Me fond à lui, m'entraîne et me plonge, nerveux,
Parmi la volupté qui bout au cœur du monde
Toute raison défaille et tout désir s'accroît.
L'heure est rouge des cris montant des ruts en fièvre.
Le chœur des anges noirs, d'une multiple voix,
Proclamant dans le soir l'avènement des lèvres,
Glorifie cet immense et tragique désir
Qu'ont les hommes, mordus d'angoisse et de hantises,
D'asservir le moment qui passe à leurs plaisirs.
La Bête sur le front de la ville est assise
Et contemple la nuit secouée de courts spasmes
Et dont les jardiniers, parmi les vignes d'or,
Remuent un sol d'où sort une touffeur de miasmes.
Mon pas furtif se mêle au pas nombreux des foules.
Je hume l'air caustique où brûlent des ardeurs
Et l'angoisse, imprécise, à mon front las s'enroule.

Je ne veux plus entendre, au profond des clameurs,
Ce carillon menteur qui promulgue la fête
Où son âme captive aux ruses de la chair,
L'homme cède à l'ébat dont Vénus est en quête.
J'ai trop prêté l'oreille au multiple blasphème.
Qu'orchestrent vers le ciel les orgues de la nuit.
J'ai trop erré dans tes dédales de mensonges
Et, portant en sébile un cœur vierge, un cœur franc,
Rêveur, j'ai trop rêvé, j'ai trop nourri de songes
Aux sources de venin que secrète ton flanc.
Trop faible, j'ai bravé ce grand oiseau de proie
Qui, d'un bec virulent, nous crochète les chairs,
Ah! j'ignorais alors que ton étreinte broie
Et que ton geste nu cache parfois le fer.
Et si j'abandonnais mes lèvres à tes lèvres,
C'est que ton œil allume en mes veines des fièvres,
Et qu'enfant je ne doutais pas, ô volupté,
Qu'à la mort sont voués ceux que ta ruse ausculte
Et que, si d'une main tu panses la raison,
- Par une trahison infâme, ô très occulte, -
De l'autre main au cœur tu verses le poison.

Ah! mon Dieu, je reviens d'un pénible voyage,
Meurtri d'avoir lutté contre le flot, lassé
D'avoir poussé l'esquif sur des mers sans rivages
Où, flagellant ma chair, la tempête a passé.
Je suis ce marinier des ondes illusoires
Qui, n'ayant pour compas qu'un téméraire orgueil,
Secoua l'ancien joug des bonheurs dérisoires,
Pour cingler dans les eaux que peuplent les sirènes.
J'ai tenté d'atterrir aux pays fabuleux,
D'atteindre les comptoirs où l'âme se brocante.

Gavé du vin épais des rêves monstrueux,
J'ai vogué vers les soirs rouges des métropoles,
Vers les clairs horizons qu'au loin barrent les croix.
J'ai fui vers les cités qu'oppressent - vaines idoles -
Le viol et le lucre et le stupre à la fois.
Et tendant mes bras nus vers la sourde lumière
Dont s'avivait l'or chimérique de mes rêves,
Le corps ainsi qu'un arc tendu vers l'éphémère,
J'ai résumé ma force et mon orgueil a su
L'abîme approfondi sous les dormantes vagues.
J'ai planté mon désir pointu comme une dague
Au cœur du monde, afin qu'il saigne et qu'en son sang
J'épuise en moi le goût voluptueux de vivre.
Mais, Seigneur, puisqu’enfin ton souffle de tempête
A chaviré ma barque et broyé mon orgueil,
Puisqu’a sonné le glas de ma jeunesse en fête,
Aboli, je reviens quêter la paix du cœur
Au seuil de la demeure où ta douceur accueille
Le front las de l'enfant aux exsangues ferveurs.

Les soirs rouges, p. 83 - 88.

 

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Gaston Miron, L'homme rapaillé

Montréal, Les presses de l’Université de Montréal, 1998.

 

Le poète québécois à la recherche de son identité dans la ville

 

Dans les « Monologues de l’aliénation délirante », la recherche de l’identité s’exprime avec acuité. Gaston Miron y trace la condition du poète québécois, dépaysé, dépourvu de repères et ayant besoin de s’approprier d’un terrain qui deviendra sa patrie, en créant son histoire et ses mythes par l’écriture. Son chemin est pavé de nombreux obstacles et la comparaison avec l’hallucination d’un malade en dit long. L’indétermination identitaire le hante comme une obsession et le force à tourner son regard vers la ville dans laquelle il déambule. L’espace urbain ou plus précisément les « quartiers minables » deviennent symbole de l’appartenance à une communauté. C’est le manque existentiel qui le pousse à la quête intérieure et finalement à l’affirmation de l’appartenance à une culture d'« humiliés », à la culture des francophones du Québec. Cette identification avec son peuple et la revendication d’une descendance, typique pour l’engagement patriotique des années 1960, se fait par l’appropriation d’une terre, d’une ville, d’un pays. La poésie exprime la blessure profonde tout en constituant un refuge pour l’âme sans repos, ce qu'esquisse Miron dans la partie VI du poème.

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Markus Ludescher

 

Extrait de texte

 

Monologues de l’aliénation délirante

 

I
Le plus souvent ne sachant où je suis ni pourquoi
je me parle à voix basse voyageuse
et d'autres fois en phrases détachées (ainsi
que se meuvent chacune de nos vies)
puis je déparle à voix haute dans les haut-parleurs
crevant les cauchemars, et d'autres fois encore
déambulant dans un orbe calfeutré, les larmes
poussent comme de l'herbe dans mes yeux
j'entends de loin: de l'enfance, ou du futur
les eaux vives de la peine lente dans les lilas
je suis ici à rétrécir dans mes épaules
je suis là immobile et ridé de vent

II
le plus souvent ne sachant où je suis ni comment
je voudrais m'étendre avec tous et comme eux
corps-farouche abattu avec des centaines d'autres
me morfondre pour un sort meilleur en marmonnant
en trompant l'attente héréditaire et misérable
je voudrais m'enfoncer dans la mort nuit de métal
enfin me perdre évanescent, me perdre
dans la fascination de l'hébétude multiple
pour oublier la lampe docile des insomnies
à l'horizon intermittent de l'existence d'ici

III
or je suis dans la ville opulente
la grande Ste. Catherine Street galope et claque
dans les Mille et une Nuits des néons
moi je gis, muré dans la boîte crânienne
dépoétisé dans ma langue et mon appartenance
déphasé et décentré dans ma coïncidence
ravageur je fouille ma mémoire et mes chairs
jusqu'en les maladies de la tourbe et de l'être
pour trouver la trace de mes signes arrachés emportés
pour reconnaître mon cri dans l'opacité du réel

IV
or je descends vers les quartiers minables
bas et respirant dans leur remugle
je dérive dans des bouts de rues décousus
voici ma vraie vie - dressée comme un hangar débarras
de l'Histoire - je la revendique
je refuse un salut personnel et transfuge
je m'identifie depuis ma condition d'humilié
je le jure sur l'obscure respiration commune
je veux que les hommes sachent que nous savons

V
le délire grêle dans les espaces de ma tête
claytonies petites blanches claytonies de mai
pourquoi vous au fond de la folie mouvante
feux rouges les hagards tournesols de la nuit
je marche avec un cœur de patte saignante

VI
c'est l'aube avec ses pétillements de branches
par-devers l'opaque et mes ignorances
je suis signalé d'aubépines et d'épiphanies
poésie mon bivouac
ma douce svelte et fraîche révélation de l'être
tu sonnes aussi sur les routes où je suis retrouvé
avançant mon corps avec des pans de courage
avançant mon cou au travers de ma soif
par l'haleine et le fer
et la vaillante volonté des larmes

VII
salut de même humanité des hommes lointains
malgré vous malgré nous je m'entête à exister
salut à la saumure d'homme

VIII
à partir de la blanche agonie de père en fils
à la consigne de la chair et des âmes
à tous je me lie
jusqu'à l'état de détritus s'il le faut
dans la résistance
à l'amère décomposition viscérale et ethnique
de la mort des peuples drainés
où la mort n'est même plus la mort de quelqu'un.

L'homme rapaillé, p. 58 - 60.

 

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Stanley Péan, Zombie Blues.

Paris, Editions J’ai Lu, 1999.

 

Le Festival de Jazz

 

Dans le roman Zombi Blues, Péan raconte le destin d’un jeune homme en diaspora haïtienne à Montréal troublé par des rêves étranges et des visions effrayantes. Au début du roman, le lecteur se trouve à Haïti où il devient témoin du décès d’une femme haïtienne. Dans ses bras se trouvait un poupon, Gabriel, le protagoniste du roman. Elevé par des parents adoptifs au Canada, il oscille entre sa culture d’origine et celle de sa famille adoptive. Malgré ses problèmes d’identité, il s’épanouit pleinement : Étant donné qu’il est prodigieusement doué pour la musique, il s’établit dans la scène du jazz en tant que trompettiste. Par ailleurs, il tombe amoureux de Laura, la fille de ses parents adoptifs, avec laquelle il vit un amour passionné en cachette. L’histoire et les événements politiques de son pays d’origine, par contre, le rattrapent. Notons que le titre du livre sert à illustrer le destin de ce jeune homme qui se situe dans l’entre-deux : Zombie représente les angoisses des personnages exilés, accablés de soucis et de douleurs psychiques. Blues fait penser au jazz, symbolisant également un certain mode de vie.

Gabriel vit une véritable passion pour le jazz au sein de son groupe. En tant qu’amateur de jazz, il aime particulièrement le printemps à Montréal où le festival de jazz a lieu. Pendant ce temps, la ville de Montréal est marquée par la musique et suit un autre rythme de vie. Dans cette ambiance jazzophile, Gabriel joue la trompette dans le bar d’un ami.

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Elisabeth Grohsmann

 

Extrait de texte

 

Dès les premières chaleurs de mai, Montréal se pomponne pour sa sauterie annuelle. Sur les murs des stations de métro et sur les colonnes Morris, des affiches aux couleurs éclatantes claironnent le Festival de Jazz. Dans la moiteur de la fin juin, le quadrilatère de la Place des Arts adoptera des airs de New Orleans. Et peu importe si on y célèbre davantage le retour de la belle saison que l'hommage rendu à la mémoire du King Armstrong, du Duke, du Count, du Prez et autres membres de la cour impériale. Pendant dix jours, les pendules montréalais balanceront au rythme du jazz et des musiques du monde.

Bien avant la naissance du festival, le Sensation Bar comptait parmi les stations incontournables du chemin de croix de tout jazzophile averti. Moins réputée que le Biddle's, dont elle est contemporaine, la boîte a vu défiler, au fil des ans, son lot de stars locales et internationales. Aujourd’hui converti en discothèque latino, l'établissement ne présente des spectacles de jazz ou de blues qu'à l'occasion, réservant sa petite scène à des orchestres de salsa, de meringue ou de zouk. Cependant, de la fin mai à la mi-août, faux palmiers et rideaux de bambou prennent le chemin de la remise et le club retrouve son allure d’antan. Depuis deux semaines, l’écriteau à l’entrée annonce le « Gabriel D’ArqueAngel Quintet », du jeudi au dimanche.

Le propriétaire, Fernando Sánchez, percussionniste quinquagénaire d'origine portoricaine, a accueilli Gabriel avec moult fuertes abrazos. Adolescent, D’ArqueAngel a été pendant quelque temps trompette dans l’orchestre de Sánchez, avant son départ pour Crescent City, et leur relation est demeurée plus que cordiale. Au-delà de cette amitié, Sánchez professe une admiration sans bornes pour son ex-protégé, comme en témoigne son enthousiasme au moment de présenter le quintette chaque soir.

Zombie Blues, p. 91 - 92.

 

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Paul Turgeon, Le bateau d'Hitler.

Montréal, Boréal, 1998.

 

Gésu

 

Le bateau d’Hitler est le cinquième roman de Pierre Turgeon, un romancier et essayiste né à Québec en 1947. Il est le fils d’un mitrailleur de la Royal Canadian Air Force (RCAF). Son roman La première personne (1980) lui a rapporté le prix du Gouverneur général. Dans Le bateau d’Hitler, un journaliste montréalais, André Chénier, est séduit par une Allemande et charmé par la promesse d’Hitler de garantir l’indépendance du Québec. À l’époque, le Québec occupait une position stratégique considérable pour les Allemands. Ce roman est donc inspiré de faits réels. Il raconte l’histoire d’amour entre Lizbeth Walle et le protagoniste André. Quarante ans plus tard, leur fils Christophe découvre sa vraie origine et lutte pour l’indépendance des francophones. Le fait qu’il soit le fils d’un homme qui ait joué un rôle capital dans le destin d’Hitler le marque considérablement. Il est en proie au doute: Son père était-il un traître ou un héro? Et qui était la mystérieuse femme qui est devenue sa mère? Pour répondre à ces questions, Christophe entreprend un voyage qui s’avère dangereux. Peut-être la réponse se trouve-t-elle sur un bateau blindé à Helgoland où le Führer devait être assassiné.

Les extraits suivants représentent la vie d’un journaliste et ses idées par rapport à l’indépendance du Québec. Il est assez radical dans ses pensées. Le Gesù est de nos jours un centre de spectacles et un espace de création et de diffusion où l’art éveille, révèle et questionne. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, ce centre était entre autres un lieu de conférences, ici un lieu de conférence pour le Nouveau Nationalisme.

 

Texte d'introduction et choix de l'extrait: Julia Osl

 

Extrait de texte

 

La même année je déménageai à Montréal où, par l'entremise d'un professeur, je trouvai du travail comme journaliste. Chiens écrasés, médiums et ectoplasmes, odeur d'encre et de sueur des heures de tombée, trois feuillets par jour pour les petits malheurs du petit peuple, mon nom imprimé à des milliers d'exemplaires. Je scrutais la nature humaine à l'aide des faits divers: meurtres, rixes, noyades, émeutes; l'oreille vissée au téléphone, j'attendais que se calmât la respiration haletante de la nuit. Sur le fleuve, l'aube s'ouvrait comme une noix qu'on brise.

Dans mes cauchemars, des corps nus dessinaient les lettres de mes articles: ici une femme enfourchait son amant qui, debout, tendait les bras devant lui, pour représenter un F; une adolescente se prostrait aux pieds d'un vieillard, ce qui donnait un E. Des millions d'acrobates en sueur se contorsionnaient en positions alphabétiques, et un déferlement d'orgasmes lilliputiens déterminait l'évolution de mes récits. […]

En août 1938, je pris la parole à un meeting au Gesù. Près de deux cents personnes étaient venues écouter les conférenciers du Nouveau Nationalisme. De la tribune, je réclamai une république québécoise, laïque et neutre. Au fond de la salle, des provocateurs du Parti de l'unité nationale du Canada, en uniforme à croix gammée, se gaussaient : « Communiste ! Retourne à Moscou ! », lança l'un d'eux. D'autres contradicteurs, des nationalistes maurrassiens, qui auraient dû s'opposer au fédéralisme des nazis, leur prêtaient main forte en scandant : « Maudite vermine d'athée ! ». Les huées m'obligèrent à descendre de la tribune sans pouvoir terminer mon discours. Au fond de la salle, une jeune femme d'environ trente ans m'attendait, enveloppée d'un châle et coiffée d'un chapeau cloche. « Vous avez raison ! », dit-elle en allemand. « Mais ça ne suffit pas. Il faut le nombre. » Je l'entraînai à l'extérieur de la salle, en disant : « Et même si le monde était plein de démons, nous réussirions quand même ! » Elle éclata de rire et répondit:
« Luther ! Mon père est pasteur à Brême. Je connais tous ces psaumes par cœur. » Dans un allemand maladroit, je lui demandai si elle s'intéressait à notre cause nationale. « J'ai assez de la mienne! Non, je venais répéter pour un concert tout à l'heure. » Pianiste amateure, elle gagnait sa vie comme secrétaire au bureau des Chemins de fer allemands de Montréal. Ses camarades arrivaient dans la salle maintenant désertée par la foule qui avait assisté aux débats politiques. Elle m'invita à venir l'entendre. Au lieu de rentrer dans mon meublé de la rue Saint-Denis, je descendis vers le port, puis marchai le long du canal Lachine. Des péniches remontaient entre les écluses prendre livraison de blé, d'autos et de canons à Detroit ou à Chicago. Quand je revins dans la salle du Gesù presque déserte, le trio jouait déjà du Mozart sur la scène d'où on avait enlevé mon affiche : « Pour un État canadien-français ».

Le Bateau d'Hitler, p. 33 - 35.

 

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Yolande Villemaire, « Les anges incognito ».

Dans : Beausoleil, Claude (éd.) : Montréal est une ville de poèmes vous savez. Montréal, L’Hexagone, 1992.

 

La ville objet concret et symbolique de la réflexion poétique

 

La prose poétique de Yolande Villemaire montre des traits postmodernes. Étant donné que « l’écriture est pour elle un laboratoire, une alchimie, un théâtre »1, il n’est guère surprenant qu’on trouve dans le texte toutes sortes d’éléments mythologiques (de la référence à l’Atlantide jusqu’aux œuvres modernes comme The Dinner Party) introduits dans un cadre montréalais historiquement précisé. Une foule de références intertextuelles permet d’ancrer le texte dans un entourage de textes de fiction et joue en même temps avec les notions de réalité et de fiction. La ville apparaît non seulement sous ses caractéristiques réelles, avec ses artères de circulation et ses bars, mais Villemaire lui attribue également au fur et à mesure des valeurs symboliques. Des considérations sur les activités de la féministe Judy Chicago y jouent un rôle quand la ville rassemble sur elle ces significations répétées : elle est « le contraire du noir » et « la mémoire de la machine ».

sources:
1 Royer, Jean : Introduction à la poésie québécoise. Les poètes et les œuvres des origines à nos jours. Québec, Bibliothèque Québécoise, 1992, p.117.

 

Texte d'introduction et choix de l’extrait: Markus Ludescher

 

Extrait de texte

 

Les anges incognito

 

à Pauline Harvey
Nous jonglions avec le réel et cela nous faisait
peur. Une impression de fantastique que
pourtant nous savions ne pas être. Une
science-fiction urbaine qui nous allumait/
éteignait: commutateurs ambulants.
Nicole Brossard
dans la fièvre et l'indifférence signer des
images de star anagrammes, fétiches, photos,
paroles, gestes, précision, drink, syntaxe,
images neurones, références, auto, perception
LA VILLE MANIPULE LA NUIT c'est le
rêve noir du texte
OUT
Claude Beausoleil

On pleurait de joie derrière nos lunettes-soleil de star en forme de
cœurs. Ceci est l'histoire de notre pouvoir : Je l'écris malgré moi parce que
j'entends ta voix qui passe par-dessus les vagues de fond de l'Atlantide:
«Go ahead, go ahead».

Tu avais prévu ma peur au coin de Fullum et Sainte-Catherine;
tu m'avais annoncé la peur dans la cité. C'était la tienne,
aussi. «Paris c'est comme New York, ça swingue et pis ça rocke»
chantait Francœur dans le jukeboxe de la salle de pool où tu
m'avais emmenée manger une patate un dimanche après-midi
d'avril, Montréal 1979. Tu étais tous les manuscrits de Pauline
Archange passés par le feu et tu riais, tu riais et tu t'éparpillais
même si en avril ne te découvre pas d'un fil. On rêvait de
fictions nucléaires et des grands barrages hydro-électriques du
Nord en marchant à grand pas sur la rue Ontario. Nous étions
deux petites anges incognito de dix ans à trente à parcourir le
décor urbain des bateaux, des hangars et de la brique publicitaire.
Nous étions mille anges atlantes à plonger under what
stands for reality
. Il y avait du courage dans nos yeux : de la tristesse,
de la violence, de l'entêtement, du courage. Et la flamme malicieuse
d'une lueur de folie, loin, dans nos yeux multiples de
mutantes marchant à grand pas sur la rue Sherbrooke à l'heure
où le soleil se couche. C'était mat et bleu comme du mica
craquant, je me rappelle. Sans toi, ce jour-là, je serais peut-être
devenue aveugle. Mais au moment même où cela allait se produire,
tu as pris ma main, tu as dit: «Viens, on va marcher» et tu
m'as rendu la ville. La ville est le contraire du noir.

La ville est le contraire du noir

No wave, no future. Des souliers mauves et des souliers noirs

et blanc dessinent des labyrinthes sur la piste de danse en
mélamine blanche luisante. Rayons laser, décibels, pastilles de
lumière percutent la surface ska de l'enfer urbain. C'est rouge
comme au cœur vibrant des deux millions d'âmes de l'agglomération.
C'est rouge, de plus en plus rouge dans la nuit. Puis, on
sent les vagues d'ondes mentales s'apaiser au last call ou devant
les écrans cathodiques rendus au bout des programmes du câble.
À trois heures du matin, on dirait voir la ville entrer dans le noir.
Mais quelques lucioles brillent encore, au hasard des gratte-ciel,
at random. En souvenir peut-être de la fondation de Ville-Marie
dans l'archipel d'Hochelaga. Feux votifs dans le noir du noir des
nuits sans lune. Même à trois heures du matin, la ville est le contraire
du noir. De n'importe quelle grande ville, on peut rattraper
le soleil au-dessus de l'Atlantide et se retrouver, en moins
de huit heures, demain.

La chambre rose

Alors je me suis assise dans la chambre rose de Bé van der

Heide, Powerhouse Gallery, Montréal, novembre 1980.
DANGER c'était écrit à l'entrée. Une exposition de plus de dix minutes
peut mettre votre santé en danger
. Je me suis étalée vingt minutes
sur la peluche rose, entre les murs roses vivants buvant à
même la peau le rose comme le soleil, l'eau, l'air et la terre.
«Pink is a healing color», disait Gabrielle. Dans certaines prisons
américaines, ils ont une cellule rose pour les prisonniers trop violents.
Un bain de cellule rose les rend inoffensifs en dix minutes.
Je lis les lettres roses de Bé van der Heide et des armées de petites
filles vêtues de rose marchent au pas dans ma tête. Le rose transforme-
t-il en poupée? Ariel dit que non. Que tout est question
de tonalité. Il y a une nuance de rose intense qui arme et une
nuance de rose intense qui désarme, il faut savoir doser ses douches
de couleur. Cette fois-là, j'ai, c'est certain, subi une overdose
de rose désarmant car je vacillais sur Prince-Arthur perdue
dans une vision de la ville comme d'un ventre rose enchanté
dans lequel réverbérait le chœur des anges dans nos campagnes.
Mais une sirène de pompiers m'a réveillée. Je fixais les flashes
rouges d'un camion de pompiers à soixante à l'heure sur la rue
Saint-Laurent à l'heure où la nuit tombe en me disant que le
rose est la couleur de notre pouvoir. Car le rose est la couleur
de notre innocuité renversée en pouvoir. C'est pour ça qu'on rit
aux larmes derrière nos lunettes-soleil de star en forme de cœurs.

Montréal la mémoire de la machine

J'ai imaginé Tanger au coin de Mansfield et Sherbrooke,

Montréal, mai, 1970. La ville est le contraire du noir, Tanger-la-blanche
une plainte lancinante sous la pluie d'étoiles des ciels
d'Afrique du Nord. J'habite la ville arabe et je me prends pour
une noire berbère sur un dromadaire dans le désert dans ma
chambre rose de la médina remplie de mirages. La ville est le
contraire du noir, Montréal la mémoire de la machine. J'ai perdu
Tanger sur la ligne du temps, entre le réel et la fiction, boulevard
d'Espagne, il y a longtemps. J'ai perdu Tanger comme j'ai
perdu Madrid à 104 F al sombre et le gris-pigeon-gris de Paris 15
août 1980, fête de l'Assomption. J'ai perdu Madrid comme j'ai
perdu la crécelle des klaxons d'Athènes et le pastel de San
Francisco, les vautours planant au-dessus du zoo de Mérida, le
ciel de plomb de La Havane et les femmes blanches de Tunis.
J'ai perdu Paris comme j'ai perdu le souvenir des glaces aux framboises
de Milan et les sourires aux anges de Los Angeles.
Je ne sais plus si New York est au passé ou au futur, je rêve
seulement d'y être pour le jour J. Journey to the East. De Montréal
on peut signaler Hong Kong 1990 et Venise 2000. Montréal est
la mémoire de la machine. Quand on y habite, Montréal est une
piste d'envol, une piste d'atterrissage, une gare centrale: et pourtant
cette ville est une île.

Pour les âmes de toute agglomération d'importance, il faut
avoir des délicatesses de glycérine, d'eau de rose et de larmes.
Un beau jour, en plein centre-ville, j'inventerai le mot larmer. Je
m'ennuyais de tout et de toi, j'avais trop envie de l'infini. Rien
qu'à penser qu'il y avait des âmes parmi les deux millions d'âmes
de l'agglomération que je croiserais un jour, une fois, dans le
métro et plus jamais, j'éprouvais le vertige de l'anonymat, des
numéros et de la révolution des micro-processeurs. Je m'ennuyais
du Bonhomme Sept-Heures et c'est pour ça qu'on pleurait de
joie derrière nos lunettes-soleil de star en forme de cœurs.
On riait comme des bonnes. N'empêche que je reste là, le
dos collé contre la porte. A contempler l'infini sans toit de
l'infratexte. A savoir l'instant du passage de 1980 à 1981 avec toi
dans la cité sans voiles. On était deux dans la nuit des temps et
c'était déjà beaucoup. «Three is a crowd» dit dieu en me regardant
droit dans les yeux.

C'est à la sainte trinité de notre pouvoir que nous convie
Judy Chicago, cette star au nom de ville qui a mis cinq ans de sa
vie, avec l'aide de quatre cents collaboratrices et collaborateurs
à réaliser The Dinner Party, cette sculpture de broderies et de
céramique qui redonnent leur place au banquet à trente-neuf
femmes «oubliées» par l'histoire sur un sol de tuiles où s'inscrivent
les noms de neuf cent quatre-vingt-dix-neuf autres «oubliées» de
la civilisation occidentale. La ville est la mémoire de la machine
et il importe que nous l'investissions pour qu'on ne puisse jamais
plus nous effacer de l'histoire. Et si on pleure de joie derrière
nos lunettes-soleil de star en forme de cœurs c'est qu'on sait
maintenant qu'il sera désormais impossible de nous aliéner notre
pouvoir.

Montréal est une ville de poèmes vous savez, p. 161 - 164.

 

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